Giovanni Zenatello 1876-1949

Giovanni Zenatello fut un ténor dramatique italien de premier plan. Successeur de Tamagno dans le rôle d’Otello, créateur du rôle de Pinkerton (Madame Butterfly), il fut l’un des ténors les plus recherchés au cours des vingt premières années du XXème siècle. Il fut aussi un grand découvreur de talents et marqua la postérité pour avoir été le fondateur du festival des Arènes de Vérone.

Zenatello naquit à Vérone le 22 février 1876. Attiré par le chant dès son plus jeune âge, il prit des cours de chant dans sa ville natale avec les maîtres Zannoni et Moretti qui le formèrent comme baryton. Il fit ses débuts à l’opéra, en 1898, à Belluno dans le rôle de Silvio (I Pagliacci), puis chanta à travers l’Italie dans de petites compagnies d’opéra où il apprit les rouages du métier. En 1899, il chanta les rôle de Silvio et de Tonio de I Pagliacci et celui d’Alfio de Cavalleria Rusticana, à Naples. Mais il ne se sentait pas à l’aise dans ces tessitures de baryton et dès 1901 il décida de modifier son registre et d’aborder les rôles de ténor. Il eut l’occasion de faire ses débuts dans cette nouvelle tessiture en remplaçant le titulaire du rôle de Canio (I Pagliacci) qui était souffrant, au Teatro Mercadante de Naples. Devant le succès obtenu, il devint très rapidement une vedette internationale et l’un des ténors les plus fêtés des scènes italiennes et sud-américaines.

Giovanni Zenatello

En 1902 il a fit ses débuts à Scala de Milan dans La Damnation de Faust et, élargissant son répertoire, il va interpréter, entre autres, Alfredo (La traviata) , Rodolfo (La Bohème), Edgardo (Lucia di Lammermoor), Manrico (Il Trovatore), Radames (Aida), Don José (Carmen), Mario Cavaradossi (Tosca), Andrea Chénier et surtout Otello de Verdi, son rôle le plus fameux, qu’il interprèta un peu partout, plus de cinq cents fois, succédant à Francesco Tamagno qui avait été le créateur du rôle choisi par Verdi.

Zenatello sur scène
Rosina Storchio et
Zenatello photographiés
lors de la fameuse
première de
Madame Butterfly
à la Scala de Milan,
Le 17 février 1904.

Le 17 février 1904, Zenatello créa le rôle Pinkerton dans la première mondiale de Madama Butterfly de Giacomo Puccini à La Scala de Milan. Il était ce soir là particulièrement bien entouré, avec la soprano Rosina Storchio dans le rôle de Cio-Cio-San, le baryton Giuseppe De Luca dans le rôle de Sharpless et la mezzo-soprano Giuseppina Gianonia dans celui de Suzuki, le tout sous la direction de l’éminent maestro Cleofonte Campanini. Après les succès retentissants de La Bohème en 1896 et de Tosca en 1900, Puccini s’attendait à un accueil favorable. Mais cette première représentation fut un véritable un fiasco, les sifflets et moqueries ayant commencé dès le lever de rideau. Selon l’éditeur Ricordi, «le spectacle donné par la salle semblait aussi bien organisé que celui présenté en scène puisqu’il commença en même temps.» On ne sait si la création fut sabotée par l’éditeur Sonzogno rival de Ricordi, ou par une claque soutenant Pietro Mascagni, rival de Puccini. Le pire moment survint sans doute lorsque des chants d’oiseaux, simulés lors de l’intermezzo, donnèrent aux spectateurs l’idée d’imiter une basse-cour au grand complet. L’opéra paraissait-il trop long et son découpage en deux actes rompait-il avec les habitudes de l’art lyrique italien? Toujours est-il que Puccini en tira les leçons: il remania l’opéra et le réorganisa en trois actes «mieux équilibrés». Il supprima aussi quelques mélodies et en tout plus d’un millier de mesures, notamment, lors de la signature de l’acte de mariage, la chanson à boire de l’oncle Yakusidé et en adoucissant et complétant le rôle de Pinkerton. Trois mois plus tard, l’opéra remanié fut redonné au Teatro Grande de Brescia, Zenatello ayant cette fois pour partenaire la grande soprano ukrainienne Solomiya Krushelnytska dans le rôle de Cio-Cio-San, sous la direction de Toscanini et ce fut un triomphe qui ne se démentit pas par la suite.

En 1905, il chanta à Covent Garden où il retournera plusieurs fois. Le 4 novembre 1907, il fit ses débuts américains à New York dans le rôle d’Enzo Grimaldo (La Gioconda de Ponchielli). De 1909 à 1912, puis de nouveau en 1913-14, il fut le ténor principal de la Boston Opera Company. Pendant la saison 1912-13, il chanta avec la Chicago Opera Company tout en se rendant, avec diverses compagnies d’opéra, en tournée en Amérique du Sud, en Espagne et en Russie. Bien qu’ayant travaillé principalement aux États-Unis à partir de 1907, il n’a jamais chanté au Metropolitan Opera de New-York, sauf pour quelques rares spectacles en 1909, en remplacement de Enrico Caruso. Il chanta Tannhâuser une seule fois dans sa carrière, pour trois représentations, au Manhattan Opera House (New York) de Oscar Hammerstein, en italien, avec Mariette Mazarin (Elizabeth, Maurice Renaud (Wolfram) et Augusta Doria (Venus), les 10,13,22 décembre 1909.  

Outre Madame Butterfly, Zenatello participa à plusieurs autres créations de rôles: Vassili (Sibéria de Umberto Giordano), Init (Oceàna de Antonio Smareglia) en 1904, Aligi dans La figlia di Iorio d’Alberto Franchetti en 1906 et Lionetto de Ricci dans le Gloria de Cilea en 1907 avec Solomiya Krushelnytska comme partenaire.

La soprano Ada Adini
qui forma Maria Gay

A partir de 1906, Zenatello va partager sa vie avec Maria Gay qu’il rencontra à la Scala alors qu’elle faisait ses débuts comme mezzo-soprano. Maria était une chanteuse d’opéra catalane, née sous le nom de Maria de Lourdes Lucia Antonia Pichot Gironés. Elle a parfois été appelée Maria Gay Zenatello. Pour la petite histoire, il semblerait que dans sa jeunesse, elle fut arrêtée pour avoir chanté des chansons révolutionnaires ou nationalistes. Elle a continué avec défi à les chanter en prison, avec une voix si belle qu’on lui a offert une chance d’étudier le bel canto. Elle devint l’élève de la soprano Ada Adini. Adini, ancienne élève de Pauline Viardot, fut une immense soprano américaine qui eut une carrière internationale de 1876 jusqu’à la première décennie du XXème. Elle possédait une grande expressivité dans la voix ce qui lui permit de chanter un large éventail de rôles, allant du répertoire soprano colorature aux pièces de soprano dramatique. Elle fut notamment la Brünnhilde de la création de la Walkyrie à la Scala.

Maria Gay, la compagne de Zenatello
Zenatello et Maria Gay

En 1897, Maria épousa le compositeur catalan Joan Gay i Planella, avec qui elle eut deux filles et un fils, tous morts jeunes: ses filles de maladie à l’adolescence et son fils à la guerre. En 1902, elle fit ses débuts dans le rôle-titre de Carmen à Bruxelles. Elle recueillit un grand succès dans ce rôle et en devint l’une des interprètes les plus appréciées de son époque. Elle aurait parait-il choqué et hypnotisé le public, dépeignant la gitane comme une paysanne impudente, magnétique, mais grossière et non raffinée, mangeant une orange et crachant les graines avant de chanter la célèbre Habanera. Après sa rencontre avec Zenatello, ils vécurent ensemble le reste de leur vie et furent souvent considérés comme mari et femme, bien qu’ils ne se soient jamais mariés, d’autant que légalement, Maria aurait encore été mariée à Joan Gay Planella jusqu’à sa mort en 1926. En 1908, elle fit ses débuts dans Carmen pour le Met de New-York en face de Geraldine Farrar dans le rôle de Micaëla. En 1910, elle chanta le même rôle avec la Boston Opera Company. Elle a fait une série d’enregistrements pour la Columbia Phonograph Company.

Maria Gay et Zenatello ont beaucoup oeuvré pour trouver, former et promouvoir de jeunes chanteurs prometteurs. Leur découverte la plus célèbre fut Lily Pons, que le couple aida à lancer la carrière. Gay et Zenatello ont acquis une maison à Manhattan (New-York) en 1936, où Maria vécu le reste de sa vie. Elle est décédée le 20 juillet 1943. Elle fut inhumée au cimetière Ferncliff à Hartsdale, New York.

Exécution du Requiem de verdi en 1916, au Polo Grounds de New-York avec, de gauche à droite: Giovanni Zenatello, Louise Horner (sous le nom de Lucile Lawrence), Maria Gay, Léon Rothier et le chef Louis Koemmenich.
L’affiche de Aida pour le premier festival des Arènes de Vérone (du 10 au 19 Août 1913).

Giovanni emmena un jour de 1913 sa compagne, Maria, visiter sa ville natale de Vérone. Le hasard leur fit rencontrer dans un café de la piazza Bra, située devant les Arènes, l’impresario Ottone Rovato et le chef d’orchestre Ferruccio Cusinatti, qui s’interrogeaient sur la meilleure façon de célébrer, à Vérone, le centième anniversaire de la naissance de Giuseppe Verdi, le 10 août suivant. L’idée de représenter un opéra du maître dans les gigantesques antiques arènes romaines s’imposa à eux et ils s’y rendirent aussitôt pour faire des essais de voix qui, on s’en doute, furent concluants. Et quoi de mieux que de représenter Aida dans les Arènes? Ce qui fut dit, fut fait. Trois mois plus tard, l’anniversaire fut célébré, avec Aida, devant 15 000 spectateurs ovationnant nos deux chanteurs dans les rôles principaux (Giovanni et maria) et le chef d’orchestre Tullio Serafin.

Cette réalisation grandiose avait demandé un immense travail de préparation et fut réalisée en seulement quelques semaines. Le festival de Vérone était né et se perpétue toujours aujourd’hui avec ses rituels particuliers. Les spectateurs des gradins non numérotés font la queue pendant des heures pour tenter de s’approprier les meilleures places à l’ouverture des grilles, quatre-vingt-dix minutes avant le début du spectacle. Au terme d’une course effrénée, on s’installe et l’on sort en famille la saucisse sèche le vin rouge. Puis le public des places d’orchestre numérotées fait son entrée en tenue de soirée, et les spectateurs des gradins applaudissent les plus belles robes de «ceux d’en bas». Quelques instants avant que la représentation ne commence, les projecteurs s’éteignent et le public des gradins allume alors les traditionnelles petites bougies. Cette fois-ci, les spectateurs de l’orchestre applaudissent «ceux d’en haut». Ce rite des bougies date de la première représentation d’Aida en 1913, en hommage au maître défunt. Dès que les projecteurs, qui éblouissent les spectateurs, leur dissimulant la scène avant la représentation, s’éteignent, la scène s’illumine et le maestro apparaît. Un figurant en costume adapté à l’œuvre jouée frappe un gong à la fin des entractes pour annoncer la reprise imminente du spectacle, et on l’applaudit aussi. Chaque air reçoit des ovations, ou des sifflets selon les cas; on est en Italie… Peu de chefs osent affronter les difficultés techniques qu’impose cette scène démesurée, et Nello Santi racontait qu’à chaque fois qu’il dirigeait aux Arènes, il perdait trois kilos, qu’il allait récupérer après le spectacle dans les restaurants voisins. L’amphithéâtre permet de grandioses mises en scène auxquelles assistent plus de 20.000 spectateurs, faisant de la saison lyrique l’un des rendez-vous les plus important de l’été, non seulement pour Vérone mais pour toute l’Italie. A 350mètres des Arènes, Zenatello fit l’acquisition de l’hôtel Accademia, qui existe toujours, et où logea Maria Callas.

Aida le 10 août 1914 pour le premier festival des Arènes de Vérone.

Zenatello se retira de la scène en 1933 et se consacra à l’enseignement avec sa compagne Maria, ouvrant à New-York une célèbre école chant. Outre la découverte de Lily Pons qu’il conduisit au Metropolitan de new-York, on lui doit la découverte du ténor Nino Martini, qui, après avoir chanté dans divers théâtres de l’Europe, en 1933, fit ses débuts en Rigoletto, avec Lily Pons, marquant ainsi le début d’une carrière au Met et dans les grands théâtres des États-Unis puis à Hollywood. Zenatello auditionna à New-York, sur les conseils du baryton Nicola Rossi-Lemeni, une jeune chanteuse pleine de promesses du nom de Maria Callas. Occupant désormais le poste de directeur du festival de Vérone, il lui mit le pied à l’étrier en lui donnant le rôle de La Gioconda de Ponchielli aux Arènes. On connait la suite.

Zenatello (à gauche) et le ténor Nino Martini

Zenatello fit à partir de 1903 environ 200 gravures laissant un héritage musical important sous la forme d’un nombre considérable d’enregistrements commerciaux de sa voix, réalisés à la fois acoustiquement et, après 1925, à l’aide de la technologie des microphones. Ses premiers disques ont été réalisés en Italie par The Gramophone Company en 1903, suivis d’une longue série pour Fonotipia Records. Plus tard, il a enregistré pour les labels Columbia, Edison et HMV. Ces enregistrements d’airs d’opéra, de duos et d’ensembles, ainsi que d’un seul titre de chanson (non publié) (Zenatello n’a jamais été un récitaliste de chanson comme Caruso), ont été réédités sur CD ces dernières années, notamment par les sociétés anglaises Pearl et Symposium Records et sur le label autrichien Preiser. Ils reflètent le large éventail de son répertoire et les meilleurs d’entre eux confirment l’impressionnante puissance, la poussée et l’ardeur de son chant, préservant ainsi sa voix claironnante, au médium d’une grande solidité et à la quinte aiguë triomphante. Selon André Tubeuf, «sa taille, le mordant intelligent de sa voix, son jeu, faisaient de lui le successeur naturel de Tamagno.»

Zenatello est décédé de cause naturelle, à New-York, le 11 février 1949, à l’âge de 73 ans.