Sofia Preobrazhenskaya 1904-1966

Sofia Preobrazhenskya fut l’une des mezzo-sopranos russes les plus remarquables de son temps. Elle est née et est décédée à Leningrad. Sa carrière de chanteuse d’opéra s’étendit sur plus de trente ans et se concentra presque exclusivement sur cette ville. 

Sofia Petrovna Preobrazhenskya naquit le 9 septembre 1904  dans une famille composée principalement de musiciens et de religieux. Son père, diplômé du conservatoire de Saint Petersbourg comme compositeur, était un chanteur d’église, mais aussi un talentueux violoncelliste, violoniste et pianiste. Sa mère chanta dans sa jeunesse dans le fameux chœur d’Alexander Archangelsky et son oncle chanta régulièrement les premiers rôles de ténors dramatique et héroïque sur la scène du Bolchoï. La sœur de Sophia, Maria était accompagnatrice au Mariinsky. Sophia baigna donc toute petite dans une atmosphère où la musique était reine! A l’âge de 11 ans, elle entra pour la première fois dans le Mariinsky et elle fût dès lors, selon ses propres mots, “empoisonnée par l’opéra”. A l’âge de 14 ans, elle connaissait et pouvait chanter nombre d’opéras, pour tous les personnages, du début à la fin! Elle fut particulièrement marquée par les interprétations du grand Chaliapine.

Elle étudia au Conservatoire d’Etat de Leningrad avec l’éminent ténor Ivan Yershov qui fut son mentor dans ses années de formation, années qui ne servirent que moyennement à former sa voix, étant donné qu’elle était déjà naturellement posée. Il lui appris à être aussi une actrice qui chante! Elle avait donc tout pour elle: une très bonne oreille musicale, une bonne mémoire et une voix naturellement belle, possédant une étendue plus grande que deux octaves, avec un timbre continu, sans rupture.
Durant cette période, elle se maria aussi et eut deux enfants.

Elle fit ses débuts sur scène à Saint Petersbourg, dans le rôle d’Amnéris le 20 janvier 1928. Elle se présenta, sans avoir fait de répétition avec l’orchestre, n’ayant fait que répéter le rôle avec Ivan Yershov au piano. Pour ce dernier, «quelques phrases de la future Amneris furent suffisantes pour moi pour réaliser le phénomène vocal qui se trouvait devant moi. J’étais frappé par l’étrange, unique et pénétrante beauté de la voix, sa puissance et son élasticité, son souffle, son intonation et son rythme parfait.»

Ces débuts furent un immense succès. Elle gagna une indiscutable reconnaissance du public et des critiques, tout aussi bien que de ces collègues. Elle obtint donc la place de première mezzo-soprano du Marinsky.
C’est aussi en 1928 qu’avec la troupe des jeunes du Conservatoire Opera Studio, elle participa au Festival de Salzbourg. Les témoins de l’époque rapportèrent : «L’attention du cercle des musiciens était concentrée principalement sur Preobrazhenskaya qui chantait le rôle de Kashtcheevna de Kashtchey the Immortal de Rimsky, mais aussi des concerts. Une nuée d’impresarios courraient après elle pour lui offrir des contrats splendides. Elle, malgré cela, sortant tout juste du Conservatoire et ayant été acceptée à l’Academy Opera House, refusa poliment les offres.» En fait, dans son journal, elle écrivait: «Je resterais pour toujours dans ce théâtre. Et elle tiendra parole.»

Quelques mois après ces débuts triomphants, elle aborda quatre autres rôles: Marfa de Khovanshchina, Pauline de La Dame de Pique, Urbain des Huguenots et Octavian du Chevalier à la Rose. Parmi les autres rôles importants qu’elle chanta au Mariinsky, on peut noter Azucena, Fricka du Rheingold, Waltraute dans Götterdämmerung. Mais il y eut aussi bien sûr le Comtesse de la Dame de Pique, ainsi que La Pucelle d’Orléans, Marfa, Marina de Boris Godounov, Lioubacha de La Fiancée du Tsar, Kontchakovna du Prince Igor, Dalila de Samson et Dalila.

Elle refusa de quitter sa ville natale pendant le siège des troupes allemandes qu’elle a enduré en 1941 et 1942 et fit beaucoup pour maintenir le moral autour d’elle. Elle a été nommée Artiste du peuple de l’URSS en 1955 et, jusqu’en 1960, elle a chanté le rôle de la comtesse sur la bande originale d’une version cinématographique de La dame de pique de Tchaïkovsky, dirigée par Evgeny Svetlanov. Très régulièrement, Preobrazhenskaya chanta des mélodies russes durant les 900 jours du siège de Leningrad, donnant plus de 1500 concerts partout dans la ville, que ce soit dans des centres de mobilisation ou des hôpitaux. Elle chantait, accompagnée d’une guitare, ces mélodies magnifiques, et cela quel que soit le temps ou l’endroit. C’est en partie pour cette raison que ses concitoyens, mais aussi des étrangers, l’appelèrent «La Voix Chantante de Leningrad». Elle reçut différentes décorations, comme celles de Mère de la Patrie, l’Ordre de l’Etoile Rouge, la médaille Pour la défense de Leningrad, ainsi que Pour le Vaillant participant à la grande guerre patriotique, et aussi celle de l’Exemplaire Travailleur pour la Santé Publique en tant que donneuse de sang dans l’un des hôpitaux de la ville.

Elle participa aussi à la représentation de La Dame de Pique lors de la libération de la ville. Galina Vishnevskaya se souvient de ce moment: «Le blocus n’était pas encore entièrement levé, mais les habitants de Leningrad, souffrant encore d’une terrible famine et des rigueurs de cet affreux hiver, ne s’en précipitèrent pas moins à l’opéra. Emmitouflés dans leurs manteaux et bonnets de fourrure, ils écoutèrent religieusement la splendide œuvre de Tchaïkovsky. Et les chanteurs n’étaient pas moins héroïques que leur public. Leurs noms se sont gravés pour la vie dans ma mémoire. Sorotchinski chantait Hermann, Kouznetsova interprétait Lisa, Préobrajenskaïa la comtesse, Merjanova Paule et Skopa-Rodionova Prilépa. Je revois encore cet Hermann émacié; Lisa, maigre, bleue, squelettique, ses épaules nues couvertes d’une épaisse couche de poudre blanche; et la grande Sofia Préobrajenskaïa dans le plein épanouissement de son talent.
Lorsqu’ils chantaient, on voyait de la buée devant leur bouche, tant l’air était froid.»

C’est après la guerre qu’elle aborda le rôle de ses rêves: Jeanne dans La Pucelle d’Orléans. Dans ce rôle, elle trouvait un personnage à la hauteur de son tempérament scénique et vocal. Son interprétation resta longtemps gravée dans la mémoire du public russe.

De 1947 et 1953, elle partagea son temps entre le Théâtre et l’enseignement au Conservatoire de Leningrad. Après avoir célébré ses 30 ans de carrière, elle se retira de la scène du théâtre, mais continua à chanter dans des concerts après avoir abordé 37 rôles parmi les plus marquants des répertoires russes et occidentaux. Elle participa aussi à de nombreuses créations soviétiques. Pour elle, ces créations devaient avoir un souffle héroïque, et elle publia en 1937 un article dans le Worker and Theatre : “Le Style Héroïque dans l’Opéra”. Elle faisait appel dans cet article aux compositeurs russes pour qu’ils s’imprègnent des compositions de leurs aînés.

Elle conserva toujours un regard critique sur ce qu’elle pouvait faire et ne pas faire, que ce soit du point de vue vocal, mais aussi scénique. Son apparence n’était pas banale, avec sa figure impressionnante, austère, presque masculine et elle choisit son répertoire en fonction de cela, préférant les figures tragiques, héroïque ou pleines de vie. Une chose montrant bien son soucis d’exactitude est le fait qu’elle ne chanta jamais Carmen sur scène, rôle pourtant en or pour une mezzo. Son approche des concerts était la même. Elle cherchait toujours à changer ses programmes de concerts. Du coup, chacune de ses apparitions était un événement de très grande importance qui marquait fortement les auditeurs. Ils se souviendront longtemps de ses participations dans les Requiem de Mozart et Verdi, dans les Passions de Bach, les Oratorios de Händel, la Messa Solemnis de Beethoven, le rôle d’Orfeo dans l’œuvre de Monteverdi… Elle était toujours très attendue lors des concerts vocaux et symphoniques, sous la direction de chefs tels que Albert Coates, Oscar Fried, Otto Klemperer, Ernest Ansermet, Fritz Stiedry, Nikolay Golovanov, Evgeny Mravinsky, Kurt Sanderling ou Alexander Gauk. Comme beaucoup de chanteurs russes, Preobrazhenskaya aimait particulièrement les chansons et les romances russes. Sa façon d’appliquer son style, ses sentiments et son sens artistique à ces morceaux rendait fascinantes ces pages et à ce titre, ces mélodies prenaient une grande place dans son répertoire. Preobrazhenskaya n’aimait pas participer à des concerts où on pouvait trouver deux ou trois très grands succès dans le seul but de remporter un triomphe. Elle voulait toujours faire très attention à ses choix et aux sujets de ce qu’elle chantait, aimant notamment chanter les œuvres des grands compositeurs comme Monteverdi, Purcell, Händel ou Bach, emmenant l’auditeur dans son univers, lui présentant des trésors de la culture musicale. En plus de l’aspect purement musical, il y avait aussi l’aspect religieux. En ces temps où l’église et les actes de foi étaient proscrits, chanter des œuvres sacrées étaient le seul moment ou la religiosité de Preobrazhenskaya pouvait se révéler. Pour elle, la religion était très importante et ainsi, elle pouvait parler à son Dieu.

Preobrazhenskaya était donc une artiste hors du commun, particulièrement rigoureuse, ne donnant jamais dans la facilité. Elle avait reçu beaucoup de dons et une éducation musicale hors du commun. Mais elle fit tout pour améliorer sa façon de chanter; pour donner vie à des personnages et à des mélodies, pour placer son art du chant le plus haut possible. Pour elle, chanter était une façon de vivre, comme le montre son attitude lors du siège de Leningrad. Ses incarnations de Marfa, de Jeanne ou de la Comtesse sont rentrées dans l’histoire et sont les témoignages d’une chanteuse d’exception. Heureusement que l’on peut les écouter encore de nos jours.

Elle est décédée à Leningrad le 21 juillet 1966.