Sena Jurinac 1921-2011

Grande soprano des années 40, 50 et 60, Sena Jurinac fut une des plus hautes figures de ce que l’on a appelé l’âge d’or de l’opéra viennois, avec Irmgard Seefried, Lisa Della Casa, Elisabeth Schwarzkopf et quelques autres.

Sena Jurinac

Sena Jurinac, de son vrai prénom  Srebrenka, est née le le 24 octobre 1921 à Travnik en Bosnie-Herzégovine. Fille d’un médecin dans l’armée croate et d’une mère viennoise, elle étudie à l’académie de musique de Zagreb. Elle a pour professeur de chant Milka Kostrenćić. Après sa formation, commencée en septembre 1939, elle débute en mai 1942, au Théâtre national de Zagreb dans le rôle de Mimi dans La Bohème de Puccini. Elle a tout juste vingt ans. Elle y chante également la Comtesse dans les Noces de Figaro, Freia dans  Rheingold (l’Or du Rhin), Isabella dans Colombus de Werner Egks. Contactée en 1944 par Karl Böhm, elle est engagée à l’Opéra d’État de Vienne le 1er mai 1945, dont elle est restée membre jusqu’en 1982 et y a chanté plus de mille deux cents fois, établissant un record des Temps modernes. Aucune chanteuse de cette époque n’a été aussi proche d’un public que Jurinac le fut de celui de Vienne. Son nom signifiait à la fois perfection instrumentale et justesse juvénile du jeu.

Sena Jurinac sans le rôle d’Octavian du Chevalier à la rose. En bas en compagnie d’Elisabeth Schwarzkopf

Jurinac était connue pour ses interprétations des rôles travestis comme Cherubino des Noces de Figaro et Octavian du Chevalier à la rose. C’était par exemple le cas lors de l’ouverture du nouveau Grand palais des festivals de Salzbourg, dirigé par Karajan et filmé en 1960. Elle interpréta d’autres grands rôles comme celui de Marina dans Boris Godounov, Tosca, Madame Butterfly, Jenůfa de Janáček, Elisabetta dans Don Carlos, Donna Anna dans Don Giovanni et Desdemone dans l’Otello de Verdi. Jurinac a chanté à Vienne tout le répertoire imaginable, y compris Offenbach et Johann Strauss. Mais d’emblée, à Milan comme à Salzbourg, avec Karl Böhm comme avec Herbert von Karajan, elle s’affirmait comme une mozartienne d’exception. Elle a interprété une série de duos avec le ténor Peter Anders comme, par exemple, le duo d’amour dans Otello. Comme elle résidait à proximité d’Augsbourg, elle a également souvent chanté dans son théâtre.

En 1947, elle est au programme du festival de Salzbourg. Fritz Busch l’appela très tôt à Glyndebourne, dont elle illumina la scène dix saisons de suite, participant notamment à la résurrection d’Idomenée de Mozart, et y chantant sa seule Fiordiligi  (Così fan tutte). Par la suite elle sera Dorabella (Cosi fan Tutte), avec la troupe de l’Opéra de Vienne au Covent Garden de Londres. Choisissant Glyndebourne, elle laissait par là même Salzbourg et ses rôles mozartiens à Irmgard Seefried et Elisabeth Schwarzkopf.

Sena Jurinac dans Suor Angelica à la Scala de Milan

En 1948, à la Scala de Milan, elle est Chérubin. Mais elle n’en reste pas aux personnages mozartiens, et acquiert un très vaste répertoire qu’elle chantera dans pratiquement toutes les maisons d’Opéra du monde entier. En 1951, elle donne une série de concerts à Copenhague et à Stockholm. En 1952, elle est Lisa de la Dame de pique de Tchaïkovski au Maggio musicale de Florence. Elle se produit également au Teatro San Carlo de Naples, elle est Octavian dans Rosenkavalier, à la Scala de Milan. Elle demeura fidèle à l’Europe, seule chanteuse de son rang et de son renom qui n’ait pas paru à l’affiche du Metropolitan Opera de New-York. De même, elle refusa l’invitation de Wieland Wagner trop baroque et remuante de nature, disait-elle avec humour, pour accepter les immobilités hiératiques de son Tannhäuser post seconde guerre mondiale. Non que Jurinac n’ait craint ou fui l’aventure. Tout au contraire. Elle n’hésita même jamais à aller au-delà de son réel format vocal, quand un personnage l’attirait. Klemperer l’invita dès 1961 à être sa Leonore dans Fidelio de Beethoven, à Londres avec Jon Vickers dans le rôle de Florestan, puis à Zurich et à Florence. Elle reprendra le rôle en 1969, dans une mise en scène de Giorgio Strehler.

En 1953, elle se marie avec le baryton Sesto Bruscantini.

Sena Jurinac dans le rôle cette fois de la Maréchale du Chevalier à la Rose

En 1954, elle joue Chérubin, dans les Noces de Figaro à la Scala de Milan. En 1956, elle est à l’Opéra de Rome où elle incarne Pamina (der Zauberflöte) et Lisa (Dame pique). En 1957 elle est Marzelline dans Fidelio de Beethoven au festival de Salzburg, et au festival de Bayreuth elle chante Éva des Meistersingern (Les Maîtres chanteurs) de Richard Wagner. En 1958, elle est Elisabetta dans Don Carlos de Verdi, au festival de Salzbourg, Butterfly et Eurydice (Orphée de Gluck) à la Scala de Milan. En 1959, elle est Madame Butterfly à l’Opéra de San Francisco, Eurydice dans Orphée de Gluck au festival de Salzburg, Sœur Angélique (Suor Angelica, rôle titre) de Puccini à la Scala de Milan. En 1968 elle est membre d’honneur du Wiener Staatsoper. En 1973, elle est invitée par le Covent Garden de Londres pour une série de récitals. En 1979, elle est pour la première fois sur une scène parisienne, au théâtre de l’Athénée, où elle chante Brahms, Schubert, Schumann et Wolf. Elle a également chanté Tosca en 1969, Leonore (La forza del destino), ou Kostelnicka (Jenůfa de Janácek).

Le récital et le concert requièrent beaucoup moins une artiste essentiellement scénique. Pour cette même raison, jamais le studio ne l’utilisa au mieux de ses moyens, à l’exception d’un Cherubino pour Karajan et d’un Chevalier pour Erich Kleiber. Du moins son Chevalier scénique survit-il dans le film tourné à Salzbourg en 1960, à l’occasion de l’inauguration du nouveau Palais des festivals. Par ailleurs, sa Marie dans le Wozzeck d’Alban Berg , tourné par Rolf Lieberman à Hambourg en 1970, immortalise une des incarnations lyriques les plus géniales de notre temps.

Sena Jurinac

Avec les années, la voix de Sena Jurinac prit ampleur et dramatisme sans rien perdre de ses qualités de timbre. Elle fit ses adieux à la scène en novembre 1982 dans le rôle de La Maréchale du Chevalier à la rose et poursuivit une activité d’enseignement. Elle vécut retirée dans le quartier Hainhofen de Neusäß en Souabe à l’ouest d’Augsbourg. C’est là qu’elle succomba à un cancer le 22 novembre 2011, à l’âge de 90 ans. Pour le Directeur général de l’Opéra de Vienne, le Français Dominique Meyer, “nous portons le deuil d’une artiste légendaire, qui n’a pas seulement durablement marqué l’Opéra de Vienne, mais le monde entier de l’opéra”. Parmi les miracles disponibles au disque : le Chevalier à la Rose d’Erich Kleiber en 1954 (chez Naxos), les repiquages des 78 tours de Cosi et Idomeneo ainsi que les Quatre derniers Lieder de Strauss avec Fritz Busch (EMI Classics), un Don Carlo avec Karajan en 1958 (Deutsche Grammophon) et des compilations : The Art of Sena Jurinac (chez Gala) et Sena Jurinac (chez Orfeo).

L’éternelle “Octavian” du Chevalier à la Rose

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