Giuseppe Di Stefano 1921-2008

Giuseppe Di Stefano fut l’un des ténors les plus fameux et les plus excitants de la seconde moitié du XXe siècle. Ténor lyrique qui s’est ensuite dangereusement aventuré dans les rôles dramatiques, célèbre pour sa voix claire et ensoleillée, sa carrière a été en grande partie associée à celle de Maria Callas avec laquelle il a réalisé un grand nombre d’enregistrements.

Di Stefano mobilisé.
Ici à Alessandria en 1942

Giuseppe Di Stefano, surnommé Pippo par ses amis, naquit le 24 juillet 1921 à
Motta Sant’Anastasia, une commune de la province de Catane en Sicile. Il était le fils
unique d’un ancien carabinier, Salvatore Di Stefano qui dut quitter l’armée à l’âge de vingt-six ans pour pouvoir épouser Angela Gentile, une couturière de Syracuse. De leur union est né à Motta Santa Anastasia, à quelques kilomètres de Catane, Giuseppe Di Stefano, premier et unique enfant.

Les difficultés économiques et la perspective d’une vie meilleure poussèrent la famille à déménager pour Milan, dans le quartier populaire de Porta Ticinese, où son père s’adapta d’abord au métier de cordonnier et devint plus tard conducteur de tramway jusqu’à sa mort en 1943. Sa mère Angelina, contribua à la subsistance de la famille avec des travaux de couture en ouvrant sa propre boutique.

En 1934, fréquentant l’école de maîtrise du séminaire archiépiscopal de San Arialdo au Duomo de Milan, il commença à chanter dans la chorale. Après être devenu enfant de choeur, il s’inscrivit dans un séminaire jésuite et commença des études pour devenir prêtre… mais le goût des femmes et une voix naturelle le menèrent vers une autre direction. Bien qu’il ait renoncé à ses aspirations au sacerdoce, il continua à chanter dans des chorales d’église. il rencontra Danilo Fois, un étudiant en droit qui réalisa tout de suite le potentiel de sa voix et lui proposa de financer ses premiers cours de chant. Cette amitié durera toute leur vie.

Giuseppe remporta alors le premier concours de chant “Voci Grezze” à Florence qui lui permis d’obtenir une bourse pour se former à l’opéra. Il commença à étudier le chant à Milan avec un ténor du chœur de la Scala, puis il se perfectionna sérieusement avec les barytons Luigi Montesanto (1887-1954), créateur du rôle de Michele dans Il Tabarro du Triptyque de Puccini, et Mariano Stabile, ce dernier faisant comprendre au jeune ténor l’importance d’une diction claire; des conseils qu’il suivit facilement. Il deviendra plus tard son agent.

En 1940, après avoir suivi brièvement les leçons du ténor suisse Hugues Cuénod, il fut enrôlé, après une courte période de formation au Centre des recrues de Frugarolo, dans le bataillon de mortiers du 37e régiment d’infanterie, Division de Ravenne stationné à Alexandrie, en tant qu’assistant de santé. là il divertit souvent les troupes avec ses chansons.

Le lieutenant Giovanni
Tartaglione
qui évita à Di Stefano
une mort certaine
sur le front russe

En 1942, le Régiment dut partir pour le front russe. N’ayant pas montré de grandes aptitudes militaires et compte tenu de ses mauvaises conditions de santé, son supérieur direct, le Lieutenant Médical Giovanni Tartaglione, au demerant amateur d’opéra, lui donna une dispense médicale parce qu’il estimait que le jeune homme avait une carrière prometteuse devant lui. «La plupart des gars du régiment ne sont jamais revenus, y compris le médecin», a raconté Di Stefano. Le souvenir de Giovanni Tartaglione l’accompagna tout au long de sa vie l’incitant à vouloir connaître sa famille et gardant toujours une photo de lui sur son bureau…

Di Stefano dans le rôle de Nadir
(Les pêcheurs de perles)

Di Stefano passa les années de la guerre comme chanteur de variétés, divertissant le public dans les salles de cinéma entre les longs métrages et se produisant de façon quelque peu décousue dans la variété italienne sous le nom de Nino Florio, jusqu’à la défaite de l’Italie. Après l’effondrement du régime de Mussolini, lorsque les Allemands occupèrent la moitié nord de la péninsule italienne en 1943, Di Stefano s’est enfui en Suisse où il fut interné. Son confinement était cependant peu sévère et il fut rapidement autorisé à chanter sur Lausanne Radio, où il fit également le premier de ses enregistrements, révélant une voix de ténor d’une beauté peu ordinaire bien que pas encore complètement sous contrôle. Il a également donné le premier de ses nombreux «Nemorino» dans une émission de Lausanne.

Di Stefano chantant sur Radio Lausanne en 1943
Di Stefano

À la fin de la guerre, il revint à Milan et reprit ses leçons avec Montesanto. Il fit ses débuts professionnels au Théâtre municipal de Reggio d’Émilie le 20 avril 1946 dans le rôle de Des Grieux (Manon). Un mois plus tard, il était déjà à l’affiche de la Fenice à Venise en Nadir (Les Pêcheurs de perles). La consécration arriva en 1947, à l’Opéra de Rome et à la Scala de Milan. Sa carrière internationale se développa alors rapidement: Barcelone l’applaudit en 1946, et le Metropolitan de New-York l’accueillit dès 1948 dans le rôle du duc (Rigoletto); puis Mexico un an plus tard. C’est ensuite Londres, Chicago, San Francisco, Vienne… A son répertoire, Les Pêcheurs de perles, La Somnambule, Rigoletto, Lucia di Lammermoor, Traviata, Faust. En 1957, Di Stefano fit ses débuts britanniques d’abord au Festival d’Édimbourg avec Nemorino (L’elisir d’amore) puis au Royal Opera House de Covent Garden, en 1961, dans le rôle de Cavaradossi (Tosca).

Di Stefano jeune

Di Stefano, se produira 112 fois, de 1948 à 1965, sur la scène new-yorkaise du metropolitan Opera de newYork. Tous les grands rôles du répertoire de ténor lyrique lui sont confiés. Rudolf Bing, le directeur du Met, a été impressionné par son l’interprétation du rôle de Faust lors de la saison 1949-50: «parmi mes très nombreux souvenirs, parmi tous les chanteurs qu’il m’a été permis d’entendre, le souvenir du contre-ut decrescendo de Giuseppe Di Stefano dans le Faust de Gounod restera sans aucun doute la chose la plus saisissante jamais entendue sur une scène d’opéra. Je n’oublierai jamais tant que je vivrai la beauté de ce son». Mais le comportement du ténor a rapidement poussé M. Bing à sévir. Lorsqu’une nouvelle production de La bohème est entrée en répétition au Met au cours de la saison 1952-1953, Di Stefano n’a pas pu se présenter à temps, affirmant que la maladie l’avait empêché de voyager d’Italie à New York. Bing a appris que Di Stefano avait en fait été en assez bonne santé pour se produire à La Scala à Milan, et lui a du coup interdit le Met pendant trois ans.

En 1949, il épousa à New-York Maria Girolami, étudiante en chant, avec qui il eut trois enfants: Giuseppe (1952), Luisa (1953-1975), Floria (1957). Un mariage heureux qui a duré plus de 25 ans au cours desquels il ont élu domicile à Milan, New-York, Marina di Ravenna, Rome et à nouveau à Milan selon les besoins du métier de Giuseppe. Maria Girolami était une belle femme qui fut amoureuse de “Pippo” toute sa vie. Elle l’a accompagné tout au long de sa carrière à travers le monde. En 1975, une maladie alors incurable les priva de l’affection de leur fille bien-aimée Luisa. Cette tragédie qui a marqué de manière indélébile la vie du ténor lui a laissé depuis lors une note de mélancolie voilée dans son caractère notoirement expansif et extraverti. Les grandes douleurs parfois unissent, parfois au contraire conduisent à un éloignement progressif des affections conjugales. C’est la raison pour laquelle, en 1976, Maria et Pippo se sont séparés par consensus.

La famille Di Stefano
Maria Di Srefano (née Girolami)
Di Stefano, son épouse Maria et leurs enfants, Giuseppe, Luisa et Floria

En 1951, à Sao Paulo, la route du chanteur croise celle de Maria Callas: ils sont tous les deux à l’affiche de Traviata. Leur rencontre a donné naissance à de grandes productions et à toute une série d’enregistrements de référence publiés chez EMI parmi lesquels on peut signaler celui de la Tosca de 1953 sous la direction de Victor de Sabata. Les deux partenaires se perdirent de vue pendant une quinzaine d’années pour se retrouver par la suite. Giuseppe Di Stefano continua de mener une brillante carrière mais ses annulations trop fréquentes finirent par faire peur aux directeurs d’opéra et les engagements se firent plus rares. En 1963, il annula plusieurs représentations de La Bohème à Covent Garden, ce qui permit au jeune Luciano Pavarotti de se faire remarquer en le remplaçant au pied levé. Di Stefano aborda l’opérette viennoise et française après quelques échecs dans les emplois trop lourds pour lui comme le Calaf de Turandot.

Maria Callas et Di Stefano

Callas et Di Stefano

En 1953, Walter Legge, chef de file de l’aile classique d’EMI, cherchait un ténor pour enregistrer tous les opéras italiens populaires avec Maria Callas, et a choisi Di Stefano. Très rapidement, il devient une vedette du disque, gravant des intégrales lyriques qui font date au côté de Maria Callas. Sa voix naturelle est un bonheur, la douceur de son timbre un enchantement, au moment où les amateurs d’opéra cherchent un successeur à Beniamino Gigli. Parmi leurs réalisations en matière d’enregistrement, la célèbre Tosca, réalisée en studio en 1953 sous la direction de Victor de Sabata, est considéré comme l’une des plus grandes performances de l’histoire du disque. Les deux artistes se produisirent également fréquemment sur scène, de 1951 (en Amérique du Sud) à la fin de 1957 dans Un ballo in maschera à La Scala pourla dernière fois qu’ils collaborèrent dans un opéra.

La fameuse Lucia di Lamermoor de Berlin en 1955. De droite à gauche:Karajan, Callas, Di Stefano

Di Stefano a chanté Alfredo dans la célèbre production Visconti de Traviata en 1955 à La Scala, ainsi que Edgardo dans Lucia di Lamermoor dirigée par Herbert von Karajan à La Scala, Berlin et Vienne. Nous disposons par miracle de l’enregistrement de Berlin en 1955 qui est devenu légendaire et dans lequel reste gravé le moment où Karajan, qui n’était pas coutumier du fait, accepta de bisser le sextuor de la fin du deuxième acte.

Callas et Di Stefano enregistant Rigoletto à Milan le 16 septembre 1955

Mais faisant fi de toute prudence, Di Stefano aborda à un rythme soutenu des emplois plus dramatiques comme Don José, Canio, Radamès, Calaf, Cavaradossi, et Andrea Chenier ce qui va causer à sa voix des dommages irréparables se traduisant par une émission dangereusement ouverte dans le registre supérieur. À vrai dire, il était un artiste si généreux qu’il a donné trop et trop tôt, ce qui a inévitablement raccourci sa carrière. Rudolf Bing, dans ses mémoires, s’est plaint que le ténor ait persisté dans son comportement erratique. «Nous n’avons jamais su au jour le jour s’il se présenterait», a-t-il écrit, ajoutant que «son manque d’autodiscipline a rapidement nui à ce qui aurait pu être une carrière dont les gens se souviendraient comme de Caruso». À la fin des années 1950, la carrière de Di Stefano était déjà en déclin, sa voix défaillante le forçant souvent à annuler les contrats.

Di Stefano et Maria Callas
Callas et Di Stefano lors de la tournée de 1973

Alors que sa carrière déclinait, il se tourna un moment vers l’opérette, et obtint un grand succès avec Le Pays du sourire. Lorsque Maria Callas mit en scène Les Vêpres siciliennes de Verdi au Regio de Turin, en 1973, il était à ses côtés.
En 1966, après une misérable performance dans Otello à Pasadena, en Californie, ses apparitions sur scène se raréfièrent. Sa dernière performance eut lieu en 1992 dans Turandot. En 1973-1974, le ténor retrouva Maria Callas qui avait cessé de chanter depuis quelques années. Ils décidèrent d’entreprendre ensemble une tournée de concerts en Amérique du Nord, en Asie et en Europe, afin de réactiver la carrière de la diva. La tournée s’achèvera à Sapporo le 11 novembre 1974. Maria Callas abandonnant définitivement la scène tandis que «Pippo» poursuivit seul l’aventure. Leurs voix à tous les deux n’étaient plus que l’ombre du passé et étaient dépouillées de tout ce qui, jadis, avait fait leur gloire. Malgré des critiques désastreuses, la réaction du public fut néanmoins enthousiaste partout au cours de la tournée. C’est durant cette période qu’il y eut des rumeurs d’une brève relation amoureuse entre les deux chanteurs.

Le premier mariage de Di Stefano, avec Maria Girolami, s’est soldé, on l’a vu, par un divorce. Il s’est remarié avec Monica Curth, une ancienne chanteuse qu’il épousa en 1994.

Giuseppe Di Stefano au Kenya

Di Stefano se retira définitivement des scènes puis s’installa au Kenya. En novembre 2004, il fut grièvement blessé à son domicile africain après avoir été brutalement battu par des assaillants inconnus. Il fut pris en embuscade dans sa voiture avec sa femme, Monika Curth, alors qu’ils s’apprêtaient à entrer dans leur résidence de Diani Beach, une station balnéaire près de Mombasa sur l’océan Indien. Le ténor fut violemment frappé à la tête lors de l’attaque par cinq assaillants non identifiés venus là pour un simple vol crapuleux. Monika était toujours inconsciente une semaine après l’attaque, sous perfusions intraveineuses, et dut subir plusieurs opérations.
Après deux interventions chirurgicales à Mombasa, Di Stefano fut transporté par avion à la clinique San Raffaele de Milan en décembre 2004, où il tomba dans le coma. Finalement, il sortit finalement du coma, mais sa santé ne s’est jamais complètement rétablie. Il est resté complètement invalide. «Il était invalide à 100%, ne pouvait même pas manger seul», ainsi que l’a confié sa veuve à l’agence américaine Associated Press. Une fin de vie terrible pour ce bon vivant, amateur de bonne chair et de conquêtes féminines qui était resté très en forme jusqu’à un âge avancé (il s’était remarié en 1994).

Il aimait tant le football qu’il s’était installé dans une maison proche du stade milanais afin d’entendre “la rumeur des matches”, selon la productrice de radio et de télévision Micheline Banzet, qui l’avait rencontré en 1962. S’il avait aménagé chez lui un musée personnel où figuraient costumes et photos, le ténor était, nous a confié cette consoeur, “modeste, jamais envieux ou amer. Il aimait la musique et la vie avant tout a déclaré son épouse. Il est décédé à son domicile de Santa Maria Hoè, au nord de Milan, des suites de ses blessures, le 3 mars 2008 à l’âge de 86 ans. Il repose dans le petit cimetière de Santa Maria Hoè près de sa Mère Angelina.


Di Stefano a remporté le Golden Orfeo italien (un prix italien similaire à un Oscar) en 1955 pour sa contribution à l’art de l’opéra. Il fut également membre du Opera Hall of Fame et lauréat du Grammy Hall of Fame Award pour son enregistrement de l’opéra Tosca en 1953 avec ses co-stars Maria Callas, Tito Gobbi et le chef d’orchestre Victor de Sabata – le prix a été décerné en 1987.

Di Stefano dans le rôle de
Mario Cavaradossi dans Tosca

Di Stefano fut apprécié en particulier pour son timbre unique au rayonnement irrésistible, pour la pureté de sa voix, son aisance totale dans l’aigu, son excellente diction et, surtout, sa grande présence scénique. Ajoutons une longueur de souffle qui autorisait des effets à donner le frisson. Pour preuve, un «E lucevan la stelle» dans Tosca, miraculeux de sobriété et de vérité et le fameux contre ut diminuendo de Faust qu’il réalisait à ses débuts et qui époustoufla Rudolf Bing. Pendant plus de vingt ans, il a foulé les scènes les plus prestigieuses avec une centaine de rôles. Il a cependant toujours déclaré ne s’être jamais plié à la technique du chant, mais bien à l’instinct et d’avoir enrichi son personnage d’émotivité et de profondeur psychologique au delà des aspects purement vocaux et belcantistes. Il a ainsi contribué à cette évolution de l’opéra moderne privilégiant le texte, la diction, le phrasé et l’émotion. Généreux et instinctif, il a embrassé un vaste répertoire, du lyrique pur des premières années comme le Des Grieux (Manon) ou Arturo (Les Puritains), les rôles du lyrico spinto ou dramatique Cavaradossi (Tosca), Don Alvaro (La forza del destino), Calaf (Turandot) ou Chenier (Andrea Chénier) .
Il peut encore être entendu à son meilleur sur les nombreux enregistrements qu’il a faits à son apogée, en particulier Tosca, en 1953, considéré comme l’un des plus grands enregistrements d’opéra jamais réalisés. Mais aussi Pagliacci et Lucia di Lammermoor en face de son amie proche et partenaire de scène, Maria Callas.

Di Stefano Gourmet

Il possédait aussi une fine psychologie face aux rôles qu’il abordait avec une diction exemplaire, notamment en français, comme en témoigne un récital enregistré pour Decca, en 1959. Mais on entend aussi que, dès cette époque, Di Stefano avait perdu la capacité à faire un diminuendo sur le contre-ut du fameux air “Salut, demeure chaste et pure!” de Faust, de même qu’il ne respectait pas celui que demande Bizet sur l’aigu final de l’air “La fleur que tu m’avais jetée” dans Carmen. Des emplois de “ténor di gracia”, Di Stefano était, comme tant d’autres ténors, passé à des rôles plus lourds. L’histoire de Giuseppe di Stefano est celle de la grenouille et du bœuf. A vouloir outrepasser ses moyens naturels, le ténor dilapida en quelques années les trésors d’une voix unique. Les Radames, Enzo et autres rôles spinto abordés prématurément épuisèrent un capital plus lyrique. Il finit par produire un chant à tue-tête soutenu par un très beau timbre, certes, mais à la longue monotone et forcé.

Fumeur et bon vivant


Quatorze ans après ses débuts, sa voix était donc réduite en lambeaux. Ce déclin précoce fut souvent attribué à une technique précaire et à un chant “ouvert”. Cela ne semble pas exact, car il avait en réalité une grande technique, comme on l’a vu plus haut. Ses problèmes commencèrent lorsque il a abordé des rôles inadaptés à sa voix naturelle. Ils furent aussi la conséquences d’un mode de vie. On ne mesure pas le rythme effréné des chanteurs d’opéra dans ces années-là. Ils se produisaient pratiquement tous les soirs; parfois deux fois par jour, dans des rôles différents, faisaient d’interminables voyages dans des conditions de confort bien inférieures à celles que nous connaissons aujourd’hui, même sur la plus spartiate des compagnies low-cost. Par ailleurs, Di Stefano s’est lancé dans une véritable course et accepta absolument tous les engagements. En découlent des choix de répertoire déraisonnables, des rôles trop lourds, trop dramatiques et, surtout, un emploi du temps impossible, expliquant ses fréquentes annulations.

Di Stefano, lui, reviendra sur ses années folles, en admettant avoir trop fumé, trop joué, s’être promené en voiture de sport des nuits durant la veille de représentations. Cependant, il ne regrette rien. Il souligne, chemin faisant, que Maria Callas, même dans ses pires soirs de déroute, reste à ses yeux l’interprète la plus surnaturelle de l’histoire, car elle donnait tout, sans jamais calculer, parce qu’elle n’était que consomption, une torche vive offerte à la fascination des foules. Di Stefano a reconnu qu’il pouvait être imprudent. Il se délectait de son image de bon vivant et se vantait de ses affaires, y compris une longue romance avec Maria Callas, sa partenaire préférée sur scène. «Je voulais profiter de la vie et pas seulement de l’opéra», a-t-il déclaré dans une interview pour Opera News en 1999, donnée dans sa villa au nord de Milan; «Oui, j’ai beaucoup fumé. Et c’est vrai que je me levais tard et parfois je conduisais toute la nuit». Alors bien sûr, les critiques écrivaient: «Il n’était pas en forme pour monter sur scène». Comme de nombreux chanteurs et athlètes masculins de cette époque, Di Stefano pensait que pour maintenir son endurance et sa concentration, il devait s’abstenir de relations sexuelles les jours précédant ses représentations. Mais il a persisté à rencontrer des copines dans ses chambres d’hôtel. Lui, finalement, niera être seul responsable de son propre déclin. Ce ne sont pas ses errances qui en sont la cause, mais une allergie aux textiles synthétiques. S’il ne nous appartient pas de débattre de la pertinence de ce diagnostic, il a au moins l’intérêt de le relier au métier de ses parents.

Plácido Domingo et Luciano Pavarotti ont été interviewés lors de l’entracte de la diffusion d’une soirée d’ouverture au Met. On leur a demandé quels ténors les avaient influencés. Ils ont tous deux nommé les deux mêmes: Enrico Caruso et Giuseppe Di Stefano. La biographie de Jussi Björling décrit à quel point ce grand ténor était épris par du chant de Di Stefano, et que si Di Stefano avait continué comme il avait commencé, il aurait laissé tout le monde derrière.