Zara Dolukhanova 1918-2007

Zara Dolukhanova est souvent citée comme la plus grande mezzo-soprano soviétique de son temps. Sa voix puissante et flexible était généralement classée comme un mezzo coloratura, mais sa gamme vocale lui permettait également de chanter de manière convaincante en tant qu’alto. Dolukhanova fut autant une star en Union soviétique au milieu du XXème siècle que Callas et Tebaldi le furent en Occident.

Elle naquit sous le nom de Zara Aleksandrovna Makaryan le 15 mars 1918 à Moscou,
en pleine révolution soviétique, de parents d’origine arménienne et kurde. On était
musiciens dans la famille. Sa mère était une chanteuse arménienne de premier plan
tandis que son père, Aghasi Makaryan, ingénieur en mécanique de profession, était aussi flûtiste professionnel, clarinettiste et trompettiste. Le talent musical de Zara se manifesta très tôt. Bien qu’elle soit encore très jeune, elle a facilement appris de la voix de sa mère et mémorisé des mélodies simples. Dès l’âge de cinq ans, elle commença à prendre des cours de piano. Parallèlement à ses études à l’école secondaire, la jeune fille fréquenta l’école régionale de musique pour enfants où elle apprit le piano.

À treize ans, Zara entra à l’école de musique de Gnessin, où elle commença à étudier le violon. Mais sa vraie vocation fut découverte par le professeur de l’école de Gnessin Vladimir Belyaev-Tarassevitch qui vit rapidement dans la jeune fille de seize ans une chanteuse de grandes opportunités potentielles et l’a prise dans sa classe. Cependant, arrivée à sa quatrième année d’étude, Dolukhanova déménagea à Erevan, et quand elle revint à Moscou, Belyaeva-Tarasevich n’était plus en vie. Or, Zara Aleksandrovna ne pensait pas possible de terminer l’école dans la classe d’un autre professeur. Elle fit donc ses débuts sur scène en 1938 à l’Opéra d’Erevan dans le rôle de Siebel (Faust).

Zara et son mari Alexander Dolukhanian

C’est à Erevan qu’elle épousa le compositeur Alexander Dolukhanian, et à partir de ce moment, elle se produisit sous son nom d’épouse. Avec Alexander Doloukhanian, elle se familiarisa avec les chefs-d’oeuvre de la musique classique. Lors d’une répétition des Huguenots de Meyerbeer où elle chantait la cavatine d’Urbain, l’air du page, le chef d’orchestre Mikhail Tavrizhian s’est rendu compte soudainement qu’il avait assisté à la naissance d’une grande récitaliste. Doloukhanova a alors délaissé le théâtre et n’a jamais eu de regret à ce sujet. Dans l’opéra, elle se sentait trop dépendante du chef d’orchestre, des partenaires, etc. Parfois, elle n’aimait pas le concept de la mise en scène ou celui de l’interprétation musicale. Elle sentait qu’elle ne s’exprimerait pas en tant qu’individu et n’aimait pas que le goût de quelqu’un d’autre prenne le dessus sur elle. Le chant en récitals lui donna la liberté d’explorer une approche individuelle. Elle réalisa que c’était sa vocation. Elle continua toutefois à se produire dans quelques opéras mineurs en Arménie jusqu’à ce qu’elle et son mari déménagent à Moscou en 1944, où elle fut nommée soliste de l’Orchestre symphonique Tchaïkovsky de la radio de Moscou.

Zara Dolukhanova

Zara Dolukhanova eut l’occasion de chanter de nombreux rôles sur la scène de l’opéra, mais sa carrière fut surtout consacrée au concert et à la radio. La guerre allait briser sans réels dommages l’élan de sa carrière théatrale. En 1944, elle quitta le Bolchoï où elle était pourtant bien établie car elle ne pouvait y chanter que les parties russes de son répertoire, jamais d’italiens (c’était la guerre) et de rares français. Elle y aura été tout de même, côté russe, la Marfa de La Khovanchtchina, alors que régnait encore le souvenir de Preobrazhenskaya. Elle devint soliste à la radio de Moscou, puis en 1959 soliste de premier plan de l’Orchestre philharmonique de Moscou. Ses rôles sur scène, peu nombreux, comprenaient Marfa, Lel (Snegurochka) ainsi que des rôles de Verdi mais surtout de Rossini, (L’italienne à Alger, Cenerentola, et notamment Arsace de Semiramide où elle fit preuve d’un panache éblouissant, quinze ans avant l’avénement d’une Marilyn Horne ou d’une Lucia Valentini Terrani. Elle interpréta et enregistra de nombreux récitals de lieder classiques, de romances russes et de chansons populaires d’Arménie et autres pays dans différentes langues. Ses quatre derniers lieder de Strauss sont une merveille. Ses concerts sont restés à jamais dans la mémoire de milliers d’auditeurs enthousiastes. Le public a été étonné de sa musicalité, de la qualité et de la sophistication des programmes. Perfectioniste, elle chantait chaque œuvre dans sa langue d’origine, ce qui était inconnu en URSS à cette époque.

Zara Dolukhanova

Elle créa, entre autres Suor Angelica de Puccini, qui n’avait jamais été joué en Union soviétique. Le chef d’orchestre était Gennady Rozhdestvensky. Ceux qui ont eu la chance d’assister au spectacle dans la Grande Salle du Conservatoire Tchaikovsky de Moscou en février 1969 ne l’oublieront jamais, comme le montre un compte rendu de la soirée: «Quand elle est apparue le soir de la première, elle avait une magie, un charme et un attrait particuliers. Son image dans ce rôle était incroyablement belle, composée, bienveillante, d’une chaleur irradiante. Son chant était impressionnant et dramatique. À la fin, le public n’a applaudi qu’après quelques instants de silence.» Elle chanta également dans la première mondiale de 1955 du cycle de chansons de Chostakovitch From Jewish Folk Poetry.

Zara Dolukhanova
Zara Dolukhanova

Zara Doloukhanova fut l’une des premières artistes à franchir le rideau de fer et à chanter dans les pays occidentaux. À la fin des années quarante, seuls le Ballet du Bolchoï, Emil Gilels, David Oistrakh et peut- être le groupe de danse de Moiseev étaient autorisés à se produire hors d’Union soviétique. Les critiques ont vanté sa profonde compréhension des styles et la sophistication de ses interprétations. Son nom devint une légende. Pour un artiste soviétique, elle a fait de nombreuses tournées: Angleterre, France, Europe de l’Est, Scandinavie, Amérique latine et elle est apparue aux États-Unis, d’abord à New-York en 1959 au Carnegie Hall, attirant de nombreuses critiques élogieuses. Une critique américaine a déclaré après sa performance au Carnegie Hall: «Hier, le public profondément excité, a eu un plaisir inoubliable de la maîtrise expressive de Zara Doloukhanova chantant des chansons et des arias dans différentes langues … Des gens, qui peuvent vraiment apprécier et comprendre la beauté de la voix vocale, ont eu la chance d’entendre la chanson arménienne Krunk. Même juste pour écouter cette chanson, cela valait la peine d’aller à Carnegie Hall. Il y avait des ondes sonores extatiques. L’art fantastique de cette femme charmait de plus en plus l’auditeur avec une voix de diapason énorme, riche en nuances, qu’elle commandait avec une divine aisance.»

Elle fit une nouvelle tournée en Amérique en 1970. Peu de temps après cette tournée américaine, elle prit sa retraite du chant. Elle passa ensuite la majeure partie du reste de sa carrière en tant que professeur à l’Institut Gnessin où elle enseigna pendant plus de 25 ans, comptant parmi ses élèves la mezzo-soprano Olga Borodina. Elle enseigna également à Weimar et au Mexique. Tout cela en parallèle avec son autre passion, la peinture, qu’elle pratiqua tout au long de sa vie.

Tombe de Zara Dolukhanova au cimetière arménien de Moscou

Dolukhanova est décédée à Moscou le 5 décembre 2007. Elle fut inhumée au cimetière arménien de Moscou. Parmi ses enregistrements les plus importants se trouve l’album Guild 2005, The Russian Legacy – Zara Dolukhanova, une collection de quatre CD de chansons et arias de 31 compositeurs différents, de Carissimi à Medtner.

Bien que considérée comme l’une des chanteuses d’opéra les plus accomplies de la Russie de l’ère soviétique, Dolukhanova n’a fait qu’un nombre relativement restreint d’apparitions sur la scène de l’opéra et sa renommée repose principalement sur son vaste travail pour la radio et ses performances sur la scène de concert.

Zara Dolukhanova peinte par
le célèbre artiste russe Pyotr Konchalovsky 

Zara Doloukhanova avait une voix assez rare, qualifiée de mezzo-colorature, d’une clarté unique et d’une étendue de deux octaves et demi, particulièrement adaptée aux partitions originales de Rossini, et dans une certaine mesure anticipant les styles de Marilyn Horne ou de Cecilia Bartoli. La gamme de sa voix était aussi étendue que sa flexibilité. Au début des années 60, elle a commencé à interpréter le répertoire de soprano dramatique y compris les rôles-titres dans Norma, Aida, Tosca, Manon Lescaut, Madame Butterfly et La bohème. Lors d’un de ses concerts, il fut noté que la scène de Tatyana de Eugene Onegin (la scène de la lettre) résonnait avec une grande expression, un vrai son de soprano, riche et très dense.

La popularité de Dolukhanova en URSS et dans le monde entier fut exceptionnellement élevée. Elle a reçu de nombreux prix et titres honorables. Parmi eux celui d’artiste du peuple de la RSFSR et de la RSS d’Arménie. En outre, le Conseil mondial de la paix a décerné à la chanteuse le certificat d’honneur «Pour sa contribution exceptionnelle au renforcement de la paix et de l’amitié entre les peuples» (1959). Elle reçut le prix d’État de l’URSS en 1951 et fut la première chanteuse soviétique lauréate du prix Lénine en 1966.