Enrico Caruso 1873-1921

Enrico Caruso est un ténor italien mythique et légendaire dont le nom reste gravé dans la mémoire collective. Il est considéré par de nombreux spécialistes comme le plus grand ténor de tous les temps avec Mario Lanza. Il est entré vivant dans la légende et l’imaginaire de son public. C’était une vraie star : par exemple à New York, où il a réalisé la majeure partie de sa carrière, il avait une réelle emprise sur la ville et l’inconscient collectif : son nom était devenu une référence populaire, synonyme d’art et il était familier aussi bien au chauffeur de taxi, qu’au policier ou à l’homme de la rue et il était même plus célèbre que le maire lui-même.

Les parents de Caruso: à gauche Marcellino Caruso; à droite Anna Baldini
Enrico Caruso à l’âge de 19 ans

De son vrai nom Errico Caruso (prénom qu’il changera sur les conseils de son premier professeur de chant), le ténor italien Enrico Caruso est né à Naples le 25 février 1873. Il grandit dans une famille nombreuse dans un milieu très humble. Son père, Marcellino, était ouvrier mécanicien et sa mère faisait des ménages. Avant Enrico, sa mère, Anna (née Anna Baldini), avait donné le jour à 17 enfants, tous morts, tandis qu’après lui naquirent 3 frères. Comme son père, à l’âge de 10 ans, il commence à travailler comme mécanicien puis comme ouvrier dans une fonderie. C’est donc en travaillant à l’usine de son père qu’il découvre son second talent: le dessin et la caricature. Caruso avait un réel don pour la représentation et l’auto ironie. Il s’est immortalisé dans de nombreuses autocaricatures (Don José dans Carmen, Canio, dans I Pagliacci, Manrico dans Le Trouvère, Johnson dans La Fanciulla del West). D’ailleurs à New York ses dessins paraissaient régulièrement dans le journal préféré des immigrés italiens «La follia». Au restaurant il dessinait tout le temps, sur les nappes et les menus. A part le dessin, il passe son temps libre à chanter des chansons populaires napolitaines pour quelques lires aux mariages et surtout à la terrasse des cafés ou dans les restaurants de la ville. C’est dans la chorale de son église qu’il se découvre une passion pour le chant, et très tôt, il se produit dans des cafés locaux pour compléter ses maigres revenus. À 18 ans, il avait une voix plaisante, mais petite et d’un timbre de baryton. En 1891, alors qu’il chantait dans une gloriette près du port, le jeune baryton Eduardo Missiano l’entendit et insista pour que Caruso rencontre son professeur de chant, Guglielmo Vergine. La première impression du maître fut décourageante : la voix était «trop petite et ressemblait au vent qui souffle par la fenêtre». Missiano insista pour qu’il lui donne une seconde audition et, huit jours plus tard, Vergine accepta d’enseigner à Caruso. Pour payer ses cours, Caruso signa un contrat par lequel il paierait à Vergine 25 % de ses gains pendant «5 ans de véritable chant.» La clause contractuelle « 5 ans de véritable chant » revint hanter Caruso. Vergine voulait dire par 5 ans, non pas les cinq années civiles, mais la somme des jours où il chanterait sur scène. Cette clause signifiait que Caruso était redevable à Vergine quasiment pour le reste de ses jours. La cause fut portée au tribunal et finalement le jugement tomba en faveur de Caruso. Il dut juste payer 20 000 francs à Vergine pour mettre fin au contrat.

Dessins de Caruso se représentant lui-même

Il suit donc les cours de Guglielmo Vergine pendant trois ans, et même si Caruso maîtrise mieux la technique vocale, il a encore du mal à déchiffrer une partition, ne sait jouer d’aucun instrument et continue à chanter essentiellement d’oreille. Les trois premières années de sa formation se passèrent en exercices, puis il commença à travailler le répertoire. Ce fut Vergine qui souligna, encore et encore, la nécessité de chanter comme la nature le voulait et il le mettait constamment en garde : “Ne montrez pas au public que vous travaillez.” Il dira: “J’ai donc avancé lentement. Je n’ai jamais forcé ma voix.”

Le professeur Guglielmo Vergine

Il passe près d’une décennie à travailler sa voix, passant du ténor lyrique au ténor dramatique parfaitement adaptée au nouveau style émergent de l’opéra, le vérisme, qui favorise la déclamation et l’expression pure plutôt que l’élégance maniérée du bel-canto du XIXème siècle. Caruso profite également d’un avantage physique, notamment d’une bouche particulièrement large et de cordes vocales plus longues que la norme, un phénomène physiologique confirmé à l’époque par le chirurgien anglais William Lloyd, docteur et spécialiste de la gorge pour Caruso. Au-delà des années de travail et des spécificités physiologiques qui firent de Caruso un ténor exceptionnel, deux rencontres sont à noter dans sa vie sans lesquelles le ténor n’aurait sans doute jamais atteint une telle renommée. En février 1894, Enrico Caruso est appelé à l’armée pour un service de trois ans. Afin de ne pas perdre ses capacités lyriques, il chante chaque après-midi après l’entraînement. Ému par la beauté de cette voix, le major Giuseppe Nagliati annonce après seulement un mois et demi qu’Enrico sera remplacé par son frère afin qu’il puisse continuer sa formation musicale. «Je lui dois beaucoup.[…] Peut-être, je l’ignore, qu’en l’absence du commandant, je n’aurais peut-être jamais été capable de continuer à chanter si j’avais été obligé de faire le service militaire de trois ans», confie Caruso en 1920 à Pierre Key, journaliste pour le Daily Telegraph. Les premières expériences d’Enrico Caruso auprès de Guglielmo Vergine  ne sont certes pas sans importance dans la genèse du «grand Caruso», mais, autre rencontre essentielle, ce sont les conseils du chef d’orchestre et professeur de chant Vincenzo Lombardi qui permettent au jeune ténor d’atteindre la perfection vocale. À cette époque, la voix de Caruso était jugée légère et lyrique, avec une tendance à se briser sur les notes hautes. Vincenzo Lombardi l’aida à remédier à ce problème et lui enseigna comment chanter Arturo dans I Puritani, un rôle dont la tessiture est stratosphérique: avec des contre-ut et contre-ut dièse, et dans le grand ensemble Credeasi misera du troisième acte que domine le ténor, un contre-fa, ce qui est le seul exemple d’un fa aigu écrit pour un ténor dans un opéra. Dans une entrevue avec Key, son premier biographe, Caruso dit : «Il ne s’agissait pas exactement du même genre d’études que j’avais jadis connues. C’étaient des conseils et des exemples qui me donnèrent la conviction qu’après tout, je pouvais apprendre à chanter I Puritani avec toutes les notes hautes.» Basculer en avant le larynx : un simple conseil physiologique qui permit à Caruso de ne plus retenir sa voix et d’éclaircir ses notes aiguës. A présent parfaitement équilibrée entre puissance et beauté, sa voix peut atteindre et maîtriser les hauts-registres sans se briser, une des nombreuses prouesses lyriques qui feront de lui une légende.

En 1895, Vergine sentit que Caruso était prêt à faire ses débuts et il tint à ce qu’il chanta le rôle du ténor dans Mignon. En raison de son émotivité, la première répétition avec piano fut une catastrophe: Caruso oublia le texte, manqua ses entrées et fit des fausses notes; on le remercia.

Il finit par faire ses débuts sur une scène lyrique au Teatro Nuovo de Naples en 1895. Il y donna  L’Amico Francesco, une création d’un compositeur amateur, Domenico Morelli, qui n’est pas vraiment restée gravée dans les mémoires. Il commença alors le circuit des petites scènes provinciales, période très formatrice durant laquelle il bénéficia des conseils du chef d’orchestre Vincenzo Lombardi.

Portraits de Enrico Caruso

Le 27 novembre 1897, il participa à la création de l’opéra “Arlesiana” de Cilea dans le rôle de Federico. 

Ada Giachetti

En 1897, la vie de Caruso prit un tour nouveau. Ce sera à ses dires la fin de la première période de sa vie d’artiste. En mai ou juin de cette année, il se rendit à Livourne pour préparer les représentations de Traviata, prévues en juillet, avec la soprano Ada Giachetti qui, bien qu’ayant un an de moins que Caruso, était déjà une étoile reconnue. Désargenté, Caruso loua une chambre dans l’appartement que Giachetti partageait avec sa mère. Durant les répétitions, Caruso chanta sa partie à mi-voix, comme il le faisait habituellement. Giachetti, qui ne l’avait jamais entendu en scène, fut très déçue et demanda au chef d’orchestre, Vittorio Podesti, de le remplacer: «Si vous croyez que je vais détruire ma réputation en chantant avec ce tenorino, vous n’êtes pas dans votre état normal!» Podesti conserva sa confiance en Caruso. Les représentations furent un succès éblouissant pour les deux chanteurs et Giachetti recueillit plus de compliments que d’habitude. En août, Caruso chanta à nouveau avec Giachetti dans La Bohème de Puccini – il obtint le rôle après voir chanté la romance pour le compositeur. À cette époque, il ne possèdaitpas encore le contre-ut, la note mythique du ténor et sa voix se brisait parfois sur les notes aiguës. Il avait même dit à Puccini : «ne vous attendez pas à ce que je chante le contre-ut» dans l’air de Rodolphe de La Bohême. Il l’a donc chantée ½ ton plus bas alors qu’il faut penser que l’orchestre était déjà plus bas qu’il ne l’est de nos jours. Ses notes aiguës ne sont devenues stables et brillantes que vers 1901-1902.

Durant ces mois, la passion naquit entre Caruso et Giachetti. Leur amour grandit pendant les années suivantes et Giachetti, mariée et mère d’un enfant, quitta son mari pour devenir la femme non légitime de Caruso et la mère de ses deux premiers garçons. Leur premier fils, né en 1898, s’appelait Rodolfo, du rôle joué par Enrico dans La Bohème. Leur deuxième fils, Enrico jr., naquit dans leur résidence, la villa Le Panche, à Sesto Fiorentino. Leur relation dura onze ans. Pour accueillir sa famille, Enrico Caruso acheta la Villa Bellosguardo, à Lastra a Signa, où se trouve maintenant le musée Enrico Caruso.

Ada Giachetti

Giachetti avait été une élève du maître Ceccherini, qui avait aussi enseigné à Luisa Tetrazzini la technique italienne de l’appoggio. Elle était une excellente soprano dramatique qui connaissait le succès dans de grands opéras aux côtés de chanteurs comme Fernando de Lucia. Elle recevait constamment des critiques plus élogieuses que celles de Caruso. Lorsque le succès de Caruso comme ténor dépassa les frontières, en 1901, il lui défendit de continuer à chanter: «Dans cette maison, c’est moi qui chante.» Deux fausses couches menèrent également Giachetti à sa retraite de la vie musicale. La liaison avec Ada s’envenima. Elle refusa de l’accompagner dans une nouvelle tournée aux États-Unis. À l’été 1908, Ada Giachetti s’enfuit à Nice avec le chauffeur, abandonnant Enrico et ses deux enfants à la Villa Bellosguardo. Cette fois, Caruso ne lui pardonna pas et le couple se sépara. Ce fut cependant un coup terrible dont il ne se remettra jamais, gardant jusqu’à sa mort l’espoir de son retour. Ada dénonça Enrico pour avoir volé de la correspondance, espérant ainsi obtenir une somme d’argent; mais Caruso fut acquitté et Ada, pour de fausses accusations, condamnée à un an d’emprisonnement, qu’elle ne fit pas car elle s’enfuya avec son nouvel amant en Argentine. A partir de ce moment, il y a peu de nouvelles d’elle, mais nous savons qu’Enrico lui envoya de l’argent, pour alléger les difficultés financières dans lesquelles elle se débattait. Elle est décédée dans des circonstances tragiques mais qui restent mystérieuses. La longue relation est documentée par des milliers de lettres et de correspondances diverses, qui pendant de nombreuses années sont restées inconnues et dont une partie a été vendue aux enchères.

Enrico, le fils, rapporte que son père était probablement trop phallocrate pour admettre que c’était grâce à Giachetti qu’il avait pu se développer vocalement. C’est également l’opinion du professeur de chant Craig Timberlake dans l’article «Becoming Caruso», du numéro de mars-avril 1996 de The Journal of Singing. La solution au problème des notes aiguës de Caruso coïncida avec le début de sa relation avec la diva. Enrico fils écrit: «On sait, dans la famille et parmi ses amis intimes, qu’Ada lui a beaucoup appris en technique de chant.» Selon Emil Ledner, qui fut longtemps l’impresario européen de Caruso, «Ada Giachetti était probablement, sans s’en rendre compte, une professeure excellente et très énergique. Sous sa direction et bien guidé, Caruso passa de choriste à véritable chanteur d’opéra. Elle étudiait ses partitions avec lui, entraînait sa voix et lui donnait une formation théâtrale.» Cette formation n’aurait certes pas donné de fruits si Caruso n’avait pas été un étudiant doué. Selon Ledner, il passait presque tous les vendredis soir et les samedis à des cérémonies juives, sans faire ses répétitions, parce qu’il découvrait que les «chanteurs juifs possèdent une façon de chanter et un art particuliers. Ils sont insurpassables dans l’art de couvrir la voix, de s’attaquer à une nouvelle clé, dans la façon de chanter les chants rituels et de surpasser les difficultés qui se trouvent plutôt dans les mots que dans la musique.»

Enrico Caruso

Il est alors repéré par des impresarios et se voit confier rapidement les premiers rôles dans Cavalleria rusticana de Pietro Mascagni, Faust de Charles Gounod, Rigoletto et La traviata de Giuseppe Verdi. Très vite cependant, sa carrière fait une ascension fulgurante. Ses débuts coïncident avec l’âge d’or du vérisme. L’événement décisif de la jeune carrière lyrique de Caruso eut lieu le 17 novembre 1898: il créa Fedora, le célèbre opéra de Giordano, dirigé par le compositeur et ce fut un immense succès. Il dira lui-même qu’après cette soirée «les propositions de contrats lui tombèrent dessus comme une puissante tempête». Il utilise désormais le prénom Enrico et chante aux côtés d’artistes confirmés comme le baryton Giuseppe De Luca ou la soprano Luisa Tretrazzini. Son expérience de la scène et de nouveaux cours de chant dispensés par Vincenzo Lombardi lui permettent de progresser encore, au point de susciter l’admiration de Puccini qui lui fait passer une audition, et aussi de Toscanini qui l’engage en 1900 pour interpréter La Bohème à la Scala de Milan. Il part ensuite pour sa première tournée internationale de 1899 à 1900, qui le mène jusqu’au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, au Bolshoï de Moscou et à Buenos Aires. En 1900, il manque de peu de créer le rôle de Cavaradossi dans Tosca de Puccini. Il se rattrape en faisant des débuts très remarqués à la Scala la même année, chantant Rodolfo (La Bohème) sous la direction de Toscanini. Ce dernier se serait d’ailleurs exclamé: «si ce Napolitain continue à chanter ainsi, le monde entier parlera de lui.» Le 17 janvier 1901 il chante Florindo pour la création de l’opéra Le Maschere de Mascagni, dirigé par Toscanini, à la Scala de Milan. Cette même année, après avoir été défavorablement reçu dans sa prestation de L’elisir d’amore à Naples, il jura de ne plus chanter à Naples et il a tenu parole. En 1902, il créa le rôle de Maurizio (Adriana Lecouvreur) au Teatro Lirico de Milan.

Portraits d’Enrico Caruso

Sa voix chaude et puissante lui vaut une réputation qui dépasse les frontières. Caruso chante à Covent Garden en 1902 et enchante l’Angleterre. Il donne des concerts aux États-Unis et se permet même de chanter sans microphone au Yankee Stadium de New York. Caruso a créé les principaux rôles de ténor de Adriana Lecouvreur, et La fanciulla del West, et pour La Scala les rôles de ténor dans L’Elisir d’amore de Donizetti et Germania de Franchetti (11 mars 1902). La reconnaissance mondiale vient au printemps 1902 après avoir chanté La Bohème à Monte Carlo et Rigoletto au Covent Garden de Londres.

Il fit ses débuts américains dans Rigoletto lors de la soirée d’ouverture du Metropolitan Opera de New York le 23 novembre 1903 et continua à y ouvrir chaque saison pendant les 17 années suivantes, y donnant 36 rôles en tout.

Caruso dans I pagliacci de Mascagni

C’est le 11 avril 1902 que le destin glorieux d’Enrico Caruso sera réellement scellé lorsque, dans une chambre du Grand Hôtel à Milan, il enregistre 10 airs avec Fred Gaisberg, réalisateur américain de la compagnie Gramophone & Typewriter Company de Londres. Gaisberg avait découvert Caruso quelques jours auparavant à La Scala, dans Germania, produit par Alberto Franchetti. Lorsqu’il transmit à son bureau de Londres les honoraires de Caruso pour enregistrer ces 10 morceaux, la réponse lui parvint par télégramme : «Honoraires exorbitants, oubliez cet enregistrement». Il s’agissait effectivement de 100 livres, l’équivalent de 10 000 $ aujourd’hui. Gaisberg froissa le télégramme et procéda malgré tout à l’enregistrement. Il déclara plus tard que les enregistrements de Caruso «avaient mis au monde le gramophone.»

Enrico Caruso fut l’une des premières vedettes de l’enregistrement phonographique, ce qui lui assura la reconnaissance d’un plus large public. Son premier enregistrement fut réalisé sur un gramophone le 11 avril 1902 dans une chambre d’hôtel de Milan. De nombreux autres suivirent.
Enrico Caruso

Ce fut un choix décisif dans la nouvelle industrie du phonographe commercialisé. Si cette technologie est encore limitée car seuls certains registres sont captés par le phonographe, la voix de Caruso est parfaite pour ce nouveau medium. Deux ans plus tard, le 1er février 1904, il signe un contrat exclusif avec l’entreprise américaine Victor Talking Machine Co. (qui deviendra par la suite RCA Victor) pour laquelle il enregistrera 488 disques au cours de sa carrière, pratiquement tous produits par RCA Victor, qui lui ont rapporté plus de deux millions de dollars. Dès 1909, il sera l’artiste masculin le mieux payé au monde. Objet quotidien incontournable dès sa commercialisation au début du XXème siècle, le phonographe se trouve rapidement dans les salons, toutes classes confondues. La voix de Caruso sonne dans plusieurs millions de foyers, avec une audience internationale bien plus nombreuse que les spectateurs réguliers qui fréquentent les salles d’opéra. Alors au sommet de sa carrière lors de l’arrivée de l’industrie du disque, le succès de ses enregistrements est immédiat et fait de Caruso la première «star» de l’industrie de la musique mais également de la culture populaire. Ces enregistrements participent également au rayonnement commercial de l’opéra mais surtout à l’expansion du phonographe, qui devient à cette époque un véritable objet culturel et non une simple mode commerciale. Alors que certains artistes lyriques refusaient d’enregistrer pour des raisons de qualité sonore, d’autres décidèrent de se lancer dans l’aventure seulement après avoir découvert les sommes d’argent colossales rapportées par les ventes de disques. 

Enrico Caruso: à gauche dans le rôle du duc de Mantoue de Rigoletto; au centre dans le rôle de Don José du Carmen de Bizet; à droite dans le rôle de Radames dans Aida de verdi.
Caruso dans le rôle de Don José (Carmen)


Le 6 novembre 1902, l’opéra Adriana Lecouvreur de Cilea, avec le ténor Caruso, est créé au Teatro Lirico de Milan. La renommée de ses disques lui vaut d’être engagé dès 1902 à Covent Garden. Il y fait ses débuts dans Rigoletto de Verdi face à la fameuse soprano australienne Nellie Melba: lui en Duc de Mantoue, elle en Gilda. Après une tournée en Amérique du Sud, il arrive ensuite aux Etats-Unis. C’est de nouveau dans Rigoletto qu’il fait la première d’une longue série d’apparitions sur les planches du Met en 1903. L’année suivante, il grave ses premiers disques, pour la Victor Talking Machine Company. Sa carrière reste dès lors principalement centrée au Met, hormis quelques tournées, la plus notable étant celle de 1906, où il se trouve à San Francisco pendant le terrible tremblement de terre qui frappe la ville. Il doit se produire dans Carmen quand, pendant la nuit du 18 avril, à 5h16 du matin, il va avoir la peur de sa vie: la terre tremble. Caruso croit que c’est son valet qui essaye de le réveiller mais c’est en fait l’hôtel qui commence à s’écrouler. Il s’habille en quelques secondes, lui qui mettait une heure avec son valet pour le faire, et tous deux réussissent par miracle à s’échapper, Caruso serrant sur son cœur le portrait du président Roosevelt. Il jurera de ne jamais plus chanter dans cette ville.

Brooklyn, New York: Enrico Caruso chantant pour les “Police Games” à Sheepshead Bay Speedway.

Il devient rapidement l’une des plus grandes célébrités du pays. Voix légendaire, artiste à l’avant-garde de l’industrie du disque, Enrico Caruso est aussi un des premiers personnage du XXème siècle qui fera l’objet d’une véritable fascination médiatique tout au long de sa vie. Sa popularité dépasse les sphères privilégiées et exclusives de la musique classique. S’il est certes un ténor respecté dans le monde de l’opéra, il est par ailleurs adulé par un public plus large, plus populaire, grâce à ses enregistrements d’airs italiens et de chansons américaines telles que «Over There» de George M. Cohan. Il participe également à l’essor de l’industrie du cinéma et joue dans le film My Cousin d’Edward José en 1918. Il y a véritablement un avant et un après Caruso, puisque toutes les vedettes précédentes, telles que Maria Malibran ou Giuditta Pasta n’ont vécu que dans l’instant. Le disque est à la fois une source considérable de revenus en soi et une motivation supplémentaire pour venir assister aux représentations, d’autant que la technologie de l’époque ne permet ni une haute qualité de son, ni l’écoute d’extraits de plus de cinq minutes, soit à peine un air. Cinéma, radio, phonographe, magazines, livres et journaux, le nom et la voix d’Enrico Caruso domine les médias au début du XXème siècle. Figure incontournable de la société américaine, il apparaît régulièrement dans la presse écrite, notamment dans la publication italo-américaine La Follia di New York pour laquelle il dessine régulièrement de nombreuses caricatures de lui-même. 

Les concerts américains marquent l’apogée de la carrière de Caruso. Le 23 novembre 1903 il fait ses débuts à New York au Metropolitan Opera, dans Rigoletto. Il y est acclamé par la critique. La salle du Met devient sa scène de prédilection: il y créé plusieurs grands rôles de ténors. Les journaux le surnomment alors «le Grand Caruso.»

En 1906, éclata une polémique aux multiples rebondissements, dont les médias se firent l’écho, après que Caruso ait été accusé d’avoir pincé les fesses d’une femme mariée dont l’identité resta secrète malgré le dépôt d’une plainte. Cela n’empêcha pas qu’un an seulement après cette histoire, son enregistrement d’un air de Canio dans Paillasse, Vesti la giubba, devint le tout premier disque de l’histoire à se vendre à plus d’un million d’exemplaires. En 1910, Caruso réalisa sa dernière création mondiale, et non des moindres: Dick Johnson dans La fanciulla del West de Puccini à côté de Emmy Destinn.  

Il lui arrivait aussi de chanter les barytons. Ainsi un soir où une basse avait dû déclarer forfait pour la Bohême, il interpréta même depuis la coulisse le fameux air de Colline Vecchia zimarra, senti, la basse indisposée se contentant de mimer les paroles en “play-back”, cela bien sûr tout en assumant le rôle de Rodolfo (ténor).  Il a abordé plus de 65 rôles, depuis les lyriques aux dramatiques. On estime qu’en moyenne, pendant ses 25 ans de carrière, il s’est produit sur une scène d’opéra tous les 5 jours, voire 1 jour sur 3 aux moments les plus remplis de sa carrière, à cela il faut ajouter les enregistrements et les tournées de concerts autour du monde.

De gauche à droite: Caruso junior, Dorothy et Enrico

Caruso poursuit sa carrière mais il subit de plus en plus souvent des problèmes de santé. Gros fumeur, il est victime de nombreuses angines, bronchites et migraines à répétition. Extrêmement superstitieux, il tente d’éloigner les microbes et le « jettatore » par des offrandes et des prières à la Vierge. Sa loge était remplie de statues de la Vierge, de médailles pieuses et il ne chante jamais sans son collier porte-bonheur aux nombreux pendentifs, médailles, corne de corail de Naples. Sa constitution robuste le sauve provisoirement mais ses ennuis personnels affectent son équilibre psychologique et il fume cigarette sur cigarette. Extrêmement nerveux, il fumera 2 à 3 paquets de cigarettes égyptiennes par jour pendant près de 25 ans, tout en déconseillant aux apprentis chanteurs d’en faire autant… Il retourne à Milan en 1909 pour subir une intervention chirurgicale pour un nodule sur la corde vocale gauche. Il aurait déjà apparemment subi une intervention similaire deux ans plus tôt.

Enrico Caruso et Dorothy
Enrico et sa fille Gloria. Gloria Caruso est née le 18 décembre 1919 à New York City, New York, USA. Elle fut mariée à Michael Hunt Murray. Elle est décédée le 5 décembre 1999 à Jacksonville, Floride, USA.

Pour échapper à la guerre, il entame une tournée en Amérique du Sud de 1917 à 1919, participant à une collecte de fonds en faveur des alliés. Il rencontre alors la jeune américaine Dorothy Park Benjamin. Née le 6 août 1893 à Hastings-on-Hudson, New York, elle était la fille de Park Benjamin, avocat et auteur, et de Ida Crane. Le 20 août 1918, elle épousa Enrico Caruso, avec qui elle eut une fille, Gloria, née en 1919. Quatre ans après la mort d’Enrico, elle épousera le capitaine Ernest Augustus Ingram (1892–1954) à Londres le 14 novembre 1925. Ils eurent une fille, Jacqueline, et divorcèrent en 1927. Elle épousa ensuite Charles Adam Holder (1872–1955) à Paris, en 1933. Eux aussi divorcèrent par la suite. Dorothy Caruso est décédée d’un cancer à Baltimore, Maryland, le 16 décembre 1955, et a été enterrée au cimetière Druid Ridge, comté de Baltimore, Maryland. Dorothy nous intéresse car elle a écrit deux biographies de son mari: Wings Of Song: The Story Of Caruso publié en 1928, et Enrico Caruso: His Life and Death publié en 1945. Ce dernier livre a servi de base au scénario du film Le Grand Caruso avec Mario Lanza dans le rôle titre.

Enrico, Dorothy et leur fille Gloria
Fête de mariage de Caruso sur le toit de l’hôtel Knickerbocker à New York, le 20 août 1918. De gauche à droite: Bruno Zirato (assistant personnel de Caruso), Dorothy Caruso, Enrico Caruso, Mme J. S. Keith.

En 1920, il chanta Aida à La Havane (Cuba), pour dix mille dollars. Les billets se vendirent jusqu’à 35 dollars, une fortune à l’époque, ce qui suscita la colère du public. Le soir de la première représentation, la salle fut la cible d’un attentat à la bombe.

Caruso dans “La Juive”

Il est alors au sommet de sa popularité. C’est là, à partir de 1920, que sa santé se dégrade rapidement sans doute après un accident dans Samson et Dalila de Saint-Saëns quand une colonne du décor de temple s’effondre accidentellement et le heurte au niveau d’un rein. A ce moment il ne lui reste plus que peu de temps à vivre et, malgré les douleurs qui le poignardent au côté gauche, il continue courageusement à chanter les représentations prévues et à enthousiasmer le public jusqu’à la fin de l’année 1920. Il souffre d’une attaque de pleurésie et d’une infection généralisée qui vont le laisser épuisé jusqu’à la fin du mois. Il va s’évanouir, cracher du sang sur scène et vivre un véritable calvaire. Rappelons que les antibiotiques n’existaient pas encore à cette époque. Il va subir pas moins de 6 opérations dans les 3 mois qui suivent, certaines sans anesthésie…

Enrico Caruso sur la terrasse de l’hôtel de Sorrente peu avant sa mort.

Sa dernière apparition publique le 24 décembre 1920 fut sa 607ème représentation au Metropolitan Opera dans le rôle d’Eléazar de La Juive. Sa santé s’améliorant un peu, il retourna à Naples et s’installa dans un hôtel de Sorrente où il pensait retrouver force et santé. Mais un nouvel abcès du poumon qui n’avait pas été décelé se développe. Enrico, épuisé par la maladie et sentant la mort arriver, demanda à son épouse de l’accompagner sur la terrasse de sa chambre d’hôtel. Appuyé à la balustrade, dominant toute la baie de Naples, sa ville natale, on raconte qu’il chanta, soutenu par ses proches jusqu’à son dernier souffle de vie.

La chapelle de Enrico Caruso
au cimetière Santa Maria
del Pianto, que l’on
ne doit pas confondre
avec le grand cimetière
de Naples, le Poggioreale.

Il meurt le 2 août 1921 d’une péritonite à l’âge de 48 ans alors qu’il est au faîte de sa carrière. Le corps embaumé sera exposé le 3 août à l’hôtel Vesuvio sur un catafalque fleuri entouré de six cierges reliés par un cordon. Le 4 août au matin, son cercueil sera tiré par six chevaux noirs jusqu’à l’église de San Francesco di Paola L’Italie décrète un jour de deuil national et il reçoit un enterrement grandiose, où est présent le roi Victor-Emmanuel III. Le roi d’Italie fit ouvrir la Basilique Royale de l’église de San Francesco di Paola, habituellement réservée à la famille royale, pour l’enterrement du grand ténor, un événement qui se déroulera en présence de plusieurs milliers d’italiens en deuil, et qui sera suivi par le monde entier. Une messe de Requiem est chantée par le grand ténor Fernando de Lucia et 200 choristes devant une foule innombrable. Il est inhumé à Naples dans une chapelle à son nom.

Un concert solennel est donné au Teatro Argentina en son souvenir. Le poète Orazio Marcheselli, de Milan, des artistes tels que Celestina Boninsegna et le ténor Umberto Macnez s’y font entendre. La recette est destinée à une oeuvre de protection des artistes lyriques.

En 1951, le réalisateur américain Richard Thorpe lui consacre un film, Le Grand Caruso (The Great Caruso), avec Mario Lanza dans le rôle-titre. L’année suivante, l’italien Giacomo Gentilomo réalise à son tour un film: Caruso, leggenda di una voce. Au comédien choisi pour le rôle-titre – un certain Ermanno Randi – Mario Del Monaco prête sa voix. Gina Lollobrigida figure aussi au générique.

Obsèques de Enrico Caruso à Naples

Les enregistrements de Caruso ont fait l’objet de nombreuses rééditions, d’abord en 33-tours, puis en CD, notamment sous la houlette de l’ingénieur Ward Marston, qui a procédé à un remarquable travail de restauration, d’abord pour la firme Pearl, au début des années 1990, puis pour Naxos. Caruso laisse le souvenir d’un chanteur exceptionnel, tant par la beauté intrinsèque de sa voix que par la richesse de ses interprétations très épurées et finalement très modernes, alliant la dimension théâtrale à l’attention au texte et à l’intelligence des rôles.

Sa personnalité est aussi un élément déterminant. Enrico Caruso avait un caractère marqué par une grande contradiction. Il détenait un talent extraordinaire et en même temps doutait constamment de lui. C’était quelqu’un d’attachant, qui avait beaucoup de charme, et puis c’était aussi et peut-être surtout, quelqu’un de profondément humain, simple et généreux. On raconte qu’il a offert un jour son manteau à un mendiant qui tremblait de froid devant son hôtel. C’était aussi un bon vivant qui avait beaucoup d’humour et qui adorait faire des blagues, des facéties en tout genre et pas seulement à ses amis, mais aussi à ses partenaires: on raconte que lorsqu’il chanta La Bohème avec Nellie Melba il lui plaça une saucisse brûlante dans les doigts avec la complicité des coulisses. Il adorait se déguiser, faire des grimaces, des imitations, faire le clown. D’ailleurs il adorait aller au cirque et il ne manquait jamais d’aller saluer tous les clowns à la fin du spectacle. Il détestait les mondanités mais par contre il avait énormément d’amis à qui il donnait des surnoms et avec qui il était très généreux. Caruso gérait bien son argent mais adorait le distribuer : après sa mort on a découvert qu’il subvenait aux besoins de 120 personnes et que sa famille au sens large lui coûtait à elle seule 80 000$/mois.

Caruso comparait lui-même sa voix à un violoncelle, avec un legato impeccable, une respiration parfaite et un timbre velouté évoquant tout à fait le souffle du violoncelle. C’était une voix riche et éblouissante dans les premiers aigus. Dans les notes les plus hautes, sa voix ne pouvait se comparer à un Giacomo Lauri-Volpi qui pouvait monter au contre fa. A partir du si bémol, il devait recourir au fausset renforcé ou même baisser le ton de l’air comme il l’a fait dans La Gioconda et dans La Bohème avec l’accord de Puccini. La note la plus haute qu’il nous donne à entendre dans ses enregistrements est le do dièse à la fin du Cujus Animam de Rossini, pris un peu en voix mixte et sans s’y attarder. Et encore dut-il s’y reprendre à plusieurs fois avant d’en être satisfait. Nous ne disposons d’aucun enregistrement du final de I Puritani où est écrit un contre-fa. Mais, malgré ces difficultés, la beauté de la voix enthousiasmait les foules. Ses quatre plus belles années concernant la qualité du son furent de 1905 à 1908. Suite à un abaissement temporaire de sa voix, vers 1908-1909, son timbre devint encore plus proche de celui d’un baryton ce qui eut pour effet de donner à sa voix encore plus de puissance et de charme.

Quels sont les particularités physiques responsables du succès de Caruso ? Sa réponse à lui est: «Une ample poitrine, une grande bouche, 90 % de mémoire, 10 % d’intelligence, beaucoup de dur labeur et quelque chose dans le coeur.» La capacité pulmonaire de Caruso était étonnante. Il pouvait soutenir une note pendant au moins 40 secondes. Le docteur Lloyd disait qu’en inspirant profondément, Caruso pouvait donner à sa poitrine l’expansion nécessaire pour pousser un piano de quelques pouces sur un tapis. Le secret réside peut-être aussi dans les cavités de son visage, la profondeur, la hauteur de sa bouche et de son palais, ses larges pommettes, ses dents bien régulières et son front large, tout cela contribuant à une profonde résonance du son. On dit qu’il pouvait garder un œuf dans sa bouche sans que personne n’en devine la présence. En outre, le docteur William Lloyd, spécialiste londonien de la gorge pour Caruso, rapporte que la longueur de l’organe vocal du chanteur, c’est-à-dire la distance entre les dents frontales et les cordes vocales était d’au moins un demi-pouce plus longue que celle d’autres ténors et que la longueur de ses cordes vocales était d’un huitième de pouce de plus que la norme. Quant à sa mémoire, on dit qu’il connaissait environ 500 morceaux, du classique à la chanson populaire et contemporaine. Il disait que pour chanter, il fallait: «Une ample poitrine, une grande bouche, 90 % de mémoire, 10 % d’intelligence, beaucoup de dur labeur et quelque chose dans le coeur.»