Emma Carelli 1877-1928

Emma Carelli était une soprano d’opéra italienne qui fut particulièrement associée aux rôles dramatiques du répertoire vériste et aux œuvres de Richard Wagner. Elle fut l’une des plus intenses cantatrices-actrices de l’art lyrique. Elle dirigea brillamment le théâtre Costanzi de Rome pendant neuf années.

Emma Carelli est née à Naples le 12 mai 1877 du couple Beniamino et Matilde Caputo. Le père Beniamino, né aussi à Naples le 9 mai 1833, était une figure de proue du monde musical napolitain. Elève du conservatoire de sa ville, il étudia le piano, l’harmonie, le contrepoint, le chant avec Busti et la composition avec le célèbre compositeur Saverio Mercadante. Se vouant à la composition alors qu’il était encore étudiant au conservatoire, il composa l’opéra Il Traviato sur un livret de Marco d’Arienzo, représenté au théâtre du Conservatoire pour le carnaval de 1855, en collaboration avec ses camarades de classe. Nommé professeur de chant dans les écoles municipales en 1871, il se rendit un an après au Royal College of Music avec le même poste. Il composa des musiques de chambre vocales et, en 1864, une de ses Odes fut jouée au théâtre San Carlo de Naples avec un bon succès auprès du public. Après s’être consacré exclusivement à l’enseignement, il publia un court ouvrage didactique pour l’enseignement du chant intitulé Cronaca di un respir (Naples 1871), qui lui valut d’être reconnu par ses pairs au VIIème Congrès Pédagogique italien. Son nom est lié avant tout à son activité intense de professeur et au grand groupe de chanteurs célèbres sortis de son école, parmi lesquels en plus de ses deux filles Emma et Bice, on peut citer Giannina Arangi-Lombardi, G. Rapp, C. Montefusco , R. Di Falco, A. Rizzo, E. Magliulo, A. Conti.

Emma Carelli

Emma était donc l’élève de son père, qui s’occupait scrupuleusement de son éducation musicale, réussissant progressivement à développer la tessiture aiguë de sa voix, déjà chaude et moelleuse dans les notes moyennes. Des séances musicales se déroulaient régulièrement dans le milieu familial, auxquelles assistaient les grands noms du monde de la culture napolitaine. Emma s’est ainsi faite connaître comme interprète de musique de chambre, démontrant qu’elle avait bien assimilé, à la fois l’enseignement paternel et celui qui lui avait été transmis au collège de San Pietro à Majella, où elle était entrée à l’âge de douze ans. Lors d’un séjour en Angleterre avec son père, elle fréquenta l’institut Mackean où elle acquit cette maîtrise des langues étrangères qui lui seront plus tard très utiles pour sa carrière.

Après quelques concerts à Naples, elle était prête pour des débuts en salle, qui eurent lieu le 17 septembre 1895 au théâtre Consorziale di Altamura (qui prendra le nom de Mercadante), dans l’opéra La Vestale de Saverio Mercadante, à l’occasion du centenaire de la naissance du compositeur. Elle chanta au théâtre Marrucino à Chieti pour la première représentation de Stella de De Nardis, commençant ainsi ce long apprentissage dans de petits théâtres de province qui profita grandement à sa formation artistique. La même année, elle chanta au Teatro del Fondo de Naples dans la version originale de Capuleti e i Montecchi de Bellini: elle était Juliette au côté du très jeune Romeo de Enrico Caruso alors âgé de 22 ans. Elle chanta ensuite au théâtre Rossini à Venise pour La Falena de Smareglia (première représentation), puis à Rovereto et en 1898 au théâtre Mercadante d’Altamura pour Manon de Massenet. Elle fut alors repérée par divers compositeurs italiens et notamment par Cilea qui voulait lui proposer la création de L’Arlesiana au Lirico di Milano. Le projet échoua en raison de divergences avec l’impresario Sonzogno. Cependant, quelque temps plus tard, Sonzogno lui-même ayant compris la valeur de l’artiste voulut qu’elle soit l’interprète de Stella de De Nardis, ce qui lui permit de faire la conquête du public milanais. La même année elle épousa Walter Mocchi, un politicien d’extrême gauche.

Emma Carelli

Le 26 décembre 1899 elle interpréta à Mantoue Fedora à l’invitation de Giordano en personne, obtenant un succès retentissant. Ce n’est cependant qu’en 1899, grâce à l’impresario Morichini, qu’elle fut engagée pour les Costanzi de Rome. Là elle reçut une véritable consécration artistique, participant à la première représentation de Colonia Libera de Pietro Floridia, avec laquelle elle s’est définitivement imposée au public et aux critiques. Le succès se renouvela immédiatement après avec Iris de Mascagni au côté d’Enrico Caruso et sous la direction de Leopoldo Mugnone, suivi à l’automne de la même année par Mefistofele de Boito, dans lequel elle chantait le rôle de Margherita. Cette performance très personnelle fut très discutée par les critiques pour certaines attitudes réalistes, mais néanmoins très appréciée par Boito lui-même pour son originalité, sa chaleur et son élan interprétatif. Enfin, le 26 décembre, ses débuts tant attendus à La Scala de Milan eurent lieu dans l’Otello de Verdi, dirigé par Arturo Toscanini avec le ténor Francesco Tamagno. Le succès fut tel qu’il lui valut des invitations pour Odessa et d’autres villes de Russie, mais l’imprésario de La Scala, Gatti-Casazza l’a invitée à les refuser, lui offrant le rôle d’Elsa (Lohengrin) et pour la première représentation de l’opéra Anton de Cesare Galeotti, le 17 février 1900, dont le succès, si éphémère soit-il, ne fut dû qu’à sa vibrante interprétation. Cependant, c’est avec la première représentation italienne d’Eugène Oneguine de Tchaikovski qu’Emma Carrelli a révélé un tempérament dramatique dominateur. A partir de ce moment, sa carrière, pourtant entravée en Italie par l’activité politique de son mari, ne s’est jamais arrêtée, et les théâtres européens et américains vont se la disputer.

Emma Carelli et Enrico Caruso
Emma Carelli

En mai de la même année, elle se trouva à Buenos Aires, où, aux côtés de Caruso, elle interprèta Méphistophèles, Iris, Cavalleria rusticana, Tosca et Manon. L’accueil enthousiaste qu’elle y reçut l’amena ensuite à retourner en Amérique du Sud tout au long de sa carrière, partageant les succès avec les plus grands noms de l’opéra italien. Entre-temps, en 1901, à son retour en Italie, elle revint à La Scala pour une Bohème mémorable avec Caruso dirigée par Toscanini et pour Les Masques (Maschere) de Mascagni (17 janvier 1901). La création des Maschere est certainement unique dans l’histoire de l’opéra. En effet, elle eut lieu simultanément dans le “fief” de Pietro Mascagni, et sous sa direction, au Teatro Costanzi de Rome, en même temps qu’à la Scala dirigée par Arturo Toscanini avec Enrico Caruso et Emma Carelli, et en même temps au Gran Teatro de La Fenice à Venise, au Carlo Felice de Gênes, au Teatro Regio de Turin et au Teatro Filarmonico de Vérone ! On a même failli avoir une création au Teatro San Carlo de Naples qui n’eut pas lieu à cause de la maladie du ténor, ce qui repoussa deux jours la création. Aventure unique, durant les entractes, Mascagni était tenu au courant de la situation dans les divers opéras par des télégrammes affluant de toute l’Italie. Peu de temps après, Emma et Caruso connurent un grand succès avec Mefistofele. Au printemps de la même année, au Politeama de Gênes, elle chantait Zazà de Leoncavallo, suscitant un enthousiasme extraordinaire en particulier pour ses qualités d’actrice. Eleonora Duse lui a écrit: «Le charme de la voix et la gentillesse du cœur voici Emma Carelli et je lui dis merci en tant que sœur, et en l’admirant et en l’aimant».

Au cours de la décennie suivante, son activité fut fébrile et, au fil des saisons en Amérique latine (Rosario, Montevideo, Buenos Aires, Santiago, Valparaiso), elle alterna les tournées avec les grands théâtres européens: Théâtre Royal de Madrid (1902-1904), Barcelone (1905-06, 1908-09), Lisbonne (1902, 1905-1908), Porto (1905, 1908), Bucarest (1907), Monte Carlo (1909), Saint Pétersbourg (1906). A côté d’œuvres de son répertoire habituel, elle présenta de nouvelles prises de rôles comme Lorenza de Mascheroni et Khryse de Berutti, dont le succès est souvent exclusivement dû à son nom, comme ce fut également le cas pour Zazà de Leoncavallo. Zazà restera pour la postérité son plus grand rôle.

Emma Carelli

Entre-temps, de graves difficultés survinrent en Italie en raison de l’activité politique de son mari, et lorsqu’en 1904 il était parmi les organisateurs de la grève générale, la direction du Lirico di Milano annula le contrat de son épouse. Immédiatement après, ce fut au tour du San Carlo de Naples, de révoquer son engagement. D’autres théâtres italiens ont suivi au point qu’elle a tenté de se suicider. Mais elle s’en est remise, déterminée à se battre.

Lors d’une tournée à Saint Petersbourg, elle fit la connaissance de Mattia Battistini (1856-1928) célèbre chanteur d’opéra qui avait été surnommé “le roi des barytons” ou encore “la Gloria d’ltalia”. Battistini avait abordé le chant après des études de droit et débuta en 1878 au théâtre Argentina de Rome dans La Favorite. Sa carrière dura près d’un demi-siècle et il ne l’interrompit que peu avant sa mort. Mais ce brave Battistini voulut s’orienter vers une carrière d’impreésario et enrôla Emma pour une tournée à Florence et à Ravenne qui s’est avérée être financièrement désastreuse. L’affaire n’eut pas de suite. La même année, Emma chantait au théâtre Adriano à Rome, pour la première de Jana de Virgilio.

Pendant ce temps, son mari Walter Mocchi ayant abandonné la politique devint l’imprésario de sa femme, principalement à l’étranger en raison de l’ostracisme des théâtres italiens envers Emma. En 1907, elle était à Lisbonne, Marseille, Bucarest et Paris, où elle enregistra également quelques disques pour Pathé. Elle chanta occasionnellement à Florence, Trieste et à l’Adriano à Rome pour Fadette de De Rossi. Enfin, après une tournée en 1890 au Liceo de Barcelone, ​​elle put enfin revenir sur la scène du San Carlo de Naples pour Gloria de Cilea, puis en 1910 au Costanzi à Rome pour Messe Mariano de Giordano, dirigé par Mascagni.

Son mari élabora alors un grand projet visant l’Amérique du Sud. Ainsi naquit une grande organisation dont le but était d’amener l’opéra italien à l’étranger. Le projet s’est progressivement transformé en un corps unique réunissant toutes les compagnies théâtrales argentines sous une même direction commerciale, qui s’est rapidement étendu au-delà du Coliseo de Buenos Aires jusqu’aux théâtres de Rosario, au Brésil et au Chili. En 1903, Emma interprèta le rôle-titre de l’opéra Lorenza d’Edoardo Mascheroni pour sa première sud-américaine à Buenos Aires.

Emma Carelli

En 1911, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’unification de l’Italie, une extraordinaire saison théâtrale fut organisée aux Costanzi de Rome et Emma Carelli parvint à obtenir la direction du théâtre pour neuf ans. Elle organisa sa première saison en 1912 tout en y chantant dans la première représentation de Electra de Richard Strauss. A ce moment là, elle prit conscience du début d’un déclin vocal qui lui fit arrêter la scène. Elle n’a même pas écouté les invitations pressantes adressées par D’Annunzio, qui la voulait comme l’interprète de sa Fedra mise en musique par Pizzetti.

A partir de ce moment, à l’exception de quelques représentations excéptionnelles des œuvres de Mascagni à Buenos Aires (Cavalleria rusticana en 1913) et à Rome (Iris et Cavalleria) en 1914, Emma Carelli se consacra entièrement à «son» théâtre de Costanzi en mettant en place des saisons qui furent de très haute qualité. L’intelligence, l’intuition et le courage avec lesquels elle entreprit sa nouvelle activité lui permirent de se placer au même niveau que les autres théâtres de la péninsule, notamment La Scala. La qualité de ses spectacles, se retrouvait dans le choix des artistes et dans la surprenante série de premières italiennes comme Parsifal (1er janvier 1914), Lodoletta (30 Avril 1917) et Il Piccolo Marat (2 mai 1921) de Mascagni, Il Trittico de Puccini (11 janvier 1919) avec Beniamino Gigli , ainsi que les ballets russes de Diaghilev, pour ne citer que ceux-là. La période de la Première Guerre mondiale, fut, en relation avec la direction du Colon de Buenos Aires, l’époque de l’âge d’or de la direction Carelli. Elle invita les plus grands noms de l’opéra international, comme les chanteurs Pertile, Schipa, Battistini, De Hidalgo, De Muro, Stracciari, De Angelis, Guelfi, Stabile, Besanzoni, et les chefs Klemperer, Gui, Marinuzzi, Vitale, Mancinelli. La dernière saison s’acheva par une représentation mémorable du Turandot de Puccini dirigée par Vitale, restée longtemps inégalée. Malheureusement, en juillet 1926, le théâtre Costanzi fut vendu à la ville de Rome et Emma Carelli dût tout laisser. Elle prit très mal la chose, d’autant plus qu’elle essaya d’entrer dans d’autres théâtres sans résultat.

Le 17 août 1928, elle décèda brutalement dans un accident de voiture, en revenant de Sienne vers Rome.

Une attitude scénique de Emma Carelli

Parmi les interprètes les plus acclamées de son temps, au cours d’une carrière relativement courte, elle révéla un tempérament polyvalent qui lui permit de faire face à un vaste répertoire. Sa nature passionnée et exubérante, après ses premières expériences dans le mélodrame du XIXème siècle, d’ailleurs limité à son début de carrière, l’a poussée vers le drame réaliste qui lui convenait parfaitement. Sa voix lyrique vibrante et suggestive, mais plutôt limitée dans les aigus, était compensée par un tempérament dramatique fortement prononcé qui lui permettait de s’imposer par rapport à des artistes vocalement plus doués. Guidée dans le choix de ses rôles par une extraordinaire intuition et soutenue par une volonté de fer, elle n’a pas hésité à réincarner des personnages du répertoire traditionnel dans une tonalité plus véridique comme la Margherita de Mefistofele ou La Gioconda de Ponchielli, dans laquelle, malgré sa petite taille et les limites vocales, elle savait trouver des accents d’une grande efficacité expressive. Dans le final du second acte de Tosca, elle inventa pour la cérémonie funèbre sur le corps de Scarpia des gestes bien étudiés qui donnaient des frissons et qui sont depuis répétés, avec quelques variantes personnelles, par toutes les sopranos. Cependant, c’est dans le répertoire contemporain, comme Cavalleria, Iris, Zazà, Tosca, Mese Mariano, qu’elle a montré des capacités dramatiques surprenantes, apportant sans aucun doute une contribution décisive à la définition stylistique de la nouvelle façon de chanter imposée par les besoins de la nouvelle école vériste. Cependant “les coups de poitrine” (dont elle a fait un usage très large, profitant de la résonance de certaines notes graves et, souvent, forçant et “ouvrant” également dans le registre médian), ainsi que les aigus saisis brusquement et tronqués, et enfin des rôles trop durs vocalement, ont fini par user ses facultés vocales en l’obligeant à abandonner sa carrière prématurément.