Leyla Gencer 1928-2008

Leyla Gencer était une soprano turque dotée d’une large tessiture, qui fut appréciée pour ses dons d’actrices, son timbre remarquable, et sa maîtrise des notes aiguës.

Leyla Gencer, née Ayşe Leyla Çeyrekgil, naquit le 10 octobre 1928 à Polonezköy quartier polonais d’Istanbul situé sur la rive asiatique du Bosphore.  Son père İbrahim Bey, qui prit Çeyrekgil comme nom de famille après la loi sur les noms de famille en 1934, était un riche homme d’affaires originaire de la famille Hasanzade, une famille musulmane de notables de Safranbolu, province de Karabük dans la région occidentale de la mer Noire. Sa mère, Alexandra Angela Minakovska, jouait du piano en amateur et était issue d’une famille polonaise catholique de l’aristocratie lituanienne. Elle s’est ensuite convertie à l’islam et a choisi le nom Atiye après avoir épousé le père de Leyla. Dans une interview, Gencer a un jour qualifié ses origines de «musulmanes et orientales». Elle a grandi dans le quartier de Çubuklu à Istanbul, du côté anatolien du détroit du Bosphore. En 1946, elle a épousé İbrahim Gencer, un banquier lié à l’influente famille İpekçi. 

Leyla Gencer le jour de ses noces
Portraits de Leyla Gencer
Leyla gencer dans L’incoronazione Di Poppea

Gencer commença sa formation vocale au Conservatoire d’État d’Istanbul, où elle étudia avec le maestro Muhittin Sadak et le compositeur Cemal Reşit Rey. Elle prit ensuite des cours privés avec la célèbre soprano dramatique italienne Giannina Arangi-Lombardi, à Ankara, grâce à laquelle elle acquit la base indispensable pour assimiler les traditions de l’opéra italien. Après la mort d’Arangi-Lombardi en 1951, Gencer travailla avec le baryton italien Apollo Granforte. Elle a chanté dans le chœur du Théâtre d’État turc jusqu’en 1950, puis fit ses débuts à l’opéra d’Ankara, dans le rôle de Santuzza (Cavalleria rusticana). Au cours des années suivantes, elle acquit une certaine réputation en Turquie et chanta fréquemment lors de réceptions données par le gouvernement turc, telles que des visites de chefs d’État, et une en particulier pour le président américain Dwight Eisenhower, jusqu’à ce qu’elle déménage en Italie en 1953. 

Leyla Gencer avec le maestro Tullio Serafin
au décours d’une représentation
d’Eugène Onéguine de Tchaikovsky
à Naples en 1954

Elle fit ses débuts sur scène au Teatro San Carlo à Naples en 1953, dans le rôle de Santuzza. L’année suivante, elle débuta dans Madame Butterfly puis dans le rôle de Tatiana (Eugène Onéguine de Tchaïkovsky). Elle chantera régulièrement dans ce théâtre pendant plus de vingt ans et y connaîtra ses plus grands triomphes. Elle débuta à La Scala de Milan, dans le rôle de Mme Lidoine, lors de la création mondiale du Dialogues des Carmélites de Poulenc. Entre 1957 et 1983, elle n’y interprétera pas moins de 19 rôles différents, d’abord dans le cadre de secondes distributions, les premières étant monopolisées par Maria Callas, puis en vedette incontestée à partir de 1957. Elle chanta alors les rôles de soprano lirico-spinto du répertoire classique italien comme Leonora  (La Forza del destino, 1957, 1961, 1965), Elisabetta di Valois (Don Carlo 1961, 1963, 1964, 1970), Aida (1963, 1966) et Lady Macbeth (1964), mais aussi Ottavia (L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, 1967), Norma, 1965) et Alceste de Gluck (1972). Elle participa, le 1er mars 1958 à la Scala, à la création de Assassinio nella cattedrale de Ildebrando Pizzetti. Elle triompha en Gilda (Rigoletto), Amina (La Sonnambula) et, surtout, dans les opéras de Donizetti: Lucia di LammermoorLucrezia BorgiaRoberto Devereux (Elisabetta), Anna BolenaCaterina CornaroBelisario (Antonina), Poliuto (Paolina), Maria Stuarda.

Leyla Gencer dans Aida à la Scala en 1962

L’année 1958 fut un tournant dans sa carrière. Elle chanta le rôle-titre d’Anna Bolena pour la RAI de Milan, et l’on découvrit alors ses qualités de belcantiste. C’est ainsi qu’elle participa à plusieurs reprises, ou exhumations d’ouvrages, tels que Elisabetta regina d’inghilterra, Medea in Corinto, Roberto Devereux, Beatrice di Tenda, La battaglia di Legnano, I due Foscari, etc. Elle chanta également Gluck et Mozart, ainsi que des œuvres contemporaines comme Francesca da Rimini.

Outre Naples et Milan, Gencer chanta régulièrement à Venise, Florence, Parme, Vérone, etc. À l’étranger, elle se produisit à San Francisco, Buenos Aires (Teatro Colón, 1964 dans Norma), Vienne, Salzbourg, Londres, Glyndebourne.

Leyla Gencer dans Un bal masqué de Verdi, à la Scala en 1972
Leyla Gencer dans le rôle d’Elisabetta de Roberto Devereux

Elle quitte la scène en 1986, mais continue de se produire en concert jusqu’en 1992. Elle se tourna alors vers l’enseignement donnant des masterclass, et devient membre de jury dans plusieurs compétitions internationales de chant. Elle devient directrice artistique de la Scala où Riccardo Muti lui offrit la direction d’un programme pour de jeunes chanteurs. En 1996 fut créé à Istanbul un concours de chant qui porte son nom.

Scandaleusement ignorée des grandes maisons de disques qui avaient mis leur dévolu sur Maria Callas et Renata Tebaldi, Gencer n’a fait aucun enregistrement commercial. Par chance, on dispose de nombreux enregistrements pris sur le vif, plus ou moins légalement, ce qui lui a valu le surnom de «la fiancée des pirates».

Leyla Gencer est décédée d’une insuffisance cardiaque, chez elle à Milan, le 10 mai 2008. Son corps a été incinéré après des funérailles à l’église Santa Babila de la Scala le 12 mai, et ses cendres ont été dispersées dans les eaux du Bosphore, depuis le bateau Süreyyaen, en présence du célèbre pianiste et compositeur Fazil Say, le 16 mai, conformément à sa volonté.

Leyla Gencer à la sortie de l’aéroport JFK de New-York en 1973

La fulgurante ascension de Leyla Gencer doit plus à l’intensité musicale de ses interprétations et à une présence scénique hors du commun qu’aux qualités intrinsèques de son organe. Elle s’est affirmée, comme Callas, comme l’une des plus grandes tragédiennes de son temps. Le chant de Gencer était extrêmement engagé, et ses incarnations dramatiques allaient parfois à l’encontre de la beauté du son. La voix, d’une plaisante flexibilité, malgré un manque d’amplitude dans le grave et un faible volume, offrait un timbre particulièrement riche et séduisant. Dans sa meilleure période, de 1950 à 1970 elle pouvait atteindre le mi et mi bémol suraigus et réaliser aisément les passages d’agilité et de bravoure. Belcantiste de grand style, inégalée dans l’art de la mezza di voce et de la nuance, la beauté de ses aigus pianissimi fut remarquable, même si, pour masquer certaines lacunes techniques et les effets du surmenage – vibratos mal maîtrisés, dureté des aigus à pleine puissance – elle avait parfois tendance à en abuser. 

Leave a Comment

Your email address will not be published.