María de Montserrat Caballé 1933-2018

Montserrat Caballé était une soprano espagnole, surnommée «La Superba» en raison de sa grande tessiture, de sa longueur de souffle, de l’amplitude et des nuances de sa voix.

Née le 12 avril 1933 dans le quartier de Gracia à Barcelone dans une famille très modeste, Maria de Montserrat Viviana Concepcion Caballé y Folch connut une enfance difficile. La petite fille découvrit néanmoins l’opéra grâce à un père mélomane. De plus, sa mère, qui jouait du piano, lui donna très tôt une première formation musicale. Très vite elle se passionna pour le chant. Hélas, la santé délicate de son père l’a força à combiner ses études avec un travail dans une usine de fabrique de mouchoirs, et elle dut même temporairement arrêter la musique car la famille fut expulsée de leur domicile: «Nous n’avons pas pu payer le loyer et les policiers sont rentrés à la maison trois fois. Ils nous ont virés et nous avons dû nous rendre sur la Plaza où nous avons passé la nuit» déclara-t-elle lors d’une interview à la télévision espagnole. Inscrite au Conservatoire supérieur de musique du Liceu de Barcelone à l’âge de 14 ans, elle ne put poursuivre ses études que grâce au mécénat d’une famille d’industriels, les Bertran y Serra. Elle y reçut une formation en chant et solfège, et apprit également le français, l’anglais, l’allemand et l’italien. Elle travailla le chant avec la soprano hongroise Eugenia Kemeny, puis avec la cantatrice espagnole Conchita Badía, ainsi que le contrepoint et l’harmonie avec Napoleone Annovazzi. Elève brillante, elle décrocha la médaille d’or de chant du Liceu en 1954.

En 1950, elle chanta pour la première fois sur scène le rôle principal de La serva padrona de Pergolèse au Teatro Fortuny de Reus.

En 1956, elle débuta sa carrière à l’Opéra de Bâle (1956–1959) dans le rôle de Mimi, en remplacement de la chanteuse principale, malade. Elle y obtint un grand succès lui ouvrant désormais la porte à des premiers rôles d’opéra. Elle chanta ensuite à l’Opéra de Brême en Allemagne (1959–1962) où elle interpréta essentiellement le répertoire allemand, de Richard Strauss à Wagner. Parallèlement, avec la troupe de l’Opéra, elle se produisit dans des petits rôles sur les grandes scènes européennes, le Staatsoper à Vienne en 1958, La Scala de Milan en 1960. En 1962, elle revint à Barcelone, et se produisit au Gran Teatro del Liceu dans le rôle principal d’Arabella de Richard Strauss, une interprétation reçue avec enthousiasme par la critique et le public.

Elle va épouser, en 1964 le ténor Bernabé Martí, avec qui elle aura deux enfants, Montserrat et Bernabé junior. C’est sur la scène du Liceu de Barcelone qu’ils se sont rencontrés alors qu’ils tenaient les deux rôles principaux de Madame Butterfly. Leur premier baiser fut échangé sur scène, à la fin du long duo amoureux du premier acte. Barnabé a embrassé la chanteuse de 31 ans avec tellement de passion qu’elle était sur le point de s’évanouir. Le couple a affirmé à de nombreuses reprises que depuis ce jour si particulier, ils croyaient au coup de foudre. Leur union fut heureusement plus durable que celle de Cio-Cio San et Pinkerton. Leur mariage fut célébré dans le monastère de la montagne sacrée de Montserrat. Le jour des noces, une forte averse est tombée, et les routes étaient en si mauvais état, que la voiture dans laquelle se trouvaient la mariée et sa mère s’est embourbée. Le conducteur a proposé de les porter, et même si la mariée n’était pas impeccable pour son arrivée devant l’autel, les jeunes mariés furent comblés de bonheur. Caballé refusera toujours de s’installer durablement en dehors de Barcelone pour rester proche de son mari. Son époux fit carrière en Amérique du Sud et en Europe, chantant Verdi, Puccini, le répertoire vériste, mais aussi Carmen, Werther, Le Pirate, Roberto Devereux. Par la suite, Bernabé et Montserrat ont chanté sur la même scène à plusieurs reprises. Toutefois, quelques années plus tard, Bernabé décida de mettre un terme à sa carrière professionnelle. On n’a jamais bien su s’il l’avait fait pour des problèmes de santé, ou parce qu’il souhaitait se consacrer à sa famille. En 1966, le couple a accueilli son premier enfant, Bernabé et six ans plus tard, leur fille Montserrat, qui a suivi les traces de ses parents et qui s’est produite à plusieurs reprises aux côtés de sa mère. 

Bernabé Martí et Montserrat caballé le jour de leurs noces.
Montserrat Caballé et sa fille Montserrat Marti

En 1965, elle remplaça Marilyn Horne dans l’opéra de Gaetano Donizetti Lucrezia Borgia, au Carnegie Hall de New-York, obtenant un véritable triomphe. Le public de New-York lui a fait une ovation de 20 minutes. Le lendemain matin, la presse de la ville déclara: «rien n’aurait pu prévoir l’impact énorme de cette femme du pays de Goya sur un public déjà choyé par les délices de Callas et Sutherland.» Un journal américain écrivit: «Lorsque Montserrat a chanté sa première aria… quelque chose a changé dans l’atmosphère. L’espace d’une seconde, le public a cessé de respirer…». Mieux, le New-York Times titra: «Callas + Tebaldi = Caballé», ce qui fut un coup de pouce définitif pour sa célébrité internationale et lui procura des offres des principaux théâtres et maisons de disques. Cette même année, Maria Callas annonçait la fin de sa carrière. Une nouvelle étoile venait de naître dans l’Olympe musical. La même année, elle fit ses débuts au Festival de Glyndebourne, et au Metropolitan Opera comme Marguerite (Faust). C’est alors qu’elle fut surnommée “La Superba”, après que Maria Callas ait été surnommée “La Divina” et Joan Sutherland “La Stupenda”. En 1967, elle enregistra sa première Traviata sous la direction de Georges Prêtre aux côtés de Carlo Bergonzi et de Sherill Milnes.

Montserrat Caballé et Luciano Pavarotti dans “Tosca” de Puccini

Dès lors, elle se produisit dans les meilleurs Opéras du monde, comme La Scala de Milan, le Staatsoper à Vienne, le Royal Opera House Covent Garden à Londres, l’Opéra de Paris, le Bolchoï à Moscou, le Teatro Colón à Buenos Aires, l’Opéra de San Francisco, l’Opéra de Hambourg, l’Opéra de Munich, ainsi que les festivals de Salzbourg, Aix en Provence, Glyndebourne, Pesaro ou Vérone, entre autres. Sa voix fut entendue aux côtés des meilleurs orchestres et des chefs d’orchestre les plus prestigieux, dont Herbert von Karajan, Leonard Bernstein, Zubin Mehta, James Levine, Claudio Abbado, Seiji Ozawa et Riccardo Muti. Le répertoire de Montserrat Caballé très vaste; elle a chanté près de 90 rôles sur scène et a fait plus de 80 enregistrements dont la moitié sont des opéras complets. Elle a ainsi interprété tous les grands rôles du répertoire, de Luisa Miller à Salomé, de Pamina à Isolde. Elle fut particulièrement admirée dans les rôles belcantistes. Les grandes reines des tragédies de Donizetti trouvent en elle l’interprète idéale, et il n’est donc pas surprenant qu’elle devienne plus tard le seul successeur de María Callas dans le rôle de Norma. C’est en Norma qu’elle fit ses débuts en 1972 à la Scala, rôle qu’elle enregistra la même année avec le jeune Plácido Domingo et Fiorenza Cossotto.

Montserrat Caballé dans différents costumes de scène

 Sa volonté de faire revivre des œuvres oubliées est également remarquable. A cet égard, elle a suivi les exemples de María Callas et Joan Sutherland, tout en allant plus loin. Au cours des dix dernières années de sa carrière, à l’époque où la majorité des sopranos réduisent progressivement leur activité artistique, ne conservant que quelques rôles dans leur répertoire, Caballé, au contraire, a entamé de nouvelles recherches dans un répertoire moins connu, notamment: Armide de Gluck, Les Danaïdes de Salieri, Saffo de Pacini, La Vestale et Agnese de Hohenstaufen de Spontini, Herodiade de Massenet, Medea et Demophon de Cherubini, Ermione et Il Viaggio a Reims de Rossini, Sancia di Castiglia de Donizetti et Fiamma de Respighi. 

Montserrat Caballé en récital
Le 5 mai 1977, réunis pour la première fois
sur scène, le chef d’orchestre
américain Leonard Bernstein, à droite,
à la tête de l’Orchestre national français
et la cantatrice espagnole Montserrat
Caballe lors du concert de gala au profit
de la recherche contre le cancer
au théâtre des Champs-Elysées à Paris.

Montserrat Caballé devint aussi une récitaliste renommée, offrant volontiers au public des mélodies de son Espagne natale. Elle se produitsi à de nombreuses reprises en récital et sur scène avec Marilyn Horne, notamment dans Semiramide de Rossini au Festival d’Aix-en-Provence en 1980. Cette collaboration se doubla de plus d’une amitié et d’une grande admiration réciproque.

La soprano s’est toujours sentie particulièrement attachée au Liceu de Barcelone. En 1994, lorsqu’un incendie a dévasté l’opéra, elle a chanté avec enthousiasme devant les ruines du théâtre, et a offert 36 000 euros pour sa reconstruction. On retiendra également quelques temps forts de sa carrière, comme sa prestation à la Maison Blanche en 1985 devant Ronald Reagan, l’hommage que le théâtre de Madrid de la Zarzuela lui a dédié trois ans plus tard ou encore sa collaboration avec le chanteur du groupe Queen, Freddie Mercury avec lequel elle enregistra la chanson Barcelona en 1987. Le titre parut sur l’album du même nom en 1988, et devint l’hymne des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992. Mercury et Caballé devaient interpréter ensemble cet hymne pour les jeux, mais en raison du décès prématuré du chanteur, en novembre 1991, c’est un enregistrement du titre qui fut diffusé lors de la cérémonie d’ouverture. Peu de temps après la fin des Jeux, le single fut réédité et parvint notamment à se classer parmi les meilleures ventes, notamment N°2 en Angleterre.

Freddy Mercury et Montserrat Caballé. Le célèbre rocker avait offert à sa partenaire de scène une bouteille de champagne exclusive, qu’elle a décidé d’ouvrir lors du mariage de sa fille en 2006.
Barcelona avec Freddy Mercury

Après le milieu des années 1980, la cinquantaine passée, de santé fragile, Montserrat Caballé fut contrainte de réduire ses apparitions et de s’éloigner de la scène. Elle n’en poursuivit pas moins sa carrière auprès d’un public élargi. C’est ainsi qu’on l’entendit en concert dans Les Danaïdes de Antonio Salieri à l’Opéra de Montpellier en 1986. Nous avons vu sa collaboration avec Freddy mercury en 1991. En 1995, elle participa à l’album de Vangelis, El Greco, dédié au peintre du même nom. Elle poursuivra sa collaboration avec le compositeur grec dans les années suivantes. En 1997, elle enregistra l’album Friends for Life, qui comprend de nombreux duos avec diverses personnalités de la musique pop, notamment Bruce Dickinson (chanteur du groupe de heavy metal Iron Maiden), Johnny Hallyday, Steve Lee (chanteur du groupe Gotthard), Gino Vannelli et Helmut Lotti, ainsi qu’une reprise de Barcelona avec Freddie Mercury. Dans les années 2000, la cantatrice se fit plus rare sur scène, et espaça ses apparitions avec Henry VIII de Saint-Saëns (2002), Cléopâtre de Massenet (2004) et La Fille du régiment de Donizetti (2007). Elle fêta ses 50 ans de carrière au Gran Teatro del Liceu le 3 janvier 2012, où le dernier rôle qu’elle interpréta fut celui de Catherine d’Aragon dans Henry VIII. Sa toute dernière apparition eut lieu en août 2014, au Cambrils Music Festival, où elle se produisit avec sa fille, Montserrat Martí.

Montserrat Caballé à 80 ans

En 2016, la fin de sa vie fut assombrie parun différent avec le fisc espagnol. Condamnée à six mois de prison pour évasion fiscale, la soprano évita la prison en trouvant un accord avec le parquet espagnol. Elle avait reconnu au cours de son procès avoir fraudé le fisc pour un demi-million d’euros en 2010 et touché ses cachets pour les différents concerts donnés à l’étranger par le biais d’une société basée à Andorre (paradis fiscal jusqu’en 2010). Déjà très amoindrie à l’époque par un accident vasculaire cérébral, la star de l’opéra ne s’était pas rendue physiquement au procès mais avait répondu aux questions par vidéo. Elle avait décidé de reconnaître tous les faits et restitua la somme qu’elle devait au fisc espagnol. Elle fut quand même condamnée en décembre 2016 à six mois de prison et à 254 231 euros d’amendes. Mais dépourvue de casier judiciaire et ayant écopée d’une peine de moins de deux ans, la justice fit preuve de clémence et suspendit sa peine.

Montserrat Caballé obtint aussi de nombreuses récompenses et décorations internationales, notamment l’Ordre de Doña Isabel la Católica (qui est le plus haut titre décerné par le gouvernement espagnol), le Prix Prince of Asturias pour les arts, Commandant des Arts et des Lettres de France, Médaille d’or de l’Académie italienne des lettres, des sciences et des arts ainsi que de nombreuses autres récompenses. Depuis 1974, elle était ambassadrice honoraire des Nations Unies et ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco. Elle a créé deux fondations, dont une pour les enfants atteints de mongolisme. Lors du passage au nouveau millénaire, elle a participé à un concert de charité à Moscou.

Montserrat Caballé souffrait d’insuffisance cardiaque depuis plusieurs années et, en 1986, on lui diagnostiqua une tumeur cérébrale bénigne (qu’elle a rendue publique en 2006). Elle a de plus subi plusieurs interventions chirurgicales à visée digestive entre 1996 et 2001. En 2002, elle eut un accident de voiture, et a dû se résoudre à marcher avec des béquilles et se déplacer en fauteuil roulant. En 2012, à la veille d’un concert de charité dans la ville d’Ekaterinbourg en Russie, elle eut une crise cardiaque. Les médecins lui diagnostiquèrent un accident vasculaire cérébral et une fracture de l’humérus (du à la chute). La chanteuse fut transférée en Espagne, où elle  poursuivit son traitement. Mi-septembre 2018, elle fut hospitalisée à l’hôpital de Sant Pau de Barcelone. Elle mourut le 6 octobre 2018 à l’âge de 85 ans. Pour ses funérailles, à sa demande,  la cérémonie se déroula en privé et dans l’intimité au funérarium de sa ville natale, où résonnaient des arias qu’elle avait chantées. Etaient présents, outre son mari, Bernabé Marti, sa fille Montserrat Marti, Sophie de Grèce l’épouse de l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez, le président indépendantiste de la Catalogne, Quim Torra, le musicien Jordi Savall, et son grand ami le ténor José Carreras.

Montserrat Caballé dans sa propriété “Le mas Carbonell” près de Barcelone, le 1er mars 1992. Ici, préparant dans sa cuisine une spécialité catalane: du lapin sauté à l’ail et à l’huile d’olive. © Hubert Fanthomme / Paris Match 
Montserrat Caballé dans sa propriété “Le mas Carbonell” près de Barcelone, le 1er mars 1992. Ici, posant appuyée sur un piano, sur lequel sont posées des photos dédicacées des chefs d’orchestre Herbert Von Karajan et Zubin Mehta, et de la chanteuse lyrique grecque Maria Callas. © Hubert Fanthomme / Paris Match 

 Si certains critiques ont régulièrement reproché à «la» Caballé, desservie par un embonpoint, dont par ailleurs elle s’est volontiers moquée, de ne pas toujours s’investir théâtralement dans ses rôles contrairement à «la» Callas, elle les a cependant marqués à sa façon par sa musicalité, le jeu des couleurs et une large palette de nuances et de dynamiques. Elle est ainsi considérée comme une des grandes Norma du XXème siècle, l’un des rôles les plus éprouvants du répertoire

Sa voix est connue pour sa pureté et son homogénéité parfaite sur une grande tessiture qui va du la2 au ré bémol5, avec un beau grave, un médium velouté mais puissant et un aigu ample et brillant. Son art du “pianissimo” était légendaire, tout comme sa puissance vocale. L’incisivité naturelle de son timbre et son exceptionnelle technique de souffle lui ont permis de chanter pratiquement tout le répertoire de soprano, à l’exception des rôles suraigus. Bien qu’elle soit surtout connue pour ses rôles de bel canto, Caballé a chanté plus de quatre-vingts rôles d’opéra, de l’opéra baroque à Verdi, Wagner et à Puccini, en passant par la Maréchale (Der Rosenkavalier) et le rôle-titre de Salomé.

«Pour moi, Montserrat a été la soprano la plus importante du XXème siècle, si quelqu’un pouvait s’en approcher, c’était Maria Callas», a déclaré l’artiste lyrique José Carreras à la presse vantant «une faculté d’adaptation et un amour pour ce qu’elle faisait extraordinaires».  

Montserrat Caballé s’adonnait aussi à la peinture. Elle pose ici parmi certaines de ses oeuvres représentant des paysages.

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