Galina Vichnevskaïa 1926-2012

Galina Vichnevskaïa restera dans la mémoire collective comme la plus grande soprano lyrico-dramatique russe de la fin du XXème siècle et aussi comme l’une des grandes figures de la résistance à la dictature communiste.

Galina Vishnevskaya est née le 25 octobre 1926 à Saint-Petersbourg qui à l’époque s’appelait Leningrad. Ses parents se sont séparés quand elle avait 5 ans et elle fut élevée dans une pauvreté totale par sa grand-mère paternelle après que son père, alcoolique notoire, ait tenté de tuer sa mère avec une hache. À 10 ans, elle reçut en cadeau un enregistrement de Eugène Onégine de Tchaïkovsky. Ce fut le premier opéra qu’elle entendit et elle l’écouta encore et encore sur le tourne-disque à manivelle de sa grand-mère. «J’ai eu de la fièvre pendant des jours», se souvient Vishnevskaya. «Je n’ai rien remarqué autour de moi, j’ai oublié de manger, je n’ai plus couru dans la rue pour jouer avec les garçons».

 Pendant les purges staliniennes des années 1930, des familles entières de son immeuble furent déportées dans les camps de concentration de Sibérie et très peu en sont revenues. Puis survint la Seconde Guerre mondiale, avec le siège de Leningrad par l’armée allemande qui dura 872 jours, faisant plus d’un million de morts, de faim, de maladies et de blessures au combat. Galina servit comme volontaire pour aider à la défense de la ville et fut à plusieurs reprises sur le point de mourir de faim mais parvint à survivre à ce cauchemar. Pendant cette période, elle se maria à deux reprises. Brièvement avec un jeune marin alcoolique, Georgi Vichnevsky, dont elle a pris le nom de famille comme nom professionnel, puis avec un violoniste, Mark Rubin, qui était de 22 ans son aîné.

Galina Vichnevskaya

En 1944, après la fin du siège de la ville, elle auditionna avec succès pour l’école de musique Rimsky-Korsakov, prenant ensuite des cours privés avec Vera Nikolaïevna. On peut dire que sa carrière commença dans l’opérette, au théâtre du district de Leningrad, dont le fondateur, Mark Rubin, est devenu son deuxième mari. Galina n’avait que dix-huit ans et accoucha d’un garçon qui décéda après 10 semaines de vie. Parallèlement, elle trouva un emploi d’éclairagiste au théâtre d’opérette, puis fut admise dans les choeurs, pour devenir ensuite soliste. En 1944, la guerre faisait encore rage et la troupe du théâtre tournait dans les unités militaires et les kolkhozes de la région de Léningrad: «On dormait par terre, où l’on pouvait… On se présentait tous les soirs dans des clubs gelés, avec de la neige sur les murs».

 Elle commença alors à étudier l’opéra auprès d’un professeur réputé, Vera Garina, en 1951. Mais sa carrière et sa vie ont failli s’arrêter là lorsqu’elle fut atteinte de la tuberculose. Les médecins lui dirent qu’elle ne pourrait survivre que si elle subissait le traitement en vogue à l’époque, consistant à réaliser un pneumothorax destiné à provoquer une rétraction du poumon malade. Mais au dernier moment, elle y renonça parce que la procédure l’aurait définitivement empêchée de chanter. Les antibiotiques étaient encore rares à cette époque, particulièrement en Union Soviétique et la streptomycine ne venait d’être découverte qu’en 1942. Elle préféra subir des injections de streptomycine frelatée achetées au marché noir, ce qui lui permit, par chance, de guérir. 

La jeune Galina dans le rôle de Tatiana d’Eugène Onéguine

C’est tout à fait par hasard que Vichnevskaïa entra au prestigieux Bolchoï de Moscou. En 1951, elle vit dans les rues de Léningrad une affiche annonçant une audition de jeunes chanteurs pour le groupe de stagiaires du Bolchoï. Elle s’y présenta, passa facilement le deuxième tour des auditions et laissa bouche bée le comité de sélection. Elle fut la seule à être prise dans la troupe du Bolchoï et, quelques mois plus tard, elle interpréta, en octobre 1953, Tatiana dans Eugène Onéguine. Malgré cela, elle fut mise de côté et cantonnée à de petits rôles, pour s’être plainte que la production traditionnelle était ennuyeuse. Mais elle fut finalement autorisée à donner sa propre interprétation, plus vivante, de Tatiana qui devint par la suite son rôle fétiche.

Alors que la star naissait, la renommée et la beauté sombre de Galina attirèrent rapidement l’attention d’admirateurs indésirables, comme certains personnages haut placés du Kremlin. Elle fut forcée d’assister à des soirées privées réservées aux membres du Politburo où l’alcool coulait à flot. Il lui fallait chanter pour distraire les membres avinés de la nomenklatura. Elle se souvient: «Les gens boivent et mangent, en vous tournant le dos; dans cette immense porcherie, vous chantez pour leur plaisir comme une esclave». Afin d’échapper à la cour assidue du premier ministre Nicolaï Boulganine, elle prit, en 1955, la décision de quitter son deuxième mari pour épouser le violoncelliste Mstislav Rostropovich, qu’elle avait rencontré lors de son premier voyage à l’étranger, à Prague. Ils eurent deux filles, Olga et Elena.

Le violoncelliste Mstislav Rostropovich (1927-2007),
Vishnevskaya et  Rostropovich en famille

Elle demeura la prima donna du Bolchoï pendant plus de deux décennies, jouant par dizaines les rôles de soprano des opéras russes et européens. Le compositeur Dimitri Chostakovich, un voisin et ami proche, a écrit pour elle deux cycles de chansons et une orchestration des Chants et danses de la mort de Mussorgsky. En plus du répertoire classique comme Aida, Tosca, Violetta, Cio-Cio-San et Leonore dans Fidelio, elle a chanté les rôles principaux dans plusieurs premières du Bolchoï comme The Taming of the Shrew (Укрощение строптивой) de Vissarion Shebalin (rôle de Caterina, 1957), War and Peace (Guerre et paix) de Prokofiev (rôle de Nastasha Rostov, 1959), Octobre de Vano Muradeli (rôle de Marina, 1964) et Semyon Kotko de Prokofiev (rôle de Sofia, 1970).

Vishnevskaya dans «Aida« de Verdi

Lorsque la nouvelle du talent artistique de Vishnevskaya finit par atteindre les pays occidentaux, elle commença à se produire en dehors de l’Union soviétique, mais de manière limitée et contrôlée, alors qu’elle était au sommet de sa forme vocale. Ainsi en 1961, elle fit ses débuts au Met, dans le rôle d’Aida, dans le cadre d’une tournée nord-américaine de quarante-six jours organisée par l’impresario Sol Hurok. Elle chanta cinq représentations au Met, quatre Aidas, et une Cio-Cio-San, et donna onze récitals en solo aux États-Unis au cours de la saison 1961-1962. Elle fit également plusieurs débuts européens importants au cours des années suivantes, notamment à Covent Garden (Aida, 1962) et à La Scala en 1964 où elle interpréta le rôle de Liù (Turandot), aux côtés de Birgit Nilsson et Franco Corelli. Benjamin Britten a écrit pour elle la partie soprano de son magnifique War Requiem, mais elle ne fut pas autorisée à se rendre en Angleterre pour participer à la première mondiale, à Coventry, en 1962. Elle a put toutefois participer à la réalisation de l’enregistrement du Requiem en 1963 pour la firme Decca. Britten composa également un cycle de mélodies sur des poèmes de Pouchkine, L’Écho du poète, pour Vichnevskaïa et Rostropovitch. Tous deux se produisirent régulièrement ensemble, Rostropovitch l’accompagnant au piano ou dirigeant l’orchestre.

Vishnevskaya et Mstislav Rostropovitch entourant le grand compositeur russe Dimitri Chostakovitch

Le couple fit aussi partie des proches de Dimitri Chostakovitch. Elle fut présentée à la famille Chostakovitch en 1954. Le compositeurs a été victime du décret Khrennikov de 1948 sur les compositeurs formalistes, sa musique étant considérée comme déviante par le Parti. Il dut faire à plusieurs reprises son autocritique, méthode très en vogue dans les régimes communistes. On a même forcé son fils Maxime à le condamner publiquement. Chostakovitch s’est retiré de la vie publique en se consacrant à sa famille et à quelques amis fidèles. S’ensuivirent plusieurs années de crise, financière et physique. Il dut être hospitalisé à plusieurs reprises pour une maladie du système nerveux, et fut toutefois réhabilité en 1956 lors du fameux XXème congrès du parti communiste de l’union soviétique; et il s’est peu à peu remis à composer.

Dimitri Chostakovitch


Chostakovitch sortit alors de sa longue crise d’inspiration en 1959 avec la composition de son Premier Concerto pour violoncelle, écrit pour Rostropovitch. Il composa ensuite son Septième Quatuor à cordes ainsi qu’un cycle vocal, dédié à Galina Vichnevskaïa. Sa dernière représentation publique, en 1966, fut un concert avec Galina. Il n’avait pas joué en public depuis de nombreuses années car il craignait que la faiblesse musculaire de ses mains ne compromette le concert. Galina rapporte que le soir du concert, il craignait que ses mains lui fassent défaut. Le récital se déroula avec brio mais la tension avait été si grande que pendant la nuit suivante, Chostakovitch fit une crise cardiaque. Il s’ensuivit une hospitalisation de plusieurs mois. Pendant cette période, il a écrit le cycle Blok, contenant des romances, cycle qui était également dédié à Galina. En 1979, après la mort de Chostakovitch et leur départ d’URSS, Galina et Mstislav enregistrèrent l’opéra de leur ami, Lady Macbeth de Mzensk à Londres pour le label EMI.

La vie du couple Rostropovitch commença à changer le 21 août 1968, le jour où les troupes soviétiques envahirent la Tchécoslovaquie pour mettre fin au gouvernement réformateur qui s’était alors mis en place. Galina a écrit que «Cela semblait être l’acte le plus honteux de l’histoire de l’Etat russe». À la fin des années 1960, Vichnevskaya et Rostropovitch s’engagèrent plus nettement dans leur soutien aux dissidents soviétiques, tels l’éminent physicien et militant des droits de l’homme Andrei Sakharov et le romancier, lauréat du prix Nobel, Alexandre Soljenitsyne.

Alexandre  Issaïevitch Soljenitsyne
(1918-2008)

Lors de l’invasion de l’URSS par l’armée allemande en 1941, Soljenitsyne avait rejoint l’armée et intègra une école d’artillerie. Promu officier, il fit preuve d’une conduite exemplaire au front qui lui valut d’être décoré. Cependant, il fut arrêté en 1945 pour avoir critiqué Staline dans un échange de lettres privées, et fut condamné pour “activité contre-révolutionnaire” à huit ans de détention dans les camps du Goulag. Ces camps étaient de véritables “camps de la mort” dont peu revenaient vivants (le terme “Goulag” n’étant que le sigle, en russe, de l’Administration générale des camps d’internement). Survivant malgré tout au Goulag, il publia un premier roman en 1962, Une journée d’Ivan Denissovitch, au moment du courant de déstalinisation et du relatif adoucissement du régime sous Khrouchtchev. C’était la première œuvre littéraire témoignant de l’existence de camps de concentration au pays du socialisme, et elle fit l’effet d’une bombe. Malgré la censure, il parvint à publier d’autres ouvrages ( L’Archipel du goulag et Le Pavillon des cancéreux) et à faire sortir ses textes clandestinement d’URSS. Ils lui valurent une réputation mondiale, jusqu’à obtenir le prix Nobel de littérature en 1970. Il fut à nouveau arrêté en 1974, expulsé d’Union soviétique et déchu de sa citoyenneté. Réfugié en Europe de l’Ouest, il s’installa aux États-Unis dans le Vermont, où il passa vingt années en exil. Beaucoup d’historiens considèrent que les écrits de Soljenitsyne furent l’une des causes majeures de l’effondrement ultérieur du régime communiste.

Pendant quatre années, de 1969 à 1973, Vichnevskaïa et Rostropovitch abritèrent dans leur datcha à l’extérieur de Moscou le grand écrivain dissident et sa famille, alors qu’il faisait face à des représailles officielles. Le violoncelliste écrivit à Léonid Brejnev, secrétaire général du Parti communiste, pour plaider la cause de l’écrivain. Pour toute réponse, Vichnevskaïa, pourtant décorée de l’Ordre de Lénine, devint une “ennemie du peuple” et fut interdite de médias: «Les principaux journaux ont tout simplement cessé d’écrire sur moi, et ma voix ne pouvait plus être entendue à la radio ou à la télévision», a-t-elle écrit. Les dirigeants du régime n’osèrent pas faire plus en raison de l’aura internationale de la diva mais la famille Rostropovitch était devenue très mal vue des autorités. Les concerts furent annulés, d’abord à l’étranger puis en Russie. Rostropovitch ne pouvait plus ni jouer ni diriger. Galina continua à chanter et à faire des tournées, même si maintenant plus aucun média ne parlait d’elle. Un enregistrement de Tosca, dirigé par Rostropovitch, fut interdit alors que le premier acte était déjà gravé. Galina et son mari ont alors décidé de demander à Brejnev l’autorisation pour toute la famille de partir à l’étranger, ce qui fut bien sûr immédiatement refusé. Lorsque la nouvelle parvint à Leonard Bernstein, il fit appel au sénateur Kennedy qui, lors d’une visite à Moscou, réussit à obtenir l’autorisation de départ. Rostropovitch qui est parti le premier fut humilié jusqu’à la fin quand un douanier a saisi toutes ses médailles et décorations internationales sous prétexte qu’elles étaient en or. Galina est partie deux mois plus tard, après la première de “The Gambler”. Aucune critique de cet opéra n’a été publiée pendant six mois jusqu’à ce que Galina soit remplacée par une nouvelle chanteuse. Lors des retransmissions radiophoniques de ses opéras, elle n’était pas mentionnée dans la liste des participants et son nom était retiré des génériques. Elle était devenue une non-personne. En 1978, le couple fut désigné comme «renégat idéologique» et dépouillé de sa citoyenneté soviétique pour «actes systématiques portant atteinte au prestige de l’Union soviétique».

 La cantatrice Galina Vichnevskaïa et son illustre époux, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, lors d’une conférence de presse en mars 1978, en Norvège, alors qu’ils viennent d’être déchus de leur nationalité soviétique.

Vichnevskaïa et Rostropovitch sont donc partis avec leurs deux filles en 1974. Ils ont vécu d’abord à Paris puis à Washington.

Cette photo datant de 1969 nous montre deux magnifiques femmes brunes, main dans la main. Même chignon serré, même regard vif, même large sourire. À l’issue d’une représentation d’Eugène Onéguine de Tchaïkovsky, Maria Callas félicite sa «consœur», la soprano russe Galina Vichnevskaïa. Une fois de plus, la chanteuse a incarné l’un de ses rôles fétiches, la jeune Tatiana. Le cliché a immortalisé côte à côte, deux des voix lyriques les plus magnétiques du XXème siècle… Mais si Maria fut malheureuse en amour, Galina, enlevée à son premier mari par un certain Mstislav Rostropovitch, connut ensuite avec le célébrissime violoncelliste une idylle passionnée et durable…

Exilée, Vishnevsakaïa continua à chanter des opéras et a donner des récitals. Elle fit ses débuts à l’Opéra de San Francisco dans Lisa The Queen of Spades, en 1975. La même année elle revint au Met pour une unique représentation de Tosca. Sa voix avait perdu un peu de son éclat, mais à quarante-neuf ans, elle était toujours une Tosca grandiose. Son jeu dans l’Acte II était si féroce qu’il sembla à beaucoup que son Scarpia, Ingvar Wixell, mourut de peur plutôt que de ses coups de couteau!

Déchus de la nationalité russe, Galina et son mari furent toutefois autorisés à retourner en Union soviétique et à reprendre leur nationalité en 1990, au moment de la perestroïka, à la demande du président Mikhaïl Gorbatchev, un an avant l’effondrement du régime communiste. À ce moment-là, Vishnevskaïa avait déjà pris sa retraite de l’opéra depuis 1988.  Elle s’est à nouveau rapprochée du Bolchoï en 1992, pour un gala de trois heures marquant le quarante-cinquième anniversaire de sa carrière.

Vishnevskaïa n’avait pas peur de dire ce qu’elle pensait. En 2006, elle était tellement en colère contre la nouvelle mise en scène non traditionnelle du Bolchoï de l’opéra Eugène Onegine, dirigée par Dmitri Tcherniakov, qu’elle a qualifié la production de “vandalisme” et a juré de ne plus jamais remettre les pieds dans ce théâtre. Elle a annulé ses célébrations du quatre-vingtième anniversaire qui y étaient prévues alors que le Bolchoï avait été sa maison artistique pendant des années. La célébration fut organisée dans la salle de concert Tchaïkovsky de Moscou.

Le 10 novembre 1989, Rostropovitch, aprenant la nouvelle de la chute du mur décida immédiatement de partir pour Berlin. Il prit un avion privé que lui mit à disposition Antoine Riboud (fondateur de Danone) et débarqua sans crier gare dans la ville allemande. Il se rendit en taxi à “Check Point Charlie”, le fameux poste frontière entre l’Est et l’Ouest de la ville, sortit son violoncelle, emprunta une chaise dans une maison voisine, et s’installa pour interpréter les Suites de Bach au pied du mur de Berlin sur le point de tomber, dernière provocation contre le régime communiste. Le musicien vit dans la chute du mur l’effondrement de ce qui le déchirait depuis qu’il avait du s’exiler de l’URSS dans les années 70. Défenseur d’Alexandre Soljenitsyne et plus largement soutien aux opposants au régime de Brejnev, il avait peu à peu été mis à l’écart de la vie musicale à Moscou. Quittant alors  l’URSS avec sa famille, il s’était installé aux Etats-Unis. En 1978, il avait été déchu de sa nationalité soviétique. 

La cantatrice fit ses adieux à la scène en 1983 à l’Opéra de Paris, où elle interpréta Tatiana dans Eugène Onéguine, après avoir été décorée de la Légion d’honneur. Elle recevra par la suite de nombreuses invitations de divers théâtres. En 2002, elle interpréta le rôle de l’impératrice Catherine II dans la pièce Derrière le miroir au Théâtre d’art Anton Tchékhov de Moscou.

Les mémoires de Galina:
Galina: A Russian Story

En 1984, elle publia ses mémoires, “Galina: A Russian Story“, qui racontent la répression, la misère et les humiliations subies par elle et son mari de la part de sommités culturelles corrompues qui prétendaient exalter la musique classique et l’opéra. Elle fut forcée de vivre dans un appartement communautaire à Moscou «grouillant de gens et de punaises de lit», a-t-elle écrit. Sa renommée ne la protégeait pas vraiment des apparatchiks. En 1955, elle raconte dans ses mémoires comment le premier ministre Nikolaï Bulganine lui fit des avances devant son mari et exerça une pression sur Rostropovitch (sans succès) pour qu’il accepte de la laisser devenir sa maîtresse en échange d’un meilleur logement…Rostropovitch qui avait utilisé tout son argent pour acheter un appartement n’eut pas l’autorisation d’y vivre, pour le motif qu’il était trop grand.

Galina Vishnevskaïa peu
de temps avant son décès
en compagnie de Vladimir Poutine

Retirée de la scène depuis les années 1980, Galina Vichnevskaïa s’était réconciliée avec sa patrie qui avait fait un triomphe au couple «Rostro» après la chute du mur de Berlin. «C’est typique des Russes, ils vous tuent mais ils savent vous ressusciter», déclarait-elle avec un humour gentiment féroce…

Toujours aussi flamboyante, elle était désormais attachée à promouvoir les jeunes talents, grâce à diverses fondations artistiques et surtout grâce à la création d’un Centre d’étude de chant et d’opéra qui porte son nom. Situé à Moscou, au 25 Ulitsa Ostozhenka, le “Galina Vishnevskaïa Opera Singing Center” a été créé en 2002. Conçu comme un centre de formation avancée pour les jeunes chanteurs, il a rapidement gagné en popularité pour le grand nombre d’événements musicaux qu’il organise: concerts de musique classique, festivals, soirées d’opéra et performances des plus grands musiciens du monde. Au Centre, des opéras de renommée mondiale comme Rigoletto de Verdi ou Carmen de Bizet alternent avec des opéras moins connus. Les principaux chanteurs du théâtre sont des diplômés des écoles de musique qui participent à un programme de formation de deux ans à l’Opéra. Contrairement à de nombreuses autres salles de concert à Moscou, les billets pour le Centre de chant de l’opéra Galina Vishnevskaïa ne sont pas chers, au vu de la qualité des spectacles. Galina a poursuivi ses activités humanitaires avec la Fondation Rostropovitch-Vishnevskaïa, qui œuvre pour améliorer la santé des enfants du monde.

Le Galina Vishnevskaïa Opera Singing Center, au 25 Ulitsa Ostozhenka à Moscou

Rostropovich décèda en 2007 tandis que Galina mourut le 11 décembre 2012 à l’âge de 86 ans dans sa datcha de Joukovka, dans la banlieue de Moscou. Ses funérailles eurent lieu dans la Cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Elle est inhumée dans le cimetière moscovite de Novodevitchi, aux côtés de Mstislav Rostropovitch.

Galina Vichnevskaïa reçut le titre d’artiste du peuple de l’URSS en 1966 et fut décorée de l’Ordre de Lénine en 1971. En 2011, elle reçut la médaille de l’Ordre de Sainte-Euphrosyne. L’Ordre du Mérite pour la Patrie lui fut attribuée en décembre 2012. Galina Vichnevskaïa est également Commandeur de l’Ordre national de la Légion d’honneur.

L’adjoint au maire de Moscou pour les affaires culturelles, Leonid Pechatnikov, le 27 mars 2017 présidant la pose d’une plaque à la mémoire de Galina Vishnevskaïa et de Mstislav Rostropovich à l’entrée de l’immeuble où ils ont vécu.
Tombe de Galina Vishnevskaïa et Mstislav Rostropovitch au cimetière de Novodevitchi

De ses débuts au Bolchoï où elle prêtait son joli physique et sa voix de cristal à l’opérette jusqu’aux grands rôles du répertoire russe ou italien, la cantatrice fut une gloire nationale en Russie aux côtés de son mari. A la fois instrumentalisée, surveillée puis bannie par le pouvoir soviétique, elle s’est malheureusement peu produite dans les pays occidentaux, notamment en Italie, ce qui a limité le rayonnement mondial qu’elle aurait pu avoir. Ses quelques apparitions dans les années 1960 et 1970, ont suscité des critiques élogieuses: «Les apparitions de Galina Vishnevskaïa au Metropolitan Opera sont comme une comète, soudaine, peu fréquente, capable d’éclairer le ciel», écrivit Raymond Ericson dans le New-York Times, en évoquant sa performance dans le rôle-titre de Puccini “Tosca” en 1975.

Elle avait des moyens vocaux à la fois puissants et raffinés, incisifs dans les passages les plus véhéments et, veloutés et caressants dans la mezza voce. Elle avait une multitude de couleurs dans son formidable arsenal vocal, aussi adepte de la tendresse des chansons de Tchaïkovski que de l’acier et de la satire de Moussorgsky.  Une artiste audacieuse dont les interprétations flamboyantes de Tatiana dans Eugène Onégin, Lisa dans La Dame de Pique et la littérature musicale de Chostakovitch et Mussorgsky ont établi la norme pour une génération. Elle alliait de manière rare un timbre d’une extrême pureté et d’une tendre féminité à la puissance des grandes voix dramatiques. Au Bolchoï où elle a chanté plus de 30 rôles, elle a insufflé une nouvelle vie aux productions de l’ère soviétique.

Superbe actrice autant que chanteuse, elle était aussi crédible en fragile jeune fille qu’en amoureuse enflammée, en héroïne câline qu’en tragédienne impérieuse et impériale. Sa chaleur et sa charge émotive firent l’admiration du public.

Vishnevskaïa était d’autre part une femme de caractère, franche et intransigeante, d’un courage formidable et d’une impressionnante conscience de soi; une vraie diva dans tous les sens du terme. Contrairement à beaucoup d’autres artistes, Vishnevskaïa était également une parfaite musicienne et une actrice imaginative, dont la performance fascinante en tant que grand-mère veuve dans le film d’Alexandre Sokurov en 2007, Alexandra, lui a apporté une nouvelle génération d’admirateurs plus de deux décennies après qu’elle se soit retirée de la scène d’opéra.

De gauche à droite: le compositeur Benjamin Britten, Galina Vishnevskaïa, le ténor anglais Peter Pears (compagnon de Britten), Mstislav Rostropovitch et la pianiste Marion Stein, sur la place du Kremlin à Moscou.

La diva a réalisé de nombreux enregistrements, dont Eugène Onéguine (1956 et 1970), les Chants et danses de la mort de Moussorgski (1961 et 1977), le War Requiem de Britten (avec Peter Pears et Dietrich Fischer-Dieskau, dirigé par le compositeur ; 1963), The Poet’s Echo (1968), Boris Godounov de Moussorgsky (1970 et 1987), Tosca de Puccini (1976), La Dame de Pique de Tchaïkovsky (avec Regina Resnik, 1976), Lady Macbeth de Mtsensk (1978), Iolanta de Tchaïkovsky (avec Nicolai Gedda, 1984) et Guerre et paix de Prokofiev (1986). En 2006, elle a figuré dans le documentaire Elegy of a life d’Alexander Sokurov: Rostropovich, Vishnevskaya. En 2007, elle a joué dans son film Aleksandra, jouant le rôle d’une grand-mère venant voir son petit-fils pendant la seconde guerre de Tchétchénie.

48 thoughts on “Galina Vichnevskaïa 1926-2012”

Leave a Comment

Your email address will not be published.