Claudia Muzio 1889-1936

Lorsque Maria Callas fut surnommée “la Divine”, de nombreux mélomanes s’insurgèrent, car pour eux il ne pouvait y en avoir qu’une seule: la légendaire Claudia Muzio. C’est dire le souvenir qu’elle a laissé.

Claudia Muzio est née à Pavie le 7 février 1889. Sa carrière paraissait prédestinée quand on sait que son père était metteur en scène au Covent Garden de Londres ainsi qu’au Metropolitan opéra de New-York alors que sa mère était choriste. Elle a donc baigné dans l’opéra depuis son enfance.

Elle étudia le piano et la harpe et commença le chant à l’âge de 16 ans avec la mezzo Annetta Casaloni qui fut la première Maddalena (Rigoletto de Verdi) en 1851 et qui l’a probablement aidée à obtenir son premier engagement à Turin en 1911. Elle travailla ensuite à Milan avec Elettra Callery-Viviani.

Elle fit ses débuts dans le rôle titre de Manon de Massenet à Arezzo en Toscane en 1910. Son ascension fut ensuite rapide avec ses débuts à la Scala et au San Carlo de Naples en 1913 dans le rôle de Desdemone (Otello de Verdi). Puis vint Londres (Covent Garden) dans Manon Lescaut de Puccini et Paris au théâtre des champs Elysées en Desdemona. En 1916, Tosca lui ouvrit les portes du Met où elle fit sensation aux côtés du Mario de Enrico Caruso. Pendant six ans, New-york va être son principal port d’attache. Elle y fera la création mondiale de Il Trittico de Puccini et en 1918 elle y incarna Giorgetta (Il Tabarro) puis fut la première Tatiana aux USA (Eugène Onéguine de Tchaikovsky).

Claudia Muzio dans Tosca

Fâchée avec le Met, elle se produisit dans le reste des USA: à Chicago pour 9 saisons, où elle fit ses débuts dans le rôle d’Aida en 1922, à San Francisco, puis au Teatro Colón  de Buenos Aires, au Teatro Municipal de Rio de Janeiro et à Sao Paulo. En Europe, on la revit à Paris dans Aïda, à Monte-Carlo pout Aïda, Leonora, Violetta, Mimi). Elle revint à la Scala pour la saison 1925-1926 pour un Trovatore très remarqué sous la baguette de Toscanini. Ensuite, elle chantera principalement à Rome. 

Le krach de Wall Street en 1929 contribua à aggraver ses soucis financiers auxquels vont s’ajouter des problèmes de santé qui s’aggravèrent au fil des ans. Elle divorça de son premier mari, l’impresario Ottavio Scotto et épousa ensuite Renato Liberati de 17 ans son cadet. Elle n’en continua pas moins de voyager des deux côtés de l’Atlantique. En 1932, elle inaugura le tout nouveau Mémorial Opera House de San Francisco, dans le rôle de Tosca. En 1934, elle revint au Met après douze ans d’absence interpréter Violetta, année où elle participa à la deuxième grande première mondiale de sa carrière, à Rome, dans Cecilia de Licino Refice (1883-1954) inspiré de la figure de Sainte Cécile.

En 1935, sa santé se détériora a nouveau et elle dut annuler des engagements mais chanta encore Desdemona, Violetta et Norma à Rome. Elle décéda précocément le 24 mai 1936 à Rome, à l’âge de 47 ans. Sa mort passa presque inaperçue dans une Italie toute occupée par la conquête de l’Ethiopie. La cause de son décès reste un mystère. Diverses sources parlent de maladie cardiaque, de suicide, de cancer, de maladie rénale et même de poison …

Décrite par le critique de The New York American, au lendemain de ses débuts au Met, en 1916, comme une «soprano lyrique un peu légère de texture pour un rôle comme Tosca», Claudia Muzio devient, après son Aida à l’Opéra de Paris, une soprano dramatique «pas d’une ampleur exceptionnelle mais d’une richesse et d’une pureté de timbre remarquables» (Comœdia, 1922). On peut imaginer que sa voix, en six ans, avait gagné en rondeur et en capacités d’assombrissement dans le médium et le grave. On peut aussi s’interroger sur ce manque d’«ampleur» (d’autres disent de «puissance») régulièrement signalé, le précieux Guide de l’opéra chez Fayard allant jusqu’à parler d’une «cantatrice au lyrisme sûr mais aux moyens et à la virtuosité limités». Comment faisait-elle, alors, pour soutenir des emplois aussi lourds qu’Aida, Leonora dans La forza del destino, Tosca, Santuzza dans Cavalleria rusticana, Maddalena di Coigny dans Andrea Chénier, et Norma? Sans même parler de Turandot, prototype du grand soprano dramatique, dont les contre-ut doivent franchir la barre d’un orchestre rutilant (Claudia Muzio assura la création du testament de Puccini à Buenos Aires, en 1926, deux mois après la première milanaise). La réponse se trouve certainement dans le génie avec lequel la cantatrice se servait de sa voix, d’une couleur d’emblée très particulière.

Claudia Muzio en 1916
Claudia Muzio en 1932

Rodolfo Celletti, l’éminent musicologue et historien du chant, qui l’avait entendue dans ses dernières années, la disait « singulière », en ajoutant: «Je me souviens de sa douceur teintée de mélancolie, d’une patine aux tonalités chaudes et mordorées, et, parfois, de ce voile impalpable qui, si l’on en croit Giovanni Battista Mancini, célèbre théoricien de la voix du XVIIIème siècle, rend certains timbres féminins particulièrement émouvants.» Avec de tels atouts, soutenus par une technique lui permettant une gradation infinie des couleurs et des nuances, des pianissimi les plus impalpables aux forte les plus pénétrants, elle avait la possibilité de construire des incarnations aussi inhabituelles que fascinantes, pour le plus grand bonheur du public. Dans les années 1920-1930, beaucoup de sopranos se contentaient en effet de chanter très fort tout le temps, surtout dans ces rôles italiens de la période 1850-1920 qui constituaient le cœur de son répertoire. Son Aida, sa Desdemona, ses Leonora, sa Tosca, sa Maddalena di Coigny brillaient par leur «intimisme», même si l’accent, époque oblige, se faisait parfois un peu trop mélodramatique.

Claudia Muzio, enfin, était une immense comédienne. « Cette jeune femme est une actrice, jusqu’au bout des ongles. Belle d’allure, de gestes et d’attitudes, elle a inconsciemment l’art de ce qu’il est essentiel de montrer pour plonger au cœur du personnage qu’elle est en train d’interpréter», lisait-on dans The Tribune après ses premiers pas au Met. Le critique italien Bruno Barilli, de son côté, la décrivait ainsi au premier acte de La Traviata : «Avec sa nonchalance altière, sa présence à la fois forte et gracieuse, Claudia Muzio, émergeant des flots vaporeux et mouvants de sa crinoline, épousait la moindre subtilité du chant. Sa grande chevelure aile de corbeau, constellée de joyaux, s’illuminait de la beauté irréelle des étoiles. »

Le répertoire de Muzio englobait tous les rôles principaux de Verdi et Puccini, ainsi que ceux de l’école vériste. Dans la vie privée, elle était digne et renfermée. C’était une croyance largement répandue qu’elle n’avait pas de vie privée car entièrement dévouée à son travail. Mais sur scène, elle était une grande tragédienne, et fut surnommée la Duse du théâtre lyrique. Elle était en effet une interprète intense et passionnée, possédant une palette de couleurs vocales presque infinie d’où la comparaison à la grande actrice italienne Eleonora Duse. Sa disparition prématurée n’a fait que renforcer sa légende.

Claudia Muzio: en haut à gauche dans Nedda de Paillasse; photo de jeunesse en bas à droite

Autrefois décrite par le grand ténor Giacomo Lauri-Volpi comme une voix «faite de larmes et de soupirs et d’un feu intérieur restreint», Claudia Muzio est l’une des figures les plus importantes de l’opéra de la première moitié du XXème siècle. Les années, vers 1930, ont probablement été ses meilleures, précisément les années où elle n’a pas enregistré! Entre 1924 et 1934, il y a un écart de dix ans. La période manquante semble être celle-là même où ses interprétations ont mûri alors que sa voix était encore en parfait état. Les premiers enregistrements peuvent manquer de l’intensité et de la créativité de ses enregistrements ultérieurs, et dans les Columbias, on est conscient de certaines limitations physiques (notes aiguës difficiles, planéité, manières dans le style et l’énonciation, voyelles!), Mais il y a un pathos, un engagement intérieur et un charme dans son chant qui est immensément émouvant et touchant. Seules quelques sopranos l’ont égalée dans cet aspect de l’implication émotionnelle.