Felia Litvinne 1860-1936

Felia Litvinne est certainement l’une des sopranos dramatiques les plus célèbres et les plus importantes de la première partie du XXème siècle.

Felia Litvinne (de son vrai nom Françoise-Jeanne Vassilievna Schütz) naquit, en 1860, à Saint-Pétersbourg. Son père était russe et sa mère canadienne-française. Si la famille de son père rattachait Felia à des origines russes, sa mère, Célestine Larraud la rattachait à des origines québécoises et françaises. Le père de Célestine, Francis Mount, avait un frère qui fut le docteur Philippe Edmond Mount (1840–1921), un des plus célèbres médecins québécois de son temps. Né à Mascouche le 18 novembre 1840, treizième et dernier enfant de Philip Mount et de Christina Munro de Jowlis, il avait fait ses études au Collège de Terrebonne et fut admis à la pratique de la médecine le 9 mai 1865. Chirurgien-major du 65e régiment, il fut pendant 49 ans médecin militaire et médecin-légiste. Il participa à la guerre de 1870 en Europe, ce qui lui valut d’être fait Chevalier de l’ordre de Léopold II de Belgique en 1906. Enfin, lors de son décès, certains journaux auraient dit que par lui, Felia serait une descendante directe de Mademoiselle de la Vallière et de Louis XIV…

Finalement, Felia a été élevée sous la forte influence française de sa mère et s’est toujours considérée comme française. Elle fut d’ailleurs naturalisée française. Elle passa une partie de son enfance en Italie puis à Paris avec sa soeur Hélène où elle étudia le chant, d’abord avec Mme Barth-Banderoli, puis avec Giovanni Sbriglia et surtout Pauline Viardot-García qui était la soeur de Maria Malibran et la fille du ténor Manuel Garcia, le grand pédagogue auteur d’une célèbre méthode d’enseignement du chant. 

Felia Livinne

Elle travailla également avec le grand baryton Victor Maurel. Après avoir chanté sur toutes les plus grandes scènes du monde, Maurel avait pris la direction du Théâtre italien à paris. L’inauguration de 1883 devait se faire avec Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi. La célèbre diva, Fidès Adler-Devriès, qui devait interpréter Amélia, étant souffrante, c’est Felia Litvine qui la remplaça au pied levé et fit ainsi ses débuts. En 1885, on l’entendit à Bordeaux, à Genève et à Barcelone. Au cours de la saison 1885-1886 et grâce au mariage de sa sœur avec le très célèbre baryton Édouard de Reszké, elle chanta à New York avec la Compagnie Mapleson. En 1888, en Italie, elle chanta à Rome, la Reine dans Hamlet, et à La Fenice de Venise le rôle de Valentine dans Les Huguenots de Meyerbeer, rôle qu’elle reprendra à l’Opéra de Paris et au Teatro San Carlo de Naples en 1890. L’année suivante, on put la voir dans les théâtres impériaux de Moscou et de Saint-Pétersbourg pour y chanter Cavalleria rusticana de Pietro Mascagni et Judith d’Alexandre Serov. Puis de 1886 à 1888, elle se fixa au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles où elle interpréta l’Africaine de Meyerbeer, Sigurd de Reyer, La Gioconda de Ponchielli, Hamlet d’Ambroise Thomas et la première Brünnhilde dans La Walkyrie en version française.

Après quelques rôles comme Elvira dans Ernani, Victor Maurel, alors co-directeur du théâtre des Italiens, mais dont les affaires vivotaient, l’invita à le rejoindre pour une tournée dans les provinces françaises. Après avoir chanté à Gênes et à Barcelone, elle fit une tournée aux États-Unis avec la Mapleson Opera Company. De retour en Europe, elle fit la tournée des principaux opéras, à Moscou (1890), à Saint-Pétersbourg (1890, 1899-1914), à Bruxelles (1886-1888) et au Grand Opéra de Paris, où elle a fit ses débuts en 1890 dans l’emploi vocal le plus glorieux de cette époque, Valentine des Huguenots. Elle se produisit à La Scala (1890-1896) interprétant Gertrude avec Emma Calvé dans le Hameau de Thomas.

Felia Litvinne, à gauche dans Yseult de Wagner à Saint Petersbourg en 1911, à droite dans le Cid de Massenet en 1908

Elle interrompit très brièvement sa carrière pour se marier avec le docteur Dupoux en 1893, mais ce mariage ne dura pas très longtemps. Elle revint sur scène en 1895, pour faire ses débuts au metropolitan Opera de new-York pour une série de rôles: Donna Anna, Gertrude, Aida, Sélika (dans L’Africaine), Chimène (dans Le Cid de Massenet), et des rôles wagnériens comme Brünnhilde et Isolde. Cependant, en matière de conviction artistique et d’autorité, elle ne pouvait se comparer ni à Milka Ternina ni à Lilli Lehmann, et sa voix n’avait pas l’éclat de Lillian Nordica. Pour ces raisons, Litvinne ne fut pas invitée à revenir au Met. De retour en France, elle participa à diverses grandes représentations wagnériennes avec les concerts Lamoureux et à l’Opéra. C’est en tant qu’Isolde qu’elle fit ses débuts à Covent Garden en 1899. Elle y chanta ensuite Gioconda, Donna Anna et Aida, mais le public la plébiscitait surtout dans les rôles wagnériens. Malgré cela, elle n’a jamais chanté à Bayreuth car elle ne voulut pas se plier aux exigences de Cosima (la veuve de Wagner qui dirigeait le Festival). La Russie l’a vue dans plusieurs cycles du Ring russe (1899-1914). Alfred Cortot, avec qui elle eut une liaison et qui était aussi répétiteur à Bayreuth, monta pour elle au Château-d’Eau, en première parisienne, Götterdämmerung et Tristan, en face de Charles Dalmorès.

Felia Litvinne. A gauche en Brunhilde

Elle a chanté Aida à Monte-Carlo en 1915 en compagnie d’Enrico Caruso et a fait ses adieux à l’opéra de Vichy en 1919.

Felia Litvinne

A partir de 1916, elle se consacra à l’enseignement. Elle eut de nombreux élèves notamment Nina Koshetz, Marcelle Denya et, surtout la plus réputée en la personne de Germaine Lubin à qui elle enseigna l’art de la déclamation. Elle a publié Exercices et Conseils (Paris 1924) ainsi que sa biographie sous le titre Ma Vie et Mon Art (Paris 1933) pour lequel elle reçut le Prix Charles Blanc de l’Académie française en 1936. Elle est aussi l’auteur d’arrangements pour chant et piano, par exemple de l’étude opus 10 numéro 3 de Chopin, Tristesse, dont il existe un enregistrement joué par son élève, Gemaine Lubin. 

Tombe de Felia Litvinne au Père-Lachaise

Pendant la guerre de 14-18, elle se dépensa sans compter dans les hôpitaux et vécut la fin de sa vie dans des difficultés financières. Il fallut une souscription pour lui permettre de se retirer dans une maison d’Auteuil, le “Cercle familial”, à l’usage des dames du monde ruinées. Elle mourut à Paris en 1936, appauvrie mais toujours idéaliste. Elle est inhumée au cimetière du Père-Lachaise (95e division).

La voix de Felia Litvinne était celle d’une une soprano dramatique mais de grande ampleur, englobant facilement le contre ut, et possédait d’ailleurs une technique de colorature remarquable, assez inhabituelle dans une voix aussi large. Une très grande voix donc. La couleur mezzo sombre de sa voix appartenait à la tradition française de Teresa Stolz et de Marie Cornélie Falcon. Ses premières séries de disques de 1902 étaient toutes accompagnées par le grand pianiste français Alfred Cortot. Plus tard, elle a enregistré pour Fonotopia. De toute évidence, la voix était encore plus remarquable par la qualité et le rayonnement que par le volume. «C’était une flamme», affirmait Germaine Lubin qui fut son élève et l’avait entendue, déjà quinquagénaire et devenue énorme, dans Alceste). C’est pourtant dans Wagner qu’elle devint une légende à Paris.  On raillait les proportions imposantes de Litvinne. Le mari de Colette, Willy, l’avait surnommée «la tour de mamelles». Elle fut une actrice gracieuse, sans plus, mais possédait une voix d’une générosité inépuisable.

Portrait de Felia Litvine par le peintre Alexei Alexeievich Harlamoff