Jessye Norman 1945-2019

Jessye Norman était une soprano dramatique américaine dotée d’une voix monumentale qui incarna avec noblesse les héroïnes qui, de Purcell à Stravinski, ont marqué l’histoire de l’opéra.

Jessye Norman est née le 15 septembre 1945 à Augusta, en Géorgie, aux États-Unis dans une famille de musiciens. Sa mère et sa grand-mère étaient pianistes et son père chantait dans la chorale de la paroisse qu’elle rejoindra plus tard. Ses parents militaient au sein de l’organisation NAACP pour les droits des Afro-Américains. Comme toute femme noire ayant grandit dans cette Amérique qui réservait des places dans les bus aux gens de couleurs, Jessye Norman fut confrontée très tôt au racisme quotidien et banal qui lui laissera une trace ineffaçable car rappelée pendant une grande partie de sa carrière.

Il sera donc entendu qu’elle mènera de front ses études de chant et un engagement nécessaire dans les combats pour les droits civiques aux États-Unis. Selon ses propres souvenirs, rapportés par le musicologue Alain Pâris, elle a appris très jeune le piano «par amour du chant» et le chant «par amour de la vie». Enfant, elle se destinait à la médecine. Mais un jour, elle entendit à la radio Rosa Ponselle et son destin s’en trouva changé. Elle découvrit également la voix profonde de Marian Anderson, l’une des pionnières noires de l’opéra aux États-Unis. 

Elle décroche une bourse à l’université Howard, établissement fondé à Washington pour accueillir les étudiants noirs, en pleine époque de la ségrégation. Elle en ressortit en 1967 diplômée de musique. Elle poursuivit sa formation au Conservatoire Peabody, à Baltimore, dans le Maryland, et à l’université du Michigan. À l’époque, Jessye était davantage fan des champions de baseball comme Hank Aaron des Braves de Milwaukee. C’est avec surprise qu’on la vit avouer qu’avant de se voir consacrée à Munich lors d’un concours international en 1969, elle n’avait pas songé à faire carrière. « Le concours, c’était juste un prétexte pour aller en Europe », disait-elle en 2002. Pourtant, suivre des cours auprès de Pierre Bernac, spécialiste de la mélodie française, à Ann Arbor dans le Michigan, alors qu’on vient d’Augusta en Géorgie dénote une volonté de chanter plus que du gospel dans une chorale. Un monde s’ouvrit à la jeune Jessye: l’univers musical européen, la poésie romantique allemande, les grands romanciers français. Elle acquit ainsi dans sa formation un souci du texte qui l’accompagnera toute sa carrière. 

Jessye Norman

Le grand virage intervint en 1968 quand Jessye obtint le premier prix au Concours international des radios allemandes et signa un contrat de trois ans avec l’Opéra de Berlin. En 1968, âgée de 23 ans, elle interpréta Elisabeth (Tannhäuser de Richard Wagner, compositeur qui occupera une importance de premier ordre dans sa carrière). Une femme noire interprétant des héroïnes allemandes! Aujourd’hui, l’idée ne chatouillerait l’oreille d’aucun mélomane, mais dans les années 60, quelle hardiesse !  Nous sommes en 1968, elle n’a que 23 ans, et fit sensation dans ce rôle d’ Elisabeth. Elle devint l’une des principales chanteuses de l’opéra de Berlin. Les contrats se succèdèrent. Elle se produisit dans les années qui suivirent avec plusieurs compagnies d’opéra allemandes et italiennes.

Jessye Norman

En 1970, elle fit ses débuts à Florence dans Deborah de Haendel et l’année suivante on l’entendit, entre autres, dans Idoménée de Mozart à Rome, dans L’Africaine de Meyerbeer à Florence et dans Les Noces de Figaro au Festival de Berlin. En 1971, elle décrocha, après audition, le rôle de la comtesse pour l’enregistrement par Philips des Noces de Figaro avec l’Orchestre symphonique de la BBC sous la direction de Colin Davis. En 1972, elle chanta à Berlin le rôle-titre d’Aida, rôle qu’elle chantera plus tard cette année-là à la Scala de Milan. La même année, elle chanta Aida en Californie au Hollywood Bowl et au Wolf Trap à Washington D.C. Elle donna aussi un récital Wagner au Festival de Tanglewood (Massachusetts). Durant l’automne de 1972, elle triompha en Cassandre à Covent Garden dans Les Troyens de Berlioz. Elle fit aussi cette année-là ses débuts au Festival d’Édimbourg. Elle retourna aux États-Unis en 1973 pour faire ses débuts sur la scène du Lincoln Center.

La France la découvrit dans Aida. Des invitations suivent au Festival d’Aix-en-Provence (Hippolyte et Aricie de Rameau en 1983, Ariane à Naxos de Richard Strauss en 1985), à l’Opéra-Comique (1984) et au Châtelet (1983, et régulièrement depuis 2000). C’est donc le public européen qui, pendant des années, va profiter de son timbre sombre et majestueux. Elle s’imposa comme l’une des sopranos dramatiques les plus reconnues, en particulier pour ses interprétations de Wagner.

Jessye Norman

Au milieu des années 1970, Norman décida d’interrompre de façon temporaire sa carrière de chanteuse d’opéra pour se consacrer aux récitals, élargir son répertoire et développer sa tessiture. Elle fit son retour à la scène en 1980 dans Ariane à Naxos à Hambourg et elle enregistra le rôle de Sieglinde dans La Walkyrie dirigée par Marek Janowski.

C’est en 1983 qu’elle fit ses débuts au Metropolitan Opera en Cassandre dans une production des Troyens de Berlioz dirigée par James Levine pour célébrer le centième anniversaire de la compagnie. La même année elle triompha au Festival d’Aix-en-Provence en Phèdre dans Hippolyte et Aricie de Jean-Philippe Rameau, sous la direction de John Eliot Gardiner. En janvier 1984, elle chanta dans la Symphonie N°2 de Gustav Mahler lors du concert exceptionnel (Musicians against nuclear arms) dirigé par Leonard Bernstein dans la cathédrale de Washington. L’année suivante elle enregistra le rôle d’Elsa dans Lohengrin dirigé par Georg Solti. Elle multiplia les concerts et triompha notamment dans les Quatre derniers lieder de Richard Strauss et dans la Mort d’Isolde de Richard Wagner. En 1987, elle chanta à Salzbourg la Mort d’Isolde sous la direction d’Herbert von Karajan. En 1988, elle chanta La Voix humaine de Francis Poulenc d’après la pièce de Jean Cocteau, ainsi qu’Ariane à Naxos de Strauss. En 1989 on la vit dans Erwartung de Schoenberg et Le Château de Barbe-Bleue en anglais avec Samuel Ramey, puis en 1990 dans le rôle de Sieglinde et ,l’année suivante, en Kundry dans Parsifal, toujours sous la direction de James Levine au Metropolitan Opera de New-York. En 1992, elle fut Jocaste dans Œdipus rex d’Igor Stravinsky sous la direction de Seiji Ozawa et, l’année suivante, Judith dans Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok, cette fois en hongrois, avec László Polgár, sous la direction de Pierre Boulez. En 1996 elle chanta Emilia Marty dans L’Affaire Makropoulos de Janáček au Metropolitan Opera. Elle enregistra en 1989, avec Seiji Ozawa et l’Orchestre National de France, une Carmen qu’elle chantait pour la première fois, mai ce ne fut pas un succès commercial. Elle accepta de se laisser filmer à Paris par Albert Maysles lors des sessions d’enregistrement. C’est un document unique qui permet de mieux apprécier la sensibilité artistique hors du commun de la célèbre soprano américaine.

Jessye Norman “la Marseillaise”

Parallèlement, elle chanta et enregistra les répertoires allemand et français de lieder et de mélodies, de Beethoven à Berg et de Berlioz à Poulenc, mais aussi Duke Ellington ainsi que de nombreux spirituals. Elle donna notamment un concert mémorable de spirituals en 1990 à Carnegie Hall avec la soprano Kathleen Battle et James Levine à la baguette. Elle fut fréquemment appelée à se produire à l’occasion d’événements publics ou de cérémonies: lors des prises de fonction des présidents américains en 1985 et 1997, lors de la célébration du soixantième anniversaire de la reine Élisabeth II, et, peut-être de façon plus mémorable, lors de la célébration du bicentenaire de la Révolution française sur la place de la Concorde à Paris, où elle chanta La Marseillaise, drapée dans une robe aux couleurs du drapeau français imaginée par le styliste Azzedine Alaïa, dans une mise en scène de Jean-Paul Goude et suivie en direct par 800 millions de téléspectateurs à travers le monde. Du jamais vu ! Sur l’avenue des Champs-Élysées, plus de 6000 artistes et figurants, répartis dans une douzaine de tableaux, défilèrent sous le regard ébahi du public. Une ode à la liberté restée dans la mémoire de nombreux Français ….

Jessye Norman, à gauche, et Jess Thomas chantant le duo de l’acte 1 de La Walkyrie de Wagner à New York, le 22 octobre 1983, lors du gala du centenaire du Metropolitan Opera.

Jessye Norman n’était pas qu’une voix, mais aussi une personne d’engagement. Ayant à coeur de mettre sa notoriété au service d’artistes issus de milieux défavorisés. Ainsi, elle fonda dans sa ville natale d’Augusta la Jessye Norman School of the Arts, gratuite pour les enfants des quartiers les plus démunis. Plusieurs fois récompensée, elle fut décorée des mains du président américain Barack Obama en 2009 alors qu’elle venait de se retirer des scènes depuis quelques années.  

Jessye Norman mourut le 30 septembre 2019 à New-York, âgée de 74 ans, des suites d’une septicémie consécutive à une opération de la colonne vertébrale survenue quatre ans plus tôt. Elle avait 74 ans.

Jessye Norman

Jessye Norman avait une voix ample d’une couleur particulièrement riche dans le médium et le grave. Elle pouvait chanter toute la tessiture de la voix féminine. On peut la ranger dans le type de voix dit de «Falcon» du nom de la célèbre chanteuse française du XIXème siècle, Cornélie Falcon. Née en 1814, elle était exceptionnellement talentueuse. Elle a chanté pour l’opéra à Paris quand elle était très jeune, à 18 ans. Elle avait une vaste tessiture et une belle voix. Elle était aussi une bonne actrice. Beaucoup de compositeurs très connus ont écrit des rôles pour elle. Malheureusement, elle a perdu sa voix brutalement quand elle avait 23 ans. Certains pensent qu’elle a commencé à chanter quand elle était trop jeune.

Pour Jessye, la largeur de sa tessiture, la beauté de son timbre ainsi que la puissance et la souplesse de son émission lui ont ouverts les portes d’un répertoire qu’elle a voulu le plus large possible. Car si elle a interprété les grands rôles du répertoire (Verdi et Mozart notamment), Jessye Norman a surtout marqué le répertoire wagnérien de son empreinte (Sieglinde, Kundry, Isolde, Brünnhilde), enregistré des versions légendaires des Quatre derniers lieder de Richard Strauss ou du Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók. Si sa Carmen fut un échec – il en faut bien dans une carrière aussi longue – elle aura mieux défendu Berlioz et Saint-Saëns. Son intérêt pour des œuvres complexes comme le Erwartung de Schönberg ou l’Oedipus Rex de Stravinsky fut à l’origine de réussites incontestables.

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