Emma Calvé 1858-1942

Emma Calvé, née Rosa Emma Calvet, était une soprano française à la tessiture exceptionnelle et à la technique exemplaire qui fut la chanteuse d’opéra française la plus célèbre de la Belle Époque.

Elle est née le 15 août 1858 à Decazeville, ancienne petite ville minière de l’Aveyron. Son nom de naissance était Rosa Emma Calvet. Son père, Justin Calvet, était ingénieur civil. Elle passa d’abord son enfance en Espagne avec ses parents, puis dans différentes écoles conventuelles de Roquefort et de Tournemire en Aveyron. Brillante élève, elle réussit le concours d’entrée des PTT, mais sa vocation était ailleurs, car déjà sa voix la distinguait. Si bien que l’évêque Monseigneur Bourret, au cours d’une fête d’école à Saint-Affrique aurait dit: «C’est la voix du bon Dieu que cet enfant a dans la gorge, il faut qu’elle fasse carrière.» Après la séparation de ses parents, sa mère l’emmena à Paris en vue de la pousser vers une carrière de chanteuse. Là, elle commença à étudier le chant avec Jules Puget qui était un remarquable pédagogue. C’est lui qui lui conseilla d’abandonner le “T” de son vrai nom, Calvet pour Calvé.

Elle termina ses études de chant au Conservatoire de Paris en 1882. Sa mère dut faire des ménages car elle n’avait que de faibles revenus auxquels s’ajoutaient les rares mandats expédiés par son mari parti travailler en Amérique du Sud et où il avait lui-même du mal à survivre. La famille menait donc une vie de privations. Dans l’espoir de les aider, Emma alla passer une audition en cachette au café-concert l’Eldorado. Elle y interprèta naïvement l’air de la Favorite O mon Fernand. Interrompue par les rires et les quolibets dès les premières mesures, elle s’enfuit en larmes, humiliée. Son professeur, Jules Puget, a qui elle confia sa mésaventure, lui procura un engagement pour des concerts classiques dans des sociétés philharmoniques.

A Paris, elle travailla ensuite avec la célèbre enseignante Mathilde Marchesi puis avec Rosine Laborde.

A gauche: Mathilde Marchesi (1821-1913). A droite: Rosine Laborde (1814-1907)

Mathilde Marchesi, dite “la Marchesi”, qui avait appris le chant auprès du célèbre Manuel Garcia grand théoricien du chant (qui était par ailleurs le père de la Malibran et de Pauline Viardot), était la plus célèbre enseignante de son temps et fut surtout connue comme l’enseignante d’un nombre surprenant de grandes chanteuses, et aussi comme la personne qui a permis la transmission de la technique du bel canto vers le XXème siècle. Ses idées sont encore étudiées, principalement par des sopranos, voix pour lesquelles la Marchesi s’était spécialisée. Elle affirmait qu’il n’y avait que deux styles de chant, le bon … et le mauvais,  et soutenait qu’un chanteur bien formé pouvait chanter l’ancien style du bel canto aussi facilement que le style de chant, plus récent, plus dramatique. On ne parlait pas encore de vérisme. Elle préconisait généralement un style de chant naturel et une méthode de respiration assez instinctive et s’opposait à la position de la bouche «souriante» que préféraient de nombreux enseignants de son temps. Elle était particulièrement préoccupée par le registre vocal, l’appelant « l’Alpha et l’Oméga de la formation et du développement de la voix féminine, pierre de touche de toutes les méthodes de chant, anciennes et nouvelles.» Elle a également exprimé à plusieurs reprises son mépris pour les enseignants de son époque qui ont utilisé des méthodes qui prétendaient développer pleinement la voix en seulement un ou deux ans. Au lieu de cela, elle estimait que l’entraînement vocal nécessitait de prendre du temps.

Emma ne restera que 6 mois avec la Marchesi mais en tirera de bonnes bases. Elle travailla ensuite avec Rosine Laborde dont le maître avait été un élève de Cherubini. Cette dernière va la mettre sur les rails de la perfection. Après avoir passé sept ans à l’Opéra de Paris, Laborde avait entrepris une carrière à l’étranger interprétant des oeuvres comme Norma, Martha, la Sonnambula, le barbier de Séville. Elle a été applaudie à la Scala de Milan, Barcelone, Rio de Janeiro, New York, Boston, Philadelphie, Berlin, Stettin, Riga, Moscou. Vers 1865, elle a dit adieu à la scène pour revenir à Paris, au 66 rue de Ponthieu, pour se consacrer à l’enseignement, où elle s’est acquis une grande réputation. Outre Emma Calvé, elle a formé beaucoup d’artistes de renom comme Lucy Arbell, Marie Delna, Jeanne Gerville-Réache, Jeanne Merey ou Meyrianne Hégion.

Alessandro Moreschi (1858-1922). Considéré comme le dernier des castrats, il était chanteur et devint directeur de chœur de la Chapelle Sixtine à Rome. Il était également professeur. A la fin de sa carrière se voix s’étendait du La3 au Sol4 et il fut le seul castrat à réaliser des enregistrements sonores vers la fin de sa carrière.

Alors qu’elle était une mezzo-soprano, Emma Valvé parvenait à faire des notes suraiguës grâce à une technique particulière qu’elle apprit auprès du dernier des castrats de la chapelle Sixtine à Rome, Alessandro Moreschi (1856-1922). Ce dernier, essentiellement chanteur d’église, a laissé au début du siècle les seuls témoignages phonographiques de vrai castrat dont on dispose. Bien qu’il ne possédât plus la fabuleuse technique de ses glorieux aînés, il lui a transmis le secret de l’émission d’une note particulière, qu’elle appelait sa quatrième note. Celle-ci sonnait comme en écho à la précédente, et seuls les castrats savaient la produire. Par chance, elle l’enregistra, preuve de la réalité du fait, ce qui donne une idée de l’étendue absolument exceptionnelle de sa voix.

Après un harassant travail vocal, elle finit par se faire remarquer pour devenir la brillante diva qui séduira le monde entier. Elle fit une tournée en Italie, où elle vit la célèbre actrice Eleonora Duse, dont le jeu scénique a profondément influencé la jeune chanteuse. Elle débuta à Nice, dans une représentation à bénéfice. Engagée au théâtre de la Monnaie de Bruxelles, elle y débuta le 25 septembre 1882 dans le rôle de Marguerite du Faust de Gounod, bénéficiant à cette occasion des conseils de Caroline Miolan-Carvalho (l’épouse du directeur de l’Opéra Comique), spécialement dans le domaine du phrasé, puis ce fut Hérodiade et Robert le Diable. Sa large tessiture lui permit d’interpréter des rôles de soprano lyrique comme de soprano dramatique. Le 16 décembre 1884, Victor Maurel lui confia le rôle de Bianca dans Aben-Hamet de Théodore Dubois au Théâtre-Italien à Paris. Elle chantera ensuite dans ce théâtre Les Pêcheurs de perles (Leïla) le 20 avril 1889. Elle passa à l’Opéra-Comique pour y créer le 11 mars 1885 le Chevalier Jean de Joncières (Hélène), et y reprit Zampa, l’Eclair, les Noces de Figaro, Lalla Roukh et la Flûte enchantée.

Eleonora Duse, dite “La Duse”. Eleonora Duse est une comédienne italienne née le 3 octobre 1858 à Vigevano et morte le 21 avril 1924 à Pittsburgh. Elle est considérée comme l’une des plus grandes comédiennes de son temps (sa seule rivale était Sarah Bernhardt). Le jeu de la Duse influença fortement Emma calvé.
Calvé dans Ophélie du Hamlet de Ambroise Thomas

Mais c’est en Italie, à Milan, à Naples, à Rome, à Florence, qu’Emma Calvé devait conquérir la renommée qui s’est attachée à son nom. Elle y chanta surtout le répertoire français et se fit acclamer particulièrement dans Hamlet d’Ambroise Thomas, tout en se montrant dans plusieurs ouvrages italiens: Flora mirabilis de Samara (Scala de Milan, 1884), l’Amico Fritz, de Pietro Mascagni (Teatro Costanzi de Rome, 31 octobre 1891), etc.  Après une représentation d’Ophélie dans Hamlet à la Scala de Milan elle fut félicitée en personne par la célèbre tragédienne Eléonora Duse qui était pour elle le modèle absolu! Ce sera le prélude d’une grande amitié.
Au terme de cette tournée italienne, Emma Calvé était reconnue comme une grande chanteuse d’opéra doublée d’une excellente comédienne.

Sous le ciel d’Extrême-Orient, en pousse-pousse

Après quelques années passées en Italie, elle partit pour l’Amérique, où elle obtint de mémorables succès, puis revint en Europe pour se faire entendre à Londres, au théâtre de Covent Garden. En 1892, elle revint à l’Opéra-Comique où Léon Carvalho lui proposa de reprendre le rôle de Carmen de Bizet. Ce rôle créé par la cantatrice Célestine Galli-Marié n’avait pas été repris depuis la retraite de cette dernière. Avec un professionnalisme digne d’éloges, Emma partit en Espagne pour s’imprégner du rôle. La première eut lieu le 25 novembre 1892. Ce fut un triomphe! Elle chantera ce rôle le 23 décembre 1904 pour la 1000ème représentation. Elle jouera l’héroïne de Bizet plus de 3 000 fois au cours de sa carrière marquant ainsi définitivement le rôle de son empreinte.

Emma Calvé dans Carmen

Peu après ce succès, Calvé insista auprès de Massenet pour qu’il accepte le livret de La Navarraise, que son amant de l’époque, Henri Cain, a tiré d’une nouvelle de Jules Claretie intitulée La Cigarette. Il semble que dès les premiers mois de 1893, elle l’ait incité à relever le défi du vérisme italien: «Si le petit drame lyrique dont je vous ai parlé vous agrée, pourriez-vous lui dire [au directeur de Covent Garden] que j’aimerais le créer à Londres ? […] Je serais si heureuse et si fière de créer un de vos ouvrages, d’abandonner et de faire enrager un peu ces Maëstrini italiens qui depuis quelques années semblent vouloir monopoliser Covent Garden.» Dans la version américaine de ses mémoires, Calvé prétend avoir vu dans son enfance un combattant carliste faire irruption chez ses parents, qui dissimulèrent le rebelle poursuivi par les forces de l’ordre. Calvé apposera d’ailleurs sa signature à la fin de la partition manuscrite de La Navarraise. Elle triompha aussi dans Cavalleria rusticana (Santuzza), qui, avec La Navarraise qu’elle avait créé le 20 juin 1894 au Covent Garden de Londres, resteront deux interprétations mémorables. La reine Victoria se fit représenter l’œuvre en privé à Windsor. Victoria apprécait beaucoup Calvé et elle l’invita régulièrement, chaque année, pendant 12 ans, au château de Windsor. Elle lui offrit notamment une broche avec perles et diamants formant le monogramme royal orné d’une couronne sertie de rubis. Une autre fois ce fut un chien, un coolie écossais appelé Jack. La cantatrice fut également invitée à venir poser pour Lady Feodora von Gleichen, jeune cousine de la reine, qui devait sculpter d’elle un buste de marbre (l’œuvre, exposée en 1896, s’intitule hélas «Madame Emma Calvé as Santuzza », ce n’est donc pas en Navarraise qu’elle fut immortalisée). Ce buste est toujours visible au château de Windsor.

Calvé: à gauche dans Hérodiade; au centre dans Cavallera rusticana; à droite dans Sapho
Calvé: à gauche dans Hamlet; au centre dans la Carmélite; à droite dans la Navarraise
Affiche de Sapho

Le jeu ardent de Calvé, sa voix superbe, suscitèrent un projet vite avorté: Jules Claretie avait proposé de rédiger le livret d’un Macbeth que Massenet mettrait en musique. Henri Cain suggèra pour sa part d’adapter le roman d’Alphonse Daudet Sapho, «histoire d’un collage». En décembre 1895, Massenet écrivit à Calvé qu’il avait bien avancé sur le livret de Sapho avec Henri Cain et Arthur Bernède. L’été suivant, le compositeur lui adressa ce message enthousiaste: « Songez que cette Sapho tient mon cœur et ma vie – Cette pièce est de 1er ordre ; c’est du théâtre tellement vrai, vrai, vrai !! – Quel rôle ! serai-je heureux si vous êtes satisfaite ! » Peu après, alors que les Massenet séjournent chez Calvé, au château de Cabrières qu’elle a acheté en 1894, elle lui aurait demandé d’insérer la chanson de Magali car cet air était un de ses grands succès en récital. Massenet dut trouver cocasse de faire chanter à Calvé la romance provençale O Magali, dont Gounod avait donné une version abâtardie dans Mireille. La partition d’orchestre fut achevée le 7 octobre 1896.  Mais Calvé était encore sous contrat aux Etats-Unis jusqu’en avril 1897, et en attendant, elle déchiffra la partition avec le compositeur. Massenet lui conseilla même de rendre visite à Hortense Schneider, pour atteindre la juste dose de vulgarité qui devait entrer dans la composition du personnage, pour chanter «avec plus de fantaisie» certaines phrases du rôle. Hortense Schneider chanteuse vedette d’Offenbach avait été la reine du second empire, comme actrice et aussi comme grande courtisane (elle fut surnommée “le passage des princes.”) Calvé créa finalement la Sapho de Massenet Le 27 novembre 1897.

Emma Calvé (Huile sur toile de Jacques Peter)

Pendant sa tournée en Amérique, Henri Cain la quitta pour une jeune chanteuse, Julia Guiraudon, qui interprètait dans Sapho le rôle de la vertueuse Irène. Henri Cain l’épousera bientôt. Emma accusa le coup et, furieuse, prendra bien soin d’éviter de côtoyer sa collègue, renonçant même à créer certains rôles pour ne pas être sur scène avec sa rivale. Julia Guiraudon créera ensuite pour Massenet le rôle-titre de Cendrillon, elle sera la voix de coulisse pour quelques phrases à la fin du ballet La cigale ainsi que Junia dans Roma, trois œuvres dont, ô coïncidence, le livret était de Henri Cain.
Peu après le grand succès de la première de Sapho, Albert Carré, nouveau directeur de l’Opéra-Comique (Léon Carvalho a succombé à une attaque d’apoplexie foudroyante, le 29 décembre), suspendit les représentations jusqu’en avril, où eut lieu une reprise, d’abord avec Calvé, puis en mai avec Georgette Leblanc. En 1909, lorsque Marguerite Carré, femme du directeur de la Salle Favart, décida d’interpréter le rôle, son époux obtint de Massenet une scène supplémentaire composée à son intention, sans doute pour mieux lutter contre le spectre de Calvé… Et Albert Carré obtint pour sa femme l’exclusivité de ce «tableau des Lettres» pendant deux ans (la même année, quand Mary Garden chanta Sapho à New York, ce fut donc sans cet acte supplémentaire).

Emma Calvé interprèta ses rôles sur les plus grandes scènes du monde et dans tous les pays. Elle faisait un triomphe partout où elle passait. Covent Garden et le château de Windsor en Angleterre, le Métropolitan Opéra à New York, Boston, Chicago, l’Inde, le Japon, la Russie, l’Australie…elle fut acclamée dans le monde entier. À l’Université de Columbia , le public la rappella plus de vingt fois et pour le disperser on fut obligé de l’arroser avec des lances à incendie !

Lorsqu’elle voyageait à travers les Etats-Unis, elle se déplaçait à l’instar d’un chef d’état, à bord d’un train spécial qui transportait aussi sa suite, les bagages, les costumes et les choristes.

Le train spécial d’Emma Calvé pour ses tournées américaines comporte un wagon privé qui lui est réservé et porte son nom. Elle l’appelle ‘ma roulotte”. A l’intérieur, on trouve un grand salon Louis XV, trois chambres et une salle de bains.

Elle abandonna la scène en 1910 et se retira au château de Cabrières, près de Millau, qu’elle avait acheté en 1894. Elle était très attirée par l’occultisme et l’ésotérisme. Elle s’est parfois fait appeler Calvé de Roquer, mais ce n’est qu’un titre fantaisiste. En 1922, elle publia ses mémoires: My life.  En 1929, la mort de son neveu Elie Calvet, qu’elle considérait comme son fils, l’a profondément attristée. Elle lui a dédié ses Souvenirs, publiés en 1940 : Sous tous les ciels j’ai chanté… Elle fut nommée chevalier de la Légion d’honneur le 25 septembre 1931, la basse Philippe Montégut étant son parrain.

En 1895, elle habitait 45 avenue Montaigne à Paris 8ème et en 1931, 9 rue d’Artois à Paris 8ème.

Emma Calvé était une femme de cœur. Elle a fondé un orphelinat pour les enfants en difficultés. Cette générosité va s’exprimer, dès les débuts de la guerre de 14-18, comme l’explique si bien son biographe, le regretté Georges Girard. En décembre 1914, elle partit pour l’Amérique, afin de recueillir des fonds pour la Croix Rouge française, destinés à soigner les blessés. “À mon tour de faire mon devoir, écrivit-elle. Ma pauvre mère éplorée, mes amis, disent qu’il y a grand danger, de traverser l’Atlantique à cause des torpillages. Et après ? Est-ce que nos soldats hésitent à aller au front ?”

Emma Calvé chantant à New-York la Marseillaise
en tenue alsacienne enveloppée
du drapeau tricolore

Elle engrangea des recettes impressionnantes qu’elle transmit à l’Ambassadeur de France et cela représentait des milliers de dollars. En avril 1915 au Théâtre Lafayette de New York, elle voulut que la soirée fût donnée au profit de la Croix Rouge. Elle y chanta La Marseillaise. Sous l’effet de l’émotion, sa voix trembla un peu au début, mais elle se ressaisit. Le Chant du Départ, Le Clairon de Déroulède eurent un succès indescriptible. Au milieu des acclamations, la grande soprano déploya le drapeau tricolore sur le sol des États-Unis. Dans ses courriers, elle ne fut pas tendre avec les Allemands “les barbares s’occupent en ce moment, de massacrer là-bas, nos chers martyrs, qui sacrifient leur vie… ces monstres.” En 1916, au Bazar des Alliés-Central Palace, 30 000 personnes l’acclamèrent dans un programme patriotique ou elle interpréta encore La Marseillaise, vêtue en Alsacienne et drapée dans les plis du drapeau tricolore. La quête dans un casque rapporta 50 000 dollars. A San Francisco, la diva, à la demande du public, chanta Le Clairon. C’est alors que 200 Allemands environ qui étaient dans la salle, se mirent à la siffler (les Etats-Unis n’étaient pas encore en guerre). Les spectateurs vexés se levèrent et crièrent “Vive la France, à bas les Boches …” Au lendemain de la Victoire du 11 novembre 1918, Emma Calvé continua d’agir pour les orphelins de guerre et pour les blessés. 

En 1892, elle prêta sa voix et finança la construction du clocher du Sacré Coeur de Millau (Aveyron). En 1913, elle chanta à Saint-Affrique (Aveyron) pour financer la restauration de l’orgue de l’église. L’argent, qu’elle gagnait en abondance, fut en grande partie reversé à des œuvres charitables. De par sa fréquentation des enfants d’ouvriers à Decazeville, puis plus tard ceux des agriculteurs du Larzac dans sa petite enfance, elle garda une profonde estime pour la classe ouvrière. Elle n’hésita pas en 1911, puis en 1935 à soutenir avec son argent, les longues grèves des ouvriers gantiers de Millau.

Peu de choses sont connues de la vie sentimentale d’Emma Calvé. De 1892 à 1897, elle eut une liaison avec l’écrivain dramaturge Henri Cain qui, comme on l’a vu, profitant d’une tournée américaine de la diva, jeta son dévolu sur une jeune soprano bordelaise, Julie Guiraudon, qu’il épousa en 1904. Elle eut ensuite une liaison tumultueuse avec Jules Bois, romancier dramaturge marseillais, son cadet de dix ans, féru d’occultisme. Elle écrira plus tard: «Ayant tout sacrifié au théâtre, je n’ai pas mérité le bel amour qui contente et qui dure.»

 A-t-elle eu un enfant illégitime? Certains ont émis l’hypothèse qu’il serait enterré dans le caveau de sa famille à Decazeville. On ne sait pas.

Sa vie familiale se résuma à la grande affection qu’elle portait à son neveu Elie, Emmanuel, Eugène Calvet (1904-1929) , premier prix du conservatoire de Paris. Elle le considérait comme son fils. Dramatiquement, il mourut subitement sur scène en 1929. Très affectée par ce décès, elle vendit le château de Cabrières qu’elle lui destinait.

De 1892 à 1899, elle fréquenta Camille Flammarion et son épouse. Chez eux on parlait d’occultisme. Le grand astronome était passionné par ce sujet dans le cadre de ses études sur les phénomènes paranormaux. Elle fréquenta le Cabaret du Chat Noir à Paris en compagnie d’Alfons Mucha, et de Papus qui en 1893 l’initia à l’occultisme.

Elle fréquenta aussi et surtout le Swami Vivekananda qui était un “maître spirituel”, une sorte de sage, qui avait fait connaître l’hindouisme au monde occidental. Elle écrivit dans ses mémoires:

«J’ai eu la chance et la joie de connaître un homme qui a vraiment «marché avec Dieu», un être noble, un saint, un philosophe et un véritable ami. Son influence sur ma vie spirituelle était profonde. Il m’a ouvert de nouveaux horizons, élargissant et vivifiant mes idées et idéaux religieux, m’apprenant une compréhension plus large de la vérité. Mon âme lui portera une reconnaissance éternelle. Cet homme extraordinaire était un moine hindou de l’ordre des Vedantas. Il s’appelait Swami Vivekananda et était largement connu en Amérique pour ses enseignements religieux. Il donnait des cours à Chicago un an lorsque j’étais là-bas, et comme j’étais à ce moment-là très déprimée dans l’esprit et le corps, j’ai décidé d’aller le voir, ayant vu comment il avait aidé certains de mes amis. Un rendez-vous a été fixé pour moi et quand je suis arrivée chez lui, j’ai immédiatement été introduite dans son bureau. Avant de partir, on m’avait dit de ne pas parler jusqu’à ce qu’il s’adresse à moi. Quand je suis entrée dans la pièce, je me suis donc tenue devant lui en silence pendant un moment. Il était assis dans une noble attitude de méditation, sa robe jaune safran tombant en ligne droite sur le sol, la tête enveloppée dans un turban penché en avant, les yeux au sol. Après une brève pause, il parla sans lever les yeux. «Mon enfant», dit-il, «quelle atmosphère troublante vous dégage! Sois calme! C’est essentiel!” Puis, d’une voix calme, tranquille et distant, cet homme, qui ne connaissait même pas mon nom, me parla de mes problèmes secrets et de mes angoisses. Il a parlé de choses que je pensais inconnues même de mes amis les plus proches. Cela semblait miraculeux, surnaturel! “Comment savez-vous tout cela?” demandai-je enfin. “Qui vous a parlé de moi?” Il m’a regardée avec son sourire tranquille comme si j’étais un enfant qui avait posé une question stupide. “Personne ne m’a parlé”, répondit-il doucement. «Pensez-vous que cela soit nécessaire? Je lis en toi comme dans un livre ouvert.» …/…Les heures que j’ai passées avec ce doux philosophe sont restées dans ma mémoire comme un temps à part. Ces êtres, purs, beaux et éloignés, semblaient appartenir à un autre univers, un monde meilleur et plus sage.»

Le Swami Vivekananda

Calvé a revu le Swami à Paris pendant près de trois mois au cours desquels il donna deux conférences au Congrès d’Histoire des Religions à la Sorbonne (3 au 8 septembre 1900). Par la suite, elle voyagea avec lui, Monsieur et Madame Loyson, Jules Bois et Mlle Josephine MacLeod à travers le sud-ouest de l’Europe jusqu’à Constantinople. Dans ses souvenirs de ce voyage Emma Calvé a écrit: “Quel pèlerinage ce fut! La science, la philosophie et l’histoire n’avaient pas de secrets pour le Swami. J’ai écouté de toutes mes oreilles le discours sage et savant qui se déroulait autour de moi. Je n’ai pas tenté de me joindre à leurs arguments, mais j’ai chanté en toutes occasions, comme c’est ma coutume. Le Swami discutait de toutes sortes de questions avec le Père Loyson [Père Hyacynthe], un érudit et théologien réputé. Il était intéressant de voir que le Swami était en mesure de donner le texte exact d’un document, la date d’un Conseil de l’Église, lorsque le père Loyson lui-même n’était pas certain.”

L’abbé Bérenger Saunière

L’affaire de Rennes-le-Château et les rapports de Emma Calvé, vrais ou supposés, avec l’abbé Saunière collent maintenant à sa biographie. En résumé (mais l’histoire est beaucoup plus compliquée et fait encore couler beaucoup d’encre), l’abbé Bérenger Saunière, arriva sans un sou à la cure de Rennes-le-Château en 1885, puis, en effectuant des travaux dans l’église délabrée et en fouillant dans le cimetière, il semble avoir découvert certains documents, de l’argent ou des indices…. Au fil du temps, son enrichissement spectaculaire, ses constructions pharaoniques et son train de vie somptueux, ainsi que les explications désinvoltes qu’il donna, troublèrent les hautes instances ecclésiastiques qui finirent par le suspendre en 1910. Il mourut en 1917. L’explication de cet enrichissement reste un mystère. Diverses hypothèses ont cours: trésor des Wisigoths, documents compromettants pour l’Eglise, etc. Il se pourrait qu’il ait rencontré Emma à Paris lors de divers voyages. De là à penser qu’elle l’aurait en partie financé … En fait il semblerait que le seul argument qui ait rattaché Saunière à Emma Calvé soit la découverte dans les affaires du curé d’un carton publicitaire du chocolat Poulain à l’image d’Emma Calvé…Le mystère reste toutefois entier et toutes les conjectures sont ouvertes…

Le château de Cabrières

Le 25 octobre 1894, Emma Calvé acheta le majestueux château de Cabrières situé à 12 Km de Millau. Une folie. Le château, de type féodal, est perché comme un nid d’aigle dominant la vallée, et comporte des parties datant du XIIème et XVème siècles. Entre deux galas aux quatre coins du monde, elle aimait se reposer dans son château où elle organisait avec ses amis du Tout-Paris, Camille Flammarion, Paul Barrès, Erik Satie et Sarah Bernhardt en tête, des séances de spiritisme. Elle l’a acheté pour se ressourcer dans son pays aveyronnais qu’elle aimait tant. Outre qu’il fut un lieu privilégié pour le bonheur de ses vieux parents, Cabrières devint vite un sanatorium d’été pour des enfants pauvres. Elle en fit aussi une école d’art lyrique et de chant pour des master-classes courues par les apprenties du monde entier. Elle y reçut nombre d’élèves, notamment américaines. Elle le revendit après le décès de son neveu.

Emma Calvé avec ses élèves américaines, à Paris

Le soir de la 1000ème représentation de Carmen, après avoir chanté l’hymne occitan Se Canto, Emma Calvé annonça qu’elle se retirait à la scène: «Mon bon sens rouergat me suggère qu’à quarante-sept ans, on n’a plus le droit de jouer les amoureuses» déclara-t-elle. Elle cessa de jouer mais continua de courir le monde en donnant des concerts.

Elle fut nommée chevalier de la Légion d’Honneur le 25 septembre 1931 et reçut sa décoration des mains du ministre Mario Roustan, au cours d’une réunion d’amis. Il est dit qu’au cours de cette réunion, elle raconta de savoureuses histoires, truffées de mots patois et notamment rappela à Mario Roustan, le temps où, jeune homme, il escaladait les murs du château de Cabrières pour se promener sur les terrasses…

Après s’être retirée en 1910, dans son château, elle y enseigna donc le chant. Elle le revendit à un industriel gantier de Millau après la mort de son neveu en 1929 et séjourna ensuite à Peyreleau (Aveyron) dans la maison nommée Vieux Logis . Elle termine sa vie dans le dénuement au château de Creissels (Aveyron) puis, désargentée alors qu’elle avait gagné des millions et des millions de francs-or,  chez une amie, Madame Hubin, et au couvent des sœurs du village. Toute sa fortune a été dépensée en oeuvres charitables et au service des autres. Il existe peu d’exemples comparables.

La tombe d’Emma Calvé à Millau. N°1254

Atteinte d’un cancer du foie, elle fut hospitalisée à la clinique du Docteur Parès à Montpellier. Elle mourut le 6 janvier 1942 à l’âge de 83 ans dans la quasi solitude et fut enterrée dans le cimetière de Millau. Une petite partie du musée de Millau lui est consacrée. On peut y voir une prodigieuse collection de costumes de scène, bijoux et documents de la célèbre cantatrice, que la Société des Amis d’Emma Calvé a confiée au Musée de Millau en 2004. Au total plus de 200 pièces dont 170 identifiées à partir des 130 opéras interprétés par Emma Calvé.

Le musée de Millau

La principauté de Monaco a émis un timbre à son effigie en 2017.

Le samedi 11 octobre 2019, à Paris, a été inaugurée l’impasse Emma Calvé par Jean-François Galliard, président du conseil départemental de l’Aveyron, et Catherine Baratti-Elbaz, maire du XIIe arrondissement. Cette impasse se situe à l’intérieur de l’ancienne caserne Reuilly dont les jardins viennent de s’ouvrit au public. Jean-Paul Desprat, historien et propriétaire du château de Gironde, était présent en compagnie de Laetitia Bex-Cantos.

«Une alternance rare d’attaques mordantes et de sons filés, incroyablement purs, aux legati impeccables et à la variété étonnante de couleurs, réalisant un équilibre entre bel canto et vérisme, le tout servi par une grande stabilité dans l’émission vocale, ce qui lui permet aussi bien de chanter en virtuose les passages de pure technique que de produire des effets dramatiques avec les seuls sortilèges de la voix sans cesser d’être musicale.» (Rodolfo Celleti). On reste ébahi devant sa large tessiture allant du mezzo grave au soprano le plus aigu mais aussi par son talent de comédienne et de tragédienne qui furent légendaires. Elles restera probablement la plus grande interprète de Carmen. Pour Reynaldo Hahn elle ne trahissait jamais la musique et son chant a toujours été de la plus parfaite beauté. Même aujourd’hui, malgré les moyens modernes de communication, nous n’avons qu’une pâle idée de la vénération dont fut l’objet Emma Calvé. Elle accomplit la plus grande carrière internationale jamais réalisée par une chanteuse française.

Calvé dans Carmen

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