Licia Albanese 1909-2014

Licia Albanese était une soprano lyrico-spinto italo-américaine qui fit une immense et triomphale carrière aux Etats-Unis, notamment au Met de New-York et au San Francisco Opera, où elle incarna pendant un quart de siècle l’opéra italien. 

Felicia Albanese naquit le 22 juillet 1913 à Noicàttaro, qui fait aujourd’hui partie de Torre a Mare, un quartier de Bari situé sur les bords de la Mer Adriatique dans la région des Pouilles. Après des études de piano, elle choisit de déployer son énergie dans le chant qu’elle va étudier d’abord au Conservatoire de Bari, puis avec la soprano Giuseppina Baldassare Tedeschi, qui fut une contemporaine de Giacomo Puccini et la plus grande Cio-Cio-San de son époque. 

La soprano Giuseppina Baldassare Tedeschi (1881-1961). Elle fut formée au Liceo Musicale Rossini à Pesaro avec le professeur Brambilla Ponchielli et avec Anna Vestri. Elle fit ses débuts en 1905 à Coccia of Novara dans Iris de Mascagni. En 1908, elle obtint son premier engagement important pour le Théâtre Liceo de Barcelone. Cio-Cio-San fut son rôle préféré. Elle se retira des scènes en 1930 mais un an plus tard, elle accepta de chanter à Turin à la Radio dans la première de Cuore di Wanda de C. Guarino. De 1936 à 1938, elle enseigna à l’Académie de Santa Cecilia à Rome et parmi ses élèves on compte Pia Tassinari, Licia Albanese et Stella Roman.

En 1933, Licia Albanese remporta à Bologne le Concours international de chant italien et fit ses débuts en 1934 à l’Opéra de Bari dans le rôle de Mimi (La Bohème). La même année elle chanta à l’Opéra de Rome Micaëla (Carmen) et Pamina (La Flûte enchantée). En 1935, elle participa au festival des Arènes de Vérone dans le rôle d’Anna (Loreley de Catalani), puis remplaça au pied levé à La Scala de Milan une soprano défaillante dans le rôle de Cio-Cio San (Madame Butterfly). Ce fut un triomphe et ce rôle lui restera à jamais associé, même si elle obtint des succès retentissants avec d’autres rôles, comme celui de Mimi, Violetta (Traviata), Manon Lescaut, Liu (Turandot), Tosca, Nedda (Paillasse), Marguerite (Faust), Manon ou de Desdémone (Otello)… Au cours de sa longue carrière elle interprétera plus de 300 fois Madame Butterfly. Toujours à la Scala, elle y chanta aussi : Lauretta (Gianni Schicchi), Mimì et Micaëla. 

Licia Albanese dans Madame Butterfly

Après avoir acquis une très bonne réputation en Italie, en France, en Angleterre et à Malte, Licia Albanese quitta l’Europe en 1939, à l’âge de 27 ans, pour les Etats-Unis où sa carrière va désormais se dérouler et sa notoriété s’amplifier. En 1945, elle épousa le courtier en valeurs mobilières Joseph Gimma, également originaire de Bari, et l’année suivante, elle participa à l’enregistrement de Traviata dirigé par Toscanini. Pour cet engagement, elle a dû se battre avec les tempi rapides et inflexibles du terrible maestro! Dans La Bohème, elle a toujours été une Mimì affectueuse, comme le montre son enregistrement d’avant-guerre, avec Gigli en Rodolfo. C’est sur la base de cet enregistrement que Gigli recommanda Albanese à Edward Johnson, alors directeur général du Met, ce qui motiva son engagement à New-York.

Licia Albanese

Elle débuta au Metropolitan Opera de New-York le 9 février 1940 dans Madame Butterfly qu’elle chantera 72 fois sur cette scène. Son succès fut instantané et elle sera considérée comme l’interprète idéale des héroïnes tragiques de Puccini. «Un nouveau papillon … a été vu hier soir dans le rôle titre de l’opéra de Puccini; elle a rapidement gagné l’approbation du public par la fraîcheur des sentiments, l’intérêt du détail dans sa performance et l’éloquence de sa voix», écrivit Olin Downes dans le New-York Times. Le 5 février 1942, elle endossa pour la première fois au Met, à l’âge de 26 ans, le rôle de Violetta avec pour partenaires, le ténor Charles Kullman et le baryton Lawrence Tibbett. Le succès fut foudroyant et elle chantera Violetta 87 fois sur la scène du Met. Naturalisée citoyenne américaine en 1945, Licia Albanese restera au Met pendant 26 saisons durant lesquelles elle chantera dans 17 opéras en 427 représentations. 

En 1946, Arturo Toscanini invita Albanese à se joindre aux représentations qu’il donnait de La Bohème et de Traviata avec le NBC Symphony Orchestra. Les deux enregistrements intégraux sortirent sous le label RCA Victor. En 1959, Albanese chanta pour des milliers d’auditeurs de radio en collaboration avec Alfredo Antonini, Richard Tucker et des membres de l’Orchestre philharmonique de New-York pendant les émissions populaires “Night Italiennes” du Lewisohn Stadium à New-York City. Elle et ses collègues purent être entendues dans des extraits d’opéras de Puccini comme Tosca, La bohème, Turandot, Manon Lescaut et Madama Butterfly. Albanese figura dans la toute première émission télévisée en direct du Metropolitan Opera concernant Otello (Verdi), avec Ramón Vinay et Leonard Warren, dirigés par Fritz Busch. 

Licia Albanese dans Traviata

En 1966, après un différend avec Rudolf Bing, le célèbre manager du Met (de 1952 à 1972), Licia Albanese quitta cette scène prestigieuse sans faire ses adieux au public. Elle devint un pilier de l’Opéra de San Francisco où elle chanta entre 1941 et 1961, jouant 22 rôles dans 120 représentations sur un total de 20 saisons, y restant en partie en raison de son admiration pour son directeur, Gaetano Merola. Tout au long de sa carrière, elle se produisit aussi en récitals, concerts et opéras. Elle participa à toutes sortes de prestations, divertit les troupes pendant la guerre, eut sa propre émission de radio hebdomadaire, fut invitée à d’autres émissions et télédiffusions et enregistra nombre d’opéras intégraux, sous le label Red Seal de RCA Victor. Rappelons qu’en 1938 Licia Albanese avait déjà réalisé un enregistrement de La Bohème avec Beniamino Gigli, sous la direction d’Umberto Berettoni.  En 1951 elle enregistrera Carmen avec Jan Peerce dans le rôle de Don José sous la direction de Fritz Reiner et, en 1954, Manon Lescaut avec Jussi Björling et Robert Merrill, sous la direction de Jonel Perlea. Elle se produira dans de nombreux opéras aux Etats-Unis et en Amérique du sud, recevant non seulement les ovations du public, mais de multiples distinctions. Toutes les villes et toutes les Universités américaines où elle se produisit l’honorèrent de récompenses. 

Licia Albanese et Luciano Pavarotti

En 1972, invitée à participer à un concert de gala pour la célébration du 50ème anniversaire du San Francisco Opera, Licia Albanese, interpréta avec son ancien collègue, le ténor Frederick Jagel, le duo d’amour de Madame Butterfly, accompagnés par le San Francisco Orchestra dirigé par Kurt Herbert Adler. En septembre 1973, elle revint à San Francisco pour participer à un concert retransmis à la télévision dans le Golden Gate Park avec Luciano Pavarotti. Ce jour là le temps était froid et venteux et le monde entier a pu voir Pavarotti, souriant, dérouler une partie de sa longue écharpe pour l’enrouler autour du cou de Licia Albanese, ravie et amusée. 

Licia Albanese dans La Bohème

Elle aura eu pour partenaires les plus grand interprètes, Beniamino Gigli (qu’elle appelait respectueusement Commendatore), Jussi Björling, Ramon Vinay, Jan Peerce, Ezio Pinza, Leonard Waren, Raoul Jobin, Lawrence Tibbett, Tito Schipa, Mario Del Monaco, Giacomo Lauri-Volpi, Giovanni Martinelli, Franco Corelli… Avec Mario Lanza elle enregistra à Hollywood en novembre 1955 le duo du 3ème acte de Otello «Dio ti giocondi o sposo» pour le film Serenade. Lors d’une interview qu’elle donna en 1995 au critique musical Lindsay Perigo, elle dira: « La voix de Mario Lanza était exceptionnelle. Je peux le dire parce que j’ai chanté avec tellement de ténors. Pour moi elle était plus grande que celle de Caruso. Je les place tous les deux côte à côte sur le podium des plus grands ténors. Ensuite viennent les autres. Une voix comme celle de Mario Lanza appartient à Dieu. Quand il mourût, mon cœur s’est brisé ». 

Licia Albanese (à droite) avec la soprano Marta Eggerth qui était l’épouse du grand ténor polonais Jan Kiepura

Pendant des années, elle s’adonna à la transmission de son art à ses successeurs, enseignant à New-York et ailleurs. Albanese était présidente de la Fondation Licia Albanese-Puccini, fondée en 1974 et dédiée à l’assistance aux jeunes artistes et chanteurs. Elle a également été administratrice de la Fondation Bagby. Elle a travaillé avec la Juilliard School of Music, la Manhattan School of Music et le Marymount Manhattan College, et a dirigé des masterclasses à travers le monde. Elle a également tenté, dans les années 1960, de sauver l’ancien bâtiment du Met. Lorsque cela s’avéra impossible, elle refusa de chanter dans la nouvelle maison du Lincoln Center. En tout cas, sa carrière était alors en déclin, mais elle en avait fait assez dans l’ancienne maison pour établir une place indélébile dans l’histoire de l’opéra en Amérique.

1995. Licia Albanese reçoit la Médaille d’honneur pour les arts des mains du président Clinton

Elle a reçu des prix et des diplômes honorifiques du Marymount Manhattan College, du Montclair State Teachers College, du Saint Peter’s College, New-Jersey, de l’Université Seton Hall, de l’Université de Floride du Sud, de l’Université Fairfield, du Siena College, du Caldwell College et de la Fairleigh Dickinson University. Elle fut honorée de la «Grande Médaille Nationale d’Honneur et des Arts» des mains du président Bill Clinton en 1995. Elle reçut le prestigieux médaillon Handel, la plus haute distinction officielle décernée par la ville de New-York à des particuliers pour leurs contributions à la vie culturelle de la ville, des mains de Rudolph Giuliani en 2000. Lors de la cérémonie au cours de laquelle il lui remettra en 2000 le prestigieux Handel médaillon, le Maire de New-York, dira notamment : «Je décerne cette haute distinction à celle qui demeure, sans aucun doute possible, la plus aimée et la plus respectée chanteuse du monde».  Licia Albanese a une étoile sur Hollywood Walk of Fame.

Le 22 juillet 2013, Licia Albanese a fêté ses 100 ans. Elle décédé à l’âge de 105 ans, le 15 août 2014, à Manhattan dans la ville de New-York. Elle a eut un fils, Joseph, deux petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. Son mari, âgé de 45 ans, Joseph Gimma, est décédé en 1990.

Licia Albanese en 2010

Comme tous les grands artistes, Licia Albanese était unique. Sa voix de soprano lirico-spinto, d’une remarquable intensité et d’une grande sincérité transmettait au public un impact émotionnel inoubliable. Comme tous les grands artistes, l’ingéniosité spécifique de Licia en tant que chanteuse, l’originalité de son art, résident dans le fait que pour elle, la technique a toujours été un moyen pour une fin et jamais une fin en soi.  Albanese elle-même a rappelé son credo: «L’expression et la qualité de la voix vont de pair avec le sens des mots. Je pense en termes de qualité: je sens que je peux voir le ton. Vous devez traiter une note comme un tissu de velours, une autre comme du taffetas, une autre comme une mousseline. Je pense en termes de texture». C’était un principe auquel elle resta fidèle. Dans tout son travail, Albanese a apporté passion et engagement, avec sa voix de soprano riche, égalisée dans toute sa gamme, passionnante dans ses climax. Cependant, malgré ses performances répétées, elle n’est jamais tombée dans la routine. Comme elle l’expliquait dans une interview de 2004 avec Allan Ulrich du San Francisco Chronicle, «J’ai toujours changé chaque performance. Je n’ai jamais été ennuyeuse, et je suis contre la copie. Ce que j’ai appris des grands chanteurs n’était pas de copier, mais que le drame est dans la musique».