Franco Corelli 1921-2003

Franco Corelli, était un ténor italien, lyrico-spinto, principalement associé aux rôles spinto et dramatiques du répertoire italien. Il fut célébré universellement pour sa voix puissante, ses aigus triomphants, son timbre clair, et une présence scénique charismatique qui le firent aimer du public. Il eut un partenariat long et fructueux avec le Metropolitan Opera de New-York entre 1961 et 1975.

Franco Corelli, dont  le prénom de naissance n’était pas « Franco » mais Dario (ce n’est que plus tard qu’il changera de prénom), naquit le 8 avril 1921, (la même année que deux autres ténors de premier plan: Mario Lanza et Giuseppe Di Stefano), à Ancône capitale de la région des Marches, sur l’Adriatique, illustre terre de musiciens comme Pergolèse, Spontini, Rossini et tant d’autres. Sa famille venait d’un milieu modeste (son père était ouvrier de chantiers navals).

Franco Corelli

Franco Corelli avait chanté dans sa jeunesse en amateur, mais il n’avait jamais envisagé de réaliser une carrière de chanteur professionnel. Titulaire d’un diplôme d’ingénieur agronome obtenu à l’Université de Bologne, il travaillait comme géomètre pour l’administration locale. Si le jeune Franco chantait de temps en temps à ses heures perdues, il préférait le sport, la pêche et la natation. Le déclic survint près de la trentaine, alors qu’il étudiait à l’Université de Bologne pour suivre les traces de son père, et qu’il participa, pour s’amuser, à une compétition de chant. S’il ne remporta pas de prix, les jurés l’encouragèrent dans cette voie. Il s’inscrivit peu après au Conservatoire de Pesaro pour suivre des cours avec la soprano Rita Pavoni. Ce fut un fiasco total, puisqu’il perdit ses aigus, et tenta de chanter comme baryton, sans grand succès. Un ami, qui avait également étudié au conservatoire, le dirigea vers le maestro Arturo Melocchi, qui avait été le tuteur vocal de Mario Del Monaco. Melocchi lui enseigna la technique qui consistait à abaisser le larynx et avait rendu Del Monaco célèbre. Il se résolut finalement à rester autodidacte, ne suivant qu’occasionnellement des cours avec Arturo Melocchi et prenant quelques conseils auprès de Giacomo Lauri-Volpi, préférant se fier à son instinct et aux enregistrements de ses idoles, Caruso, Gigli et Lauri-Volpi. C’est ainsi qu’il retrouva peu à peu sa voix de ténor.

Franco Corelli se donna à fond dans son travail, s’imposant une discipline rigoureuse, quasi monacale, marquée en permanence par l’autocritique. Son perfectionnisme fut tel qu’il en devint obsessionnel. Contrairement à Mario Lanza, sa voix n’était pas placée de nature, et il lui faudra six années d’efforts et de travail acharné pour parvenir à la positionner idéalement. Il lui faudra encore trois ans de plus pour pouvoir attaquer un contre-ut à pleine voix. Mais ses efforts seront récompensés: son timbre particulièrement sombre s’allégea, lui permettant d’aborder certains rôles parmi les plus relevés du répertoire de bel canto. Ce long travail de préparation explique aussi des débuts relativement tardifs. Il avait en effet 30 ans en 1951. Cette année là, il remporta le Mai Musical de Florence, ce qui lui valut des débuts à Spolete peu après. Il devait y chanter Radames dans Aida de Verdi, mais renonça au bout de plusieurs mois de répétition, trouvant finalement le rôle encore trop exigeant, et il opta pour Don José (Carmen). Des critiques élogieuses suivirent immédiatement. Ce fut le commencement d’une fulgurante carrière.

Maria Callas et Franco Corelli dans Norma en 1964

L’année suivante, il fit ses débuts à l’Opéra de Rome pour trois représentations de Giulietta e Romeo de Zandonaï, puis quatre mois plus tard pour une représentation unique d’Adriana Lecouvreur avec Maria Caniglia, Maria Benedetti et Tito Gobbi. Il rejoignint la troupe romaine de 1953 à 1958. Il s’y illustra rapidement pour ses interprétations des grands rôles de ténor dramatique tels qu’André Chénier, Radames, Don Carlos ou Rodolfo (La Bohème). Dès sa première saison à Rome, il partagea la scène avec Maria Callas dans Norma de Bellini. Le casting comprenait également Fedora Barbieri, Giulio Neri et Gabriele Santini et les critiques furent enthousiastes. Il devint l’un des partenaires habituels de la Divine formant avec elle un duo qui ne pouvait pas laisser le public indifférent.

Franco Corelli et Maria Callas, dans Il Pirata, à la Scala en 1958
Franco Corelli et Leontyne Price

Peu à peu, les scènes internationales s’ouvrirent à lui, y compris l’Opéra d’Etat de Vienne et Covent Garden à Londres où il donna respectivement Aida et Tosca en 1957. En mai 1953, il fut choisi pour la première production italienne de Guerre et Paix de Prokofiev au Maggio Musicale Fiorentino et, pendant l’été 1953, il chanta I Pagliacci à Rome, Carmen à Bolzano, ainsi qu’une représentation unique de I Pagliacci à Spolete. En novembre, il retrouva Maria Callas avec le rôle de Pollione (Norma), suivi par d’autres représentations de Norma tout au long de l’année 1954 à Modène et Parme. En mars 1954, il fit ses débuts dans Don Carlo avec d’excellentes critiques à Rome et fut sélectionné pour la première d’Agnese Di Hohenstaufen de Spontini en mai à Florence. En septembre, il enregistra I Pagliacci pour la RAI à Milan avant de faire ses débuts à La Scala le 7 décembre 1954, dans La Vestale de Spontini aux côtés de Maria Callas. Cette performance reçut des critiques élogieuses et Corelli fut surnommé le «Sputnik Tenor» pour sa montée en popularité ultra rapide dans toute l’Italie.

Corelli a triomphé en Italie et est devenu le principal ténor lyricico spinto à La Scala et à Rome au cours des années 1950. Il chanta des rôles comme Don José (Carmen), Mario Cavaradossi (Tosca), Calaf (Turandot), Manrico (Il Trovatore), ainsi que des performances moins courantes: Giulio Cesare de Haendel à Rome en décembre 1955 et janvier 1956 et plus tard à La Scala en décembre 1956 et Hercules de Haendel à La Scala en décembre 1958 avec Schwarzkopf, Barbieri, Bastianini et Hines. On retiendra également Il Pirata de Bellini avec Maria Callas à La Scala en mai 1958, Adriana Lecouvreur en novembre 1959 avec Olivero, Bastianini et Simionato, à Naples, et un mémorable Poliuto à La Scala en 1959 avec Maria Callas.

Corelli avec, à gauche Maria Callas; à droite Renata Tebaldi
Franco Corelli: à gauche dans Aida, au centre dans André Chénier, à droite dans Norma
Franco Corelli et son épouse Loretta Di Lelio

En 1957, Corelli rencontra la soprano Loretta Di Lelio qui avait réussi à se glisser dans les coulisses après une de ses représentations à l’Opéra de Rome afin d’obtenir un autographe. Elle était la fille de Umberto Di Lelio (1890-1946), une basse qui fit carrière en Italie, à Londres et en Amérique du Sud. Ils commencèrent à se fréquenter et se marièrent en 1958. Après leur mariage, Loretta a abandonné sa carrière d’opéra naissante pour servir de chef d’entreprise, secrétaire, agent de relations publiques, cuisinière et traductrice anglaise. On raconte comment elle l’attendait dans sa loge tous les soirs pour lui faire de féroces critiques sur ses prestations, la plupart du temps avec le support d’une bande enregistrée. La rumeur, insistante chez les mélomanes, veut que Mme Corelli disposa ainsi des bandes de la Scala du Pirata et de la Fedora avec Maria Callas. Leur mariage a toutefois duré jusqu’à la mort de Corelli quarante-cinq ans plus tard. 

Ses débuts au Royaume-Uni (Londres) se produisirent en 1957 dans Tosca, à Covent Garden, avec la soprano Zinka Milanov dans le rôle de Tosca. C’était la plus importante apparition de Corelli en dehors de l’Italie à ce jour.

C’est en janvier 1961 qu’il se produiit pour la première fois aux États-Unis, au Met, pour Il Trovatore avec la soprano Leontyne Price pour la commémoration du 60ème anniversaire de la mort de Giuseppe Verdi. L’accueil du public fut délirant avec des ovations debout qui ont duré près d’une heure après la représentation. Il chantera avec grand succès au Met, pour 275 représentations, jusqu’en 1974, dans des rôles tels que Calaf (avec Birgit Nilsson comme Turandot), Cavaradossi, Maurizio, Ernani, Rodolfo et Edgardo. Il a également abordé des opéras français comme Roméo et Juliette et Werther. Il participa à un certain nombre de soirées historiques au Met, comme le gala de clôture du vieux Met, le concert honorant la retraite de Rudolf Bing et le retour légendaire de Callas dans Tosca. Son dernier rôle au Met fut le 28 décembre 1974 avec Calàf (Turandot). Corelli a fait aussi de nombreuses tournées avec le Metropolitan Opera en 1975, aux États-Unis et au Japon.

Franco Corelli et Leontyne Price entourant Rudolf Bing, le redoutable directeur du Metropolitan Opera de New-York, lors de la fameuse représentation du Trouvère en 1961 pour les débuts au Met de Corelli, qui étaient également ceux de Leontyne Price.

Tout en chantant au Met, Corelli continua à être présent sur la scène internationale. En 1961, il fit ses débuts au Deutsche Oper de Berlin. Il revint à La Scala en 1962, pour une reprise des Huguenots de Meyerbeer avec Joan Sutherland, et cette même année il participa au Festival d’été de Salzbourg sur l’invitation de Herbert von Karajan pour Il Trovatore avec Leontyne Price, Giulietta Simionato, et Ettore Bastianini. Toujours en 1962, il débuta avec la Philadelphia Lyric Opera Company dans Tosca. Il retournera à Philadelphie presque chaque année jusqu’en 1971, y incarnant près d’une douzaine de rôles différents. Il fit ses débuts à l’Opéra de Paris en 1964 dans Tosca et Norma avec Maria Callas.

Franco Corelli et sa Ferrari 250 GT cabriolet

Au début des années 1970, la voix de Corelli commença à montrer des signes d’usure après des années d’utilisation intensive dans un répertoire exigeant. En conséquence, son habituel état nerveux précédant les spectacles est devenu de plus en plus difficile à gérer et les annulations de dernière minutes se sont faites de plus en plus fréquentes. Plácido Domingo a d’ailleurs fait ses débuts au Met (en septembre 1968) lorsque Corelli a annulé sa présence dans Adriana Lecouvreur moins d’une heure avant la levée du rideau. L’excuse était l’enrouement… En 1973 et 1974 il donna une série de concerts avec Renata Tebaldi et fit sa dernière représentation d’opéra dans le rôle de Rodolfo (La Bohème) en 1976 à Torre del Lago à l’âge de 55 ans. Corelli a déclaré plus tard à propos de sa décision: «J’ai senti que ma voix était un peu fatiguée, un peu opaque, moins brillante qu’auparavant». 

Après s’être retiré de la scène, Corelli devint un professeur de chant très populaire à New-York, ce qui peut faire sourire pour un homme qui a lui-même dédaigné les professeurs pendant une grande partie de sa vie. Il sortit brièvement de sa retraite pour des concerts en 1980 et 1981.

Il est décédé à Milan le 29 octobre 2003, à l’âge de 82 ans, ayant subi un accident vasculaire cérébral au début de l’année. Il a été enterré au Cimitero Monumentale de Milan.

Le personnage Franco Corelli est en lui-même une légende. Artiste anxieux et peu sûr de lui, il était le roi de l’annulation de dernière minute pour cause de trac. Renata Scotto raconte qu’il fallait parfois le pousser sur la scène pour l’y faire rentrer. Ce tempérament contraste avec la beauté et la puissance de sa voix autant qu’avec sa prestance scénique de jeune premier, qui se métamorphosait, une fois en confiance, en une vraie bête de scène. Galina Vischneskaïa relate dans son autobiographie son premier contact avec le Calaf de Corelli, lors des répétitions des célèbres Turandot de la Scala de 1964, indiquant à quel point elle n’en crut pas ses oreilles d’entendre une voix aussi belle et flexible. Elle raconte aussi que lors de la première, Corelli pour son entrée se précipita sur le devant de la scène, devant elle, d’une manière fort peu élégante… Maria Callas déclara pour sa part qu’elle l’avait pris en grippe dès sa première rencontre au prétexte qu’il était trop beau mais ils devinrent par la suite de très bons amis. Derrière cette anxiété et ce manque de confiance en soi chronique, se cachait également un tempérament fougueux qui fait toute la légende des grands chanteurs. Ses rixes avec Birgit Nilsson sur scène lors de leurs Turandot étaient fréquentes, et une dispute en scène avec Boris Christoff rendit toute collaboration ultérieure entre les deux artistes impossible. Sifflé lors d’une représentation du Trouvère, Corelli descendit de scène et alla se battre avec le spectateur qui l’avait hué: la légende veut que Corelli était sur le point de dégainer son épée lorsqu’on les sépara. 

Franco Corelli

Quel que soit le mythe, entre rumeurs et vérité, Franco Corelli reste avant tout l’un des plus beaux ténors du siècle dernier, et sans doute le seul authentique spinto d’après-guerre, dans la droite lignée de Giacomo Lauri-Volpi. Son timbre d’argent, d’un métal incandescent et viril séduit immédiatement, tout comme sa surprenante puissance; une voix de baryton, robuste avec des aigus, affectée d’un vibrato qui ne plut pas à tout le monde. Si certains détracteurs notent un style parfois caricatural, ils oublient bien souvent que Corelli était aussi un ténor aux nuances rares, et aux incomparables sons filés: les Solenne in quest’ora ou Anima ho stanca du San Carlo en 1958 et 1959 sont des moments uniques de maîtrise du souffle et de la dynamique, qu’aucun ténor depuis Martinelli n’avait offert et que l’on a plus jamais réentendus. Une raison de ce malentendu est vraisemblablement du en bonne part à l’association immédiate que l’on fait de Franco Corelli avec les rôles les plus lourds du répertoire, alors que c’est dans ses rôles belcantistes, ou bien encore ses Raoul et, plus que tout, Ernani, que Franco Corelli est sans doute le plus mémorable. Il était en fait le ténor romantique par excellence. Sans doute en raison de sa formation d’autodidacte, il interpréta les rôles selon son instinct, et eut tendance à donner une inflexion très personnelle à la partition, quitte, par exemple, à interrompre l’orchestre pour tenir un aigu. On moqua, en son temps, les effets vocaux de Corelli. Les «smorzandi» qu’il avait tendance à faire valoir sur l’aigu (comme dans «E lucevan le stelle») ne se comparaient qu’à sa propension à tenir pendant treize secondes des notes qui pouvaient aussi bien n’en durer que trois. Et cela sans même parler des fameux sanglots qu’il saupoudrait un peu partout comme pour ajouter au pathos des situations. Longtemps, ces prouesses techniques mêlées d’accommodements solfégiques tempérèrent l’exemplarité de Corelli, le mettant sur un pied d’égalité avec son rival et ami Del Monaco qui essuyait aussi ce même type de critiques. Mais son principal défaut a concerné sa diction, molle et aspirée (on a l’impression qu’il chante avec une patate chaude dans la bouche ou que sa langue le gène). Cette mauvaise prononciation pouvait passer au second plan sur une scène d’opéra, mais elle devient vite gênante sur les enregistrements et tout particulièrement dans l’opéra français. Ce défaut mis à part, on peut dire que dans les rôles qu’il maitrisait parfaitement comme  André Chénier, Le Trouvère, Werther, Carmen, Paillasse, La Force du Destin, Aïda, Franco Corelli était tout simplement insurpassable. Herbert von Karajan qui le dirigea à Salzbourg lors d’une représentation mémorable du Trouvère en 1961 avec Price et Simionato, dira de Corelli qu’il avait: « Une voix héroïque, sombrement sensuelle et mystérieusement mélancolique, mais une voix de tonnerre et d’éclairs, de feu et de sang ! ».

Franco Corelli dans “Enea e Lavigna

Franco Corelli avait tout pour lui et fut aussi beau à voir qu’à entendre. Il avait un physique d’acteur holywoodien, grand et d’allure athlétique avec de longues jambes (il mesurait 1,88 m) lui avait sur scène une présence charismatique. Il fut surnommé  “Cuisses d’or” par la troupe du Metropolitan Opera. Avec autant d’atouts, il n’est guère surprenant que Franco Corelli soit devenu l’idole des grandes scènes d’opéra. Malheureusement, tout au long de sa carrière il souffrira d’insatisfaction chronique. Jamais content de lui, il sera en permanence rongé par le doute et l’anxiété. Ses amis et collègues disaient qu’il souffrait le martyre avant d’entrer sur scène. Matthew Boyden, musicologue à la BBC, écrit dans son livre sur l’histoire de l’opéra: «Son manque d’assurance fera de Corelli une figure tragique de l’opéra». 

La discographie de Franco Corelli est pléthorique. Il a gravé en studio beaucoup des rôles majeurs de spinto du répertoire italien: Cavaradossi (Decca), Calaf et Radames (EMI) avec Birgit Nilsson, Pollione avec Maria Callas (EMI), Chénier avec Stella (EMI), Manrico avec Price (RCA),  et bien entendu Turrridu et Canio (EMI). On peut également l’entendre en français en Don José avec Price et Karajan (RCA), en Faust avec Sutherland et Bonynge  (EMI) mais aussi en Roméo avec Freni et Lombard (EMI). Son français laborieux destine avant tout ses intégrales françaises à ses plus fidèles admirateurs. Corelli a beaucoup été enregistré live, nous offrant des témoignages de ses Maurizio, Raoul, Don Carlo, Enzo, Ernani, Alvaro, Dick Johnson ou Rodolfo.