Alfredo Kraus 1927-1999

Alfredo Kraus était un ténor lyrique et belcantiste espagnol tenu comme un très grand styliste dans le répertoire romantique italien et français, aussi reconnu pour la longévité remarquable de sa carrière et considéré comme un interprète exceptionnel du rôle-titre dans l’opéra Werther de Massenet.

Alfredo Kraus Trujillo est né à Las Palmas de Gran Canaria (capitale des Iles Canaries) le 24 novembre 1927. Son père était autrichien et sa mère était espagnole. Il commença sa carrière musicale par des cours de piano dès l’âge de quatre ans et il chanta dans la chorale de l’école à l’âge de huit ans. Son frère aîné, Francisco Kraus Trujillo, baryton, a étudié la musique et l’opéra à ses côtés. Ses professeurs furent, dans l’ordre chronologique, Galli Markoff à Barcelone, Francisco Andrés à Valence et Mercedes Llopart à Milan. Sa rencontre avec cette dernière fut le fruit d’un hasard amusant: le jeune Kraus venait d’arriver à Milan et se trouvant un jour désorienté demanda son chemin à une dame qu’il rencontra dans la rue. C’était la soeur de Mercedes Llopart qui reconnut son accent espagnol et lui demanda ce qu’il faisait à Milan. L’entendant répondre qu’il cherchait un professeur de chant, elle facilita la rencontre avec la célèbre Llopart. Mercedes Llopart eut aussi comme élèves Renata Scotto, Fiorenza Cossotto et Anna Moffo. Puis ce fut le temps des concours et il remporta le Concours de chant de Genève.

Sa carrière commença relativement tard, mais il dira par la suite que ses débuts tardifs lui auront permis de se lancer avec un bagage technique très solide. Par ailleurs il refusera les seconds rôles qu’on lui proposa à la fin de ses études et ne connut que des rôles de premier plan dès le début. Après avoir affiné sa technique en chantant la zarzuela espagnole sur scène à Madrid et à Barcelone, Kraus fit ses débuts d’opéra professionnel au Caire en 1956 dans le rôle du duc de Rigoletto, un des grands rôles, où il était physiquement et vocalement tout simplement magnifique. S’ensuivit une Traviata avec Renata Scotto, où on loua sa fraicheur, sa voix à la fois puissante et raffinée, toute en finesse puis le même opéra en 1958 avec Maria Callas au Teatro Nacional de São Carlo de Lisbonne dont, par miracle, un enregistrement live a été publié plus tard. La soprano grecque avait demandé qui était ce jeune inconnu avec qui elle allait chanter Traviata. Sa réaction, a déclaré Kraus à ABC des années plus tard, «a été celle d’une grande dame. Non seulement elle m’a félicité très sincèrement, mais elle n’a jamais voulu sortir seule du rideau pour les saluts au public».

Alfredo Kraus et Maria Callas en 1958 à Lisbonne dans la Traviata

En 1957 il ajouta six rôles à son répertoire. Trois qu’il chantera relativement peu: Faust du Mefistofele de Boito (15 représentations), Fenton de Falstaff (16 fois) et, fait moins connu, le chevalier de La Force dans Dialogues des carmélites en italien (8 fois). Les trois autres rôles étaient français, même s’il les chanta en italien au cours des premières années de sa carrière, selon un usage assez répandu à l’époque. Il s’agit de Nadir des Pêcheurs de perles (53 fois), de Des Grieux de Manon de Massenet (78 fois) et du Faust de l’opéra éponyme de Gounod (75 fois). 

1958 le vit débuter en Rinuccio de Gianni Schicchi, rôle qu’il abandonnera aussitôt (3 fois). Cette même année il chanta le premier des 29 Barbiere di Siviglia de sa carrière et le premier Ernesto d’une longue série de 77 Don Pasquale
Il chanta son premier Jorge de l’opéra (ou zarzuela selon la version que l’on chante) Marina de Arrieta (19 fois). Mais sa dernière prise de rôle de l’année 1958 fut Edgardo de Lucia di Lammermoor qu’il interprètera au moins 161 fois. Il chantera encore le rôle 40 ans plus tard à Zürich et à Berlin, en avril et mai 1998!

Alfredo Kraus dans Rigoletto
lors de ses débuts au Met

En 1959, après un éphémère Pinkerton de Madama Butterfly qu’il ne chantera que 3 fois, il débuta à Londres à Covent Garden, dans le rôle d’Edgardo, (Lucia Di Lammermoor) avec Joan Sutherland, puis à La Scala de Milan, en 1960, dans le rôle d’Elvino (La Sonambula), et au Lyric Opera de Chicago en 1962, avec le rôle de Nemorino (l’Elixir d’Amour). En 1964 il chanta le seul rôle mozartien qu’il donnera en version scénique au cours de sa carrière: Ottavio de Don Giovanni (32 fois). Il fut aussi Luis dans la Pepita Jiménez de Albeniz (2 fois). En 1965, il assuma une seule nouvelle prise de rôle, Gonzalve de L’Heure espagnole, avec Teresa Berganza (4 fois) couplée avec Carmina Burana de Carl Orff.
En 1966, il débuta au Metroplitan Opera, de New York, dans Rigoletto, qu’il chantera aussi en 1994, pour son dernier passage à New York, presque trente ans plus tard et 5 ans avant sa mort. Le Met l’engagea aussitôt et va le retenir pour de nombreuses années. Il y donnera 133 représentations et sera incontournable dans des personnages qu’il choisit avec soin: Alfredo, Edgardo, les rôles-titres de Faust et de Roméo et Juliette de Gounod,  Werther de Massenet, et beaucoup d’autres. Alfredo Kraus, avait aussi une grande attirance pour l’opéra français : Manon, Werther, Roméo et Juliette, Les Pêcheurs de Perles, notamment.

Alfredo Kraus en concert


Il chanta aussi plusieurs fois à Paris dans les années 1980 tant à l’Opéra Comique, Salle Favart, qu’à l’Opéra Garnier (Werther, Roméo et Juliette, La Fille du Régiment (avec ses neuf contre ut), et au Chorégies d’Orange (Rigoletto).

Il fut une prise de rôle majeure qui marquera Alfredo Kraus jusqu’à la fin de sa vie, c’est Werther en 1966, d’abord en italien, puis assez vite en français. C’est dans ce rôle qu’il montera pour la dernière fois sur une scène d’opéra en 1998, au côté de la Charlotte de Vesselina Kasarova, sans savoir à l’époque que ce serait sa dernière représentation scénique. A partir de cette année, ses prises de rôles seront très espacées mais mûrement réfléchies: Carlo dans Linda di Chamounix en 1972 (9 fois); Tonio dans La Fille du régiment (parfois en italien) en 1973 (52 fois); le rôle-titre dans Les Contes d’Hoffmann à partir de 1975 (à égalité avec Tonio); Gennaro de Lucrezia Borgia (19 fois à partir de 1979). Les deux derniers nouveaux rôles qu’il intègrera à son répertoire seront français: Gérald de Lakmé en 1980 (mais seulement 3 fois) et le Roméo de Gounod à partir de 1981 pour 37 représentations. Signalons que, du répertoire français, seuls Gonzalve, Hoffmann, Gérald et Roméo auront toujours été interprété en français, contrairement aux autres rôles qui firent parfois un détour par la traduction italienne.

Alfredo Kraus dans La fille du régiment

Il fut invité pour Don Giovanni, au festival de Salzbourg avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne, sous la direction de Herbert Von Karajan. 

Il s’est produit partout dans le monde, notamment au Teatro Colón de Buenos Aires, au Teatro Municipal de Caracas, au Teatro Municipal de Santiago, au Chili, au Teatro Municipal de Rio de Janeiro et au Liceu de Barcelone. Il serait fastidieux d’énumérer ici tous ses partenaires ou toutes les maisons dans lesquelles il s’est produit. Un fait intéressant à noter cependant est sa fidélité à certains théâtres d’Italie et de son pays natal. Bien que fréquemment sollicité par les plus grandes scènes internationales, de Chicago à Vienne, de New-York à Londres, de San Francisco à Milan, il chantera chaque année dans son pays. A Madrid et Barcelone, bien sûr, dans ses îles Canaries natales évidemment, mais il sera un fidèle des saisons de Bilbao et Oviedo pour ne citer que ces deux villes du nord de l’Espagne. A Bilbao le ténor chantera 5 fois Rigoletto et Manon, 4 fois La Favorita, 3 fois Faust et Les Pêcheurs de perles, 2 fois Werther et Les Contes d’Hoffmann et 1 fois La TraviataIl BarbiereDon PasqualeI PuritaniLucrezia BorgiaRoméo et JulietteLa Fille du régimentLucia et L’Elisir! Plutôt rares durant les premières années de carrière, les concerts et les récitals iront en croissant au fil des ans. Il donnera au moins 70 concerts avec orchestre et près de 80 récitals. A ces chiffres il convient d’ajouter la trentaine de galas auxquels il participa. 
Alfredo Kraus avait suspendu sa carrière entre mars et octobre 1997 pendant la maladie de son épouse et avait longuement hésité à la reprendre après le décès de cette dernière.

A 66 ans, en 1994, Kraus, invité à Paris pour Werther, affronta la scène en donnant encore une magistrale leçon de chant et imposant un personnage crédible alors qu’il avait largement dépassé l’âge du personnage. Il l’avait chanté pour la première fois en 1966 et c’était devenu son rôle-fétiche. 

Alfredo Kraus

Il a joué dans deux films. Dans l’un d’eux, “Gayarre“, il a joué le mythique chanteur navarrais; dans le second, “The Tramp and the Star“, il incarne un célèbre ténor (curieusement nommé Kaufmann) qui vient en Espagne fuir la presse et, par divers avatars, est contraint de vivre comme un mendiant. 

Alfredo Kraus et son épouse Rosa

La perte de sa femme, Rosa, en 1997 a affecté Kraus si profondément qu’il a cessé de jouer pendant huit mois tombant dans une grave crise de dépression nerveuse. Homme fier et volontaire, il est finalement retourné sur scène et dans l’enseignement. Il a dit: «Je n’ai pas la volonté de chanter mais je dois le faire, parce que, dans un sens, c’est un signe que j’ai surmonté la tragédie. Le chant est une forme d’admission que je suis vivant». Dans l’une de ses masterclasses il explique la respiration ventrale, essentielle dans le chant, et il donne l’exemple des bébés, qui peuvent pleurer longtemps sans avoir mal à la gorge ni donc abimer leur voix: c’est parce qu’ils respirent naturellement par le ventre!

Alfredo Kraus

Alfredo Kraus est décédé à Madrid le 10 septembre 1999 à l’âge de 71 ans. Un cancer l’a emporté, mais il est peut-être aussi mort de chagrin car il ne s’est jamais vraiment remis du décès de son épouse, deux ans auparavant.

En 1991, Kraus a reçu le prix Prince des Asturies. En 1997, sa ville natale de Las Palmas de Gran Canaria a ouvert l’Auditorium Alfredo Kraus en son honneur.

Le “style” Alfredo Kraus

Sa technique vocale était la plus accomplie qui se puisse imaginer: une maîtrise du souffle parfaite qui lui assurait un legato inouï, un aigu fantastique qu’il a conservé tout au long de sa carrière, pouvant chanter sans problème à plus de 60 ans les redoutables neuf contre-ut de l’air de Tonio de La Fille du Régiment de Donizetti comme ce fut le cas à Paris, un placement de la voix dans le « masque » à nul autre pareil, etc.  Peu de chanteurs ont mené leur carrière avec autant d’intelligence que lui qui chantait toujours des rôles correspondant à sa voix, sans forcer ses moyens naturels mais en exploitant au maximum ses possibilités vocales, renouant ainsi avec l’approche artistique de Tito Schipa. Contrairement à nombre de ses collègues de même tessiture, Kraus avait gardé une émission très pure qui lui évitait de pousser la voix et de feindre des moyens qu’il ne possédait pas. Il déclarait volontiers: «Pour préserver sa voix, il faut savoir comment elle fonctionne.» Le critique musical du quotidien britannique The Financial Times, Andrew Clark, qui devait le rencontrer en février 1998 à l’occasion d’un récital d’airs d’opéra donnés, à Londres, en compagnie de l’Orchestre de l’Opéra royal de Covent Garden, a parfaitement résumé les qualités essentielles du ténor: «Il serait déraisonnable d’attendre de Kraus qu’il sonne comme un ténor dans ses jeunes années. Mais au long d’une carrière de plus de quarante ans, le ténor espagnol n’a jamais été indigne de lui-même (…) et personne (…) n’a jamais entendu autre chose que l’élégance d’un gentleman. Ce fut toujours le style de Kraus. Il n’a jamais “gueulé”, jamais poussé la voix. Il a toujours refusé de chanter au-delà de ses limites naturelles, ce qui explique qu’il chante toujours aujourd’hui. Chaque jeune ténor devrait prendre exemple sur lui. Kraus n’a jamais cherché l’argent facile, n’a jamais été tenté de se risquer à des rôles plus lourds. Il n’a rien fait pour vulgariser son art. Kraus aurait pu être le “quatrième ténor”, mais il ne le voulut pas. »

Alfredo Kraus dans Werther

L’intelligence du chanteur se retrouvait aussi dans la caractérisation des rôles qu’il interprétait et de l’analyse qu’il en faisait. Ainsi son interprétation de Werther a marqué l’histoire du chant au point que nombreuses étaient les personnes qui estimaient qu’il «était» Werther, comme habité par le rôle. Il fut celui qui fit pleurer Victoria de Los Angeles d’émotion lorsqu’elle chanta Charlotte à ses côtés. Cette intelligence se doublait aussi d’une intégrité intellectuelle. Il servait les œuvres mais ne se servait jamais d’elles.
Ce qui était frappant chez lui c’était sa simplicité liée à une élégance et une prestance naturelles. C’est par la réserve et presque son effacement que paradoxalement il avait du charisme, et nombreux étaient ceux qui voyaient en lui un homme ayant de la classe et une certaine distinction. L’exubérance, l’éclat artificiel, l’émotion feinte étaient à l’exact opposé de sa personnalité.

Alfredo Kraus était un perfectionniste et avait une très haute idée de l’art, d’où son rejet des concessions (comme par exemple chanter dans des mises en scène stupides) ce qui a pu parfois le faire passer, à tort, pour quelqu’un de distant, d’autant plus qu’il ne recherchait absolument pas les honneurs ou ce qu’il y a de clinquant.

«Alfredo Kraus avait du charisme, quelque chose qui est impossible à apprendre, car on est né avec ça», a déclaré le metteur en scène Emilio Sagi le jour de la mort du ténor; «quand il est apparu sur scène dans Werther, il lui a suffi de dire la première phrase: “Est-ce la maison du commandant?” pour captiver le public. Il a fait de chaque mot et de chaque phrase une grande création».

La mezzo-soprano Giulietta Simionato, a dit un jour: «J’avais depuis longtemps cessé de croire à la perfection. Mais ce que j’ai entendu de Kraus m’a fait penser que la perfection existe dans certains cas très rares. La perfection, en tout cas, c’est aujourd’hui Alfredo Kraus».

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