Fanny Heldy 1888-1973

Soprano lyrico-spinto rayonnante, réputée pour sa beauté et sa personnalité scénique. Fanny Heldy a profondément marqué l’histoire de l’Opéra de Paris. Prima donna assoluta, elle incarna plus de 50 rôles phares et enthousiasma les mélomanes et les compositeurs les plus illustres de la Belle Epoque. Elle fut aussi l’une plus belles élégantes du tout paris.

De son vrai nom Marguerite Virginie Emma Clementine Deceuninck, elle naquit le 29 février 1888 à Ath, en Belgique, dans une famille aisée. L’origine de son nom de scène, Fanny Heldy, n’est pas très connue. Son père était belge, sa mère était anglaise. Admise à l’unanimité au Conservatoire de Liège en 1908, elle obtint son premier prix de chant en Juillet 1910. Elle fit ses débuts au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en octobre 1910, dans Ivan le Terrible, de Gunzbourg-Jehin. Elle resta trois années dans ce théâtre y chantant Eurydice, Micaëla, Déjanire, Elsa, Traviata (quinze fois durant la seule saison 1913-1914). On put la voir ensuite à Vichy et Aix-les-Bains.

Fanny Heldy

L’invasion allemande en 1914 la fit fuir, d’abord en Angleterre, puis de retour vers la France où elle rencontra son futur époux, l’industriel Marcel Boussac. Entre 1914 et 1918 elle affina son art à Monte-Carlo. Elle fit ses débuts à Paris en 1917 à l’Opéra-Comique dans le rôle de Violetta (Traviata). Pendant plus de vingt ans, depuis 1920, elle devint membre du Grand Opéra de Paris. Elle y chanta dans plusieurs premières mondiales: le 14 mars 1921 dans Antar de Gabriel Dupont, le 23 octobre 1924 dans Nerto de Charles-Marie Widor, le 12 janvier 1928 dans La Tour de Feu de Sylvio Lazzari, le 15 mai 1929 dans Persée et Andromède de Jacques Ibert, et le 21 mars 1935 dans Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn. Vers la fin de sa carrière elle incarna des rôles comme Nelly Harfield dans l’opéra Venise de Raoul Gunsbourg, Freddie de L’ultimo Lord de Franco Alfano, Octavian (Le Chevalier à la Rose). En 1923, elle triompha à La Scala de Milan dans Louise de Charpentier sous la direction d’Arturo Toscanini qui l’avait choisie. En 1925 et 1928, elle chanta avec un succès similaire le rôle de Mélisande (Pelléas et Mélisande) de Gabriel Fauré.

Fanny Heldy dans l’Aiglon

En 1923, elle fut sélectionnée pour figurer dans l’enregistrement de Manon pour la marque Pathé avec le ténor Jean Marny et Henri Busser. Il s’agissaitt de l’un des premiers opéras complets enregistrés. Il demeure, malgré un son primitif, un document historique précieux. Tout au long de la carrière de Fanny, ses rôles principaux devaient être Manon, Juliette et Violetta, même si elle était également considérée comme excellente dans Esclarmonde de Massenet, la poupée Olympia (Les Contes d’Hoffmann), Rosina (Le barbier de Séville), Marguerite (Faust), ainsi que des rôles plus lourds comme Tosca et Madame Butterfly, les deux derniers étant des rôles pas vraiment adaptés à sa voix. En 1926 et 1928, elle interpréta au Covent Garden Opera de Londres Manon de Masssenet, Concepcion (L’Heure espagnole de Ravel). En 1927, elle fut aussi invitée au Teatro Colón de Buenos Aires.

Le 11 mars 1937 elle mit un terme à sa carrière à l’Opéra de Monte-Carlo en créant l’Aiglon de Honegger et Ibert, basé sur la pièce d’Edmond Rostand, et dont le rôle-titre fut composé pour elle. Elle abandonna sa carrière après avoir épousé l’industriel Marcel Boussac, réputé comme étant l’homme le plus riche d’Europe. Elle vécut alors avec lui dans leur château de Mivoisin dans le Val de Loire devenant notamment une éleveuse de chevaux de course réputée.

Le château de Mivoisin près de Châtillon-Coligny où vécut Fanny Heldy après s’être retirée de la scène
Marcel Boussac

Marcel Boussac a 3 ans quand sa mère quitte son mari pour partir avec le poète Catulle Mendès. Après de brèves études, il travaille avec son père, drapier à Châteauroux. Il possède déjà de l’argent quand il “monte à Paris”. En 1910, il y innove en lançant pour les habits féminins, la mode de tissus de couleurs vives qu’il se procure auprès des filatures des Vosges.  Le succès est au rendez-vous: il achète sa première Rolls en 1913 et acquiert son premier cheval en 1914. Pendant la Première Guerre mondiale, qu’il fait à l’arrière, il se lance dans l’importation du coton, la vente de tissu à l’armée, la fabrication de masques à gaz et de toile de parachute, grâce à l’usine qu’il a achetée à Nomexy, dans les Vosges. En 1917, avec des politiques et des financiers, il fonde le Comptoir de l’industrie cotonnière. Il rachète douze usines dans les Vosges et une gigantesque filature en Pologne. Avec ses surplus de tissu militaire, il crée une ligne de vêtements réputés inusables vendus dans ses magasins ” À la toile d’avion“. C’est la fortune. Il achète le château de Mivoisin en 1919 et continue d’étendre ses domaines… Marcel Boussac profite de la crise de 1929 pour racheter à vil prix des entreprises textiles en faillite. Il multiplie et soigne déjà les amitiés politiques tous azimuts: à Clémenceau ont succédé Pierre-Étienne Flandin, Léon Blum, Georges Bonnet, Vincent Auriol…Il invente les chemises à carreaux et les pyjamas. Il dirige alors la première entreprise textile de France et triomphe également sur les champs de course qui le passionnent, en France puis en Grande Bretagne. Casaque orange, toque grise, les chevaux de ses haras normands de Fresnay-le-Buffart multiplient les victoires dans la course du Jockey-Club.

En 1939, il finit par épouser Fanny Heldy, qu’il aimait et courtisait à l’Opéra depuis l’époque de la Première guerre mondiale. Il poursuit sa production pendant la Seconde Guerre mais a moins de débouchés. Il accumule les stocks qu’il écoulera à son plus grand profit à la Libération. Il achète pendant la guerre le haras de Jardy, près de Versailles, puis l’hippodrome de Saint-Cloud. À la Libération, où malgré quelques amitiés allemandes et vichyssoises il parviendra à ne pas être inquiété (il a eu en cela plus de chance que la grande soprano Germaine Lubin), il lance le couturier Christian Dior et sa mode “new look” qui va triompher en France comme aux USA. Il se diversifie en fabriquant les premières machines à laver françaises avec la marque Bendix, dont il équipe en priorité ses ouvrières. Nouveau triomphe en 1952, il réalise le quart de la production française. Il se lance aussi dans l’immobilier et la presse en contrôlant l’Aurore, qui fait passer ses idées très conservatrices, puis en achetant Paris-Turf. Au début des années 1950, l’écurie Boussac possède plus de trois cents chevaux dont les plus grands cracks. Marcel Boussac est alors à l’apogée de sa carrière et de sa fortune. Il emploie 25 000 personnes dans soixante-cinq usines. En 1952, le magazine américain Fortune, estime ses biens à 150 millions de dollars. Il ne brigue pas de mandat parlementaire, mais joue un rôle politique occulte important auprès des présidents Auriol et Coty, ainsi que des ministres et présidents du Conseil Antoine Pinay, Joseph Laniel, Guy Mollet, Edgar Faure, Maurice Bourgès-Maunoury, Jacques Chaban-Delmas… Beaucoup seront ses invités à Deauville ou au château de Mivoisin, superbe propriété de chasse de 3600ha, dans le Loiret où il recevra, avec sa femme Fanny, tous les ténors de la politique (sauf de Gaulle). Il rencontra aussi, en 1949, le président des USA Harry Truman tout comme, en 1959, le soviétique Nikita Khrouchtchev; pas de jaloux…

Marcel Boussac et son épouse Fanny Heldy
Fanny heldy sur son cheval “Clavières”
en 1926

Les premières difficultés apparaissent à la fin des années 1950. La décolonisation ferme certains débouchés, les textiles synthétiques apparaissent, les goûts vestimentaires changent, le tiers monde fabrique à bas prix… Qui plus est, de Gaulle, de retour au pouvoir, apprécie peu Boussac… et réciproquement. L’Algérie française, soutenue par son quotidien l’Aurore les divisera à l’extrême. Dans les années 1960, le déclin s’enclenche, notamment parce que Boussac refuse de délocaliser sa production et néglige les textiles synthétiques. Bendix coule aussi et est liquidée en 1970. Même les chevaux ne sont plus de grands champions. Il faut vendre les parfums Dior. Le patron paternaliste à qui tout réussissait a perdu la main, s’entête, s’enferme, ne comprend pas. Il doit licencier mais, pour garder ceux qui ont toujours fait confiance à « Monsieur Marcel », il préfère puiser dans sa fortune personnelle pour boucher les trous. La mort de sa femme, en 1973, achève de le désemparer. Fanny est en effet décédée le 13 décembre 1973 à Neuilly-sur-Seine peu avant son 86ème anniversaire.

En dix ans, Marcel Boussac aura injecté un milliard de francs (1.500.000 €) dans son groupe, sans pouvoir le sauver. Il lui restait, à son décès, une rente annuelle de 300.000 €, la jouissance de sa propriété de Deauville, d’un appartement à Neuilly et du château de Mivoisin, où il est mort, à 91 ans, le 21 mars 1980.

Fanny Heldy

Fanny Heldy avait une voix claire de lyrico-spinto à la quinte aiguë rayonnante, au médium un peu nasal. Mais c’est surtout par ses dons musicaux et sa présence scénique qu’elle forçait l’admiration. Fanny Heldy fut une Thaïs mémorable et une remarquable Violetta. On se souviendra de Fanny Heldy comme une figure majeure de l’opéra européen pendant plus de 20 ans. Douée d’une voix pure, limpide, mais aussi ample et expressive dans les moindres nuances, cette artiste inspirée a honoré de son talent la musique et le chant français. Son nom brille encore à l’Opéra Garnier, sur la porte de la loge d’honneur: la loge Fanny Heldy. Aujourd’hui, la Fondation Prix Fanny Heldy honore chaque année une soprano pour un enregistrement particulièrement remarquable. Son héritage enregistré était petit, mais la plupart, y compris l’historique Manon, reste disponible sur CD.

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