Maria Jeritza 1887-1982

Maria Jeritza, née Maria (“Mizzi”) Jedličková le 6 octobre 1887 à Brünn (Brno) était une soprano austro-tchèque. Elle fut surnommée “la fille dorée de l’âge d’or de l’opéra«.

La capitale de la Moravie, située aujourd’hui en République tchèque, faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois. C’est d’abord là qu’elle étudia le chant et ensuite à Prague. Aussi surprenant que cela puisse paraître, étant donné ses prestations ultérieures, Jeritza était une enfant très timide. Débutant ses études à l’âge de 12 ans, elle entra à la Brünn Musikschule. À 14 ans, elle suivit pendant plusieurs années des cours particuliers auprès du professeur Auspitzer.

Maria Jeritza

Bien qu’exhortée par Auspitzer à auditionner pour un engagement dans divers opéras régionaux, Jeritza refusa, trop terrifié pour chanter devant un public important. Son professeur imagina alors une ruse, lui demandant un jour simplement de chanter quelques airs. Quand elle eut fini, le directeur de l’Opéra d’Olmütz apparut de derrière un rideau et fit savoir à la jeune soprano qu’il souhaitait l’engager. Elle fit ainsi ses débuts sur scène en 1910 à Olmütz dans le rôle d’Elsa (Lohengrin) (certaines sources indiquent 1905 ou 1906). Les débuts d’Olmütz de Jeritza dans Elsa ont marqué l’amorce d’une montée rapide de confiance et d’un savoir-faire spectaculaire.

Moins d’un an et demi plus tard, elle se rendit à Vienne pour auditionner pour le Volksoper. Après avoir chanté seulement quelques mesures, on lui annonça qu’elle serait retenue. En 1911 elle fut engagée à la Volksoper de Vienne où sa beauté exceptionnelle, sa voix argentée et son sens aigu des scènes dramatiques en firent une star de première importance. Introduite au Volksoper, elle fit ensuite son entrée au Hofoper (actuel Staatsoper), le 16 mars 1912, sur recommandation de l’empereur François-Joseph en personne, séduit par sa beauté et sa féminité. Pendant plus de vingt ans, de 1912 à 1935, elle restera attachée à la capitale autrichienne, où elle chantera aussi bien Puccini, triomphant dans Tosca, Turandot et La fanciulla del West, que Leoš Janáček (elle donna à Vienne et à New-York les premières de Jenůfa), mais aussi Mascagni, Massenet, Richard Wagner. Ses interprétations straussiennes sont restées légendaires, notamment les deux versions d’Ariane à Naxos, le 25 octobre 1912 à Stuttgart, et en 1916 à Vienne. Elle interpréta également l’Impératrice dans Die Frau ohne Schatten (La Femme sans ombre), Salomé, Octavian (Le Chevalier à la rose), et Helena (Hélène d’Égypte).

Maria Jeritza et Giacomo Puccini

Dans La Femme sans ombre et dans la première de 1916 de l’Ariane révisée à Vienne, Jeritza chanta aux côtés de la soprano Lotte Lehmann. Elle a également créé le rôle de Jenufa de Janácek pour Vienne, comme elle le fera plus tard pour New York. Une autre création de Jeritza très médiatisée a été le rôle de Marietta (Die Tote Stadt) d’Erich Korngold, créé à Hambourg en 1920 et réjoué à New-York l’année suivante. Pendant ce temps, la soprano acquitégalement une grande renommée pour ses interprétations des héroïnes de Puccini. Son impérieux Turandot a été salué comme un accomplissement majeur.

Maria Jeritza dans Tosca
Maria Jeritza et le compositeur
Richard Strauss

Son autre port d’attache fut le Metropolitan Opera de New York, où elle fit de fracassants débuts, le 19 novembre 1921, en Marietta/Marie dans la création sur le sol américain de Die tote Stadt de Korngold, un opéra dont elle avait assuré, dix mois plus tôt, la première viennoise. Le 14 novembre, la saison du Met s’était ouverte avec les premiers pas, tout aussi acclamés, d’Amelita Galli-Curci dans La Traviata… Giorgio Gatti-Casazza, le directeur de la maison, soucieux d’allonger sa liste de chanteurs susceptibles de lui garantir autant de recettes au box-office qu’Enrico Caruso, disparu l’été précédent, était aux anges: «Dieu, dans son infinie bonté, m’a envoyé une paire de souliers. Dans l’un, il y avait la Galli-Curci, dans l’autre la Jeritza.» De fait, elle fut aussi populaire au Metropolitan qu’à Vienne.

Après Die tote Stadt, Maria Jeritza donna plus de trois cents représentations au Met jusqu’en 1932, y reprenant ses grands rôles wagnériens (Senta, Elsa, Elisabeth dans Tannhäuser, Sieglinde dans Die Walküre), français (Carmen, Thaïs) et véristes (Santuzza, Fedora de Giordano). En 1924, elle incarna Jenufa pour la création américaine du chef-d’œuvre de Janacek, puis, en 1931 et en 1932, assura la première locale de deux opérettes de Franz von Suppé : Boccaccio et Donna Juanita.

Surtout, comme à Vienne, elle servit avec autant d’amour que d’assiduité ses deux compositeurs de prédilection: Richard Strauss et Giacomo Puccini. Chronologiquement, Strauss fut le premier puisque, dès 1912, Maria Jeritza créa Ariadne dans Ariadne auf Naxos, au Hoftheater de Stuttgart. Quatre ans plus tard, cette fois au Staatsoper de Vienne, elle retrouva Ariadne pour la première de la version révisée de l’opéra, avant d’être choisie par le maître, en 1919, pour incarner l’Impératrice dans Die Frau ohne Schatten, sur la même scène. Avec encore Salomé et Octavian dans Der Rosenkavalier dans son répertoire, elle passa à côté de la création mondiale de Die ägyptische Helena, en 1928, dont le rôle-titre a pourtant été écrit à son intention (apparemment, son cachet dépassait largement le budget du Semperoper de Dresde…). Mais elle se rattrapa aussitôt après, en incarnant Helena à Vienne, avec Strauss au pupitre, puis à New-York.

Le plus émouvant, dans la relation entre Maria Jeritza et Richard Strauss (une rumeur persistante veut qu’ils aient été amants), reste l’incroyable histoire de Malven (Mauves), le dernier lied composé par le maître, en 1948, un an avant sa disparition. Conçu comme un hommage à l’une de ses cantatrice préférées, il porte la dédidace : « À ma chère Maria, cette dernière rose » (la mauve est une fleur couleur rose violet). Curieusement, sa dédicataire ne le chantera jamais, le conser- vant jalousement dans ses papiers. Quand ces derniers seront mis en vente après sa mort, survenue le 10 juillet 1982, le manuscrit sera acheté par une fondation, qui en mettra des copies à la disposition du New-York Philharmonic Orchestra et de son directeur musical, Zubin Mehta. L’honneur de le créer reviendra à Kiri Te Kanawa, le 10 janvier 1985.

Quant à Puccini, Maria Jeritza le rencontra pour la première fois en 1913, quand elle incarna Minnie dans la première viennoise de La fanciulla del West. Le compositeur la revit ensuite, notamment en Tosca, rôle dans lequel elle l’impressionna encore davantage. Un jour, si l’on en croit la diva, elle trébucha pendant une répétition et chanta Vissi d’arte à plat ventre, en relevant légèrement la tête, alors que les cantatrices de l’époque avaient l’habitude de rester assises sur le canapé de Scarpia ou de se tenir debout face au public. Puccini se précipita et lui dit qu’elle devra toujours faire de même à l’avenir, tant elle atteint ainsi au divin. L’anecdote est-elle vraie? Toujours est-il que, le 1er décembre 1921, pour sa première apparition dans le rôle au Met, la soprano déclencha, après Vissi d’arte, une hystérie collective dans la salle comme on en avait rarement vu.

Après Minnie et Tosca, Maria Jeritza fit sensation à Vienne, en 1920, en Giorgetta dans Il tabarro, premier volet d’Il trittico. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Puccini, alors qu’il travaille à Turandot, en 1922, lui destine le rôle-titre dans une lettre à Giulio Gatti-Casazza. Mais le compositeur meurt en 1924 avant d’avoir achevé son ultime opéra, qui vit finalement le jour en 1926, à la Scala, avec Rosa Raisa en Turandot et Arturo Toscanini à la baguette. Pourquoi Maria Jeritza a-t-elle disparu de l’affiche? Peut-être parce que Gatti-Casazza, en guerre à l’époque contre l’illustre chef italien, a été on ne peut plus clair: participer à une création à Milan, avec Toscanini à la baguette, reviendrait à mettre un terme immédiat à tout contrat signé avec le Met… Comme pour Die ägyptische Helena, la diva eut vite l’occasion de se rattraper, puisque c’est elle qui assura, en cette même année 1926, la première américaine de Turandot, bien évidemment sur la scène du Metropolitan Opera.

À New York, sur les vingt-sept représentations de Turandot données entre 1926 et 1930 (en incluant les tournées), seules quatre lui échappèrent. Et quand elle se produisit dans d’autres villes, ce fut souvent dans les oeuvres de Puccini: Tosca au Covent Garden de Londres (1925), Tosca et Der Rosenkavalier à l’Opéra de Paris (1928), La fanciulla del West et Salome à San Francisco (1930)…

En 1951, Maria Jeritza fit son retour au Met, pour une représentation de Die Fledermaus qui sera sa dernière dans ce théâtre. Bien que Jeritza ait quitté le Met pendant les années de dépression lorsque des réductions de salaire ont été imposées, elle continua à séduire le public en Europe tout au long des années 1930. Et c’est dans ToscaLa fanciulla del West et Salomé qu’elle prit congé du public viennois, entre 1950 et 1953. Trois titres fétiches, qui sont aussi ceux dans lesquels ses admirateurs avaient envie de la voir et de l’entendre une dernière fois.

Maria Jeritza

Elle est apparue dans un premier film sonore Grossfürstin Alexandra pour lequel Franz Lehár a écrit la chanson «Du und ich sind für einander bestimmt».

Maria Jeritza

Après la guerre, elle participa au financement de la reconstruction de l’Opéra de Vienne, et fit alors son retour en récital, se produisant dans des concerts de bienfaisance; puis elle remonta sur scène notamment à Vienne jusqu’en 1955 où les Viennois l’adoraient, mais aussi à Carnegie Hall en 1946 et au Met de New-York en 1951, dans le rôle de Rosalinde (La Chauve-Souris). 

Jeritza le jour du mariage avec le magnat hollywoodien Winfield R. Sheehan

Après un mariage de deux ans avec un certain Wiener, elle épousa un baron autrichien, Friedrich Leopold Salvator Freiherr Popper von Podhragy (1886-1953). Elle convola à nouveau avec son troisième mari en 1935, le magnat hollywoodien Winfield R. Sheehan, qui décéda en 1945.

Elle s’est retirée de la scène en 1937 et épousa finalement, en 1948, un homme d’affaires du New Jersey, Irving Seery. Elle déménagea dans un manoir du quartier Forest Hill de Newark (New Jersey) où elle vécut jusqu’à sa mort en 1982, survenue à l’âge de 94 ans. Elle est décédée à Orange (New Jersey), et est enterrée au cimetière Holy Cross à North Arlington (New Jersey).

Quand Maria Jeritza a commencé à apparaître sur les scènes, grande, impérieuse mais irrésistiblement féminine avec une silhouette ravissante, un visage exquis et de chatoyants cheveux blonds, le public savait qu’ils étaient en présence d’une star. Et l’une des choses qui a fait de Miss Jeritza une prima donna, c’est qu’elle le savait aussi. Maria Jeritza fut l’une des grands artistes de «l’âge d’or» de l’opéra, ou du moins de sa dernière partie, de 1910 à 1930. C’était une époque où les chanteurs d’opéra se voyaient accorder le genre d’adulation de masse qu’ils reçoivent à peine aujourd’hui, remplacés par les rock-stars.

Sa voix passait facilement du soprano lyrique léger au grand soprano dramatique, tout en usant de sa beauté et de son sex-appeal pour captiver son auditoire.

Des admirateurs, la diva en a eu des cohortes depuis toujours, subjugués par sa voix de soprano lirico spinto au timbre lumineux et caressant, à l’aigu facile et puissant (raison pour laquelle Puccini avait d’emblée pensé à elle pour les redoutables contre-ut de Turandot). Un instrument qu’elle évitera de trop malmener: Turandot exceptée, elle se tiendra ainsi à l’écart des grands emplois de soprano dramatique, comme Isolde, Elektra et Brünnhilde et dans Der Ring des Nibelungen elle osera seulement celle de Die Walküre.

Marcel Prawy, le célèbre historien du Staatsoper de Vienne, disparu en 2003, l’avait surnommée « la prima donna du siècle », en ajoutant qu’il était très difficile de la décrire à quelqu’un ne l’ayant pas vue en scène dans ses meilleures années, avec «sa formidable aura érotique et sa voix littéralement volcanique». Deux atouts qui auraient suffi à faire de la soprano tchèque une diva, si elle n’y avait pas ajouté l’admiration éperdue de deux des plus grands compositeurs de l’histoire, quatre maris, un goût immodéré du luxe, une propension à faire rentrer dans le rang tout(e) collègue tenté(e) de lui voler la vedette, ainsi qu’un sens aigu de la manière de faire parler d’elle. Elle aimait le luxe et n’en faisait pas mystère: manteaux de vison, lunettes de soleil cerclées de diamants… Dans l’hommage qu’il lui rend, le 11 juillet 1982, le New York Times rapporte ainsi une délicieuse anecdote datant des dernières années de sa vie. Parcourant des yeux l’intérieur de son coffret à bijoux et le comparant avec les fleurs offertes aux prime donne d’aujourd’hui, elle se serait exclamée: «Des fleurs! Si, à mon époque, ils ne m’avaient rien offert d’autre, je leur aurais craché au visage!» Organisant soigneusement sa propre publicité, distillant les informations de manière à tenir la presse en haleine, Maria Jeritza n’hésitait pas à mettre en scène ses conflits avec ses partenaires. Le ténor Beniamino Gigli, par exemple, qui lui aurait donné un coup de pied dans le tibia alors qu’ils se disputaient la préséance pour les saluts devant le rideau ! Bref, c’était une diva dans tous les sens du terme qui fait penser à Maria Callas.

Elle a laissé de nombreux enregistrements chez Odéon et Victor, essentiellement entre 1908 et 1930. Elle a écrit des souvenirs: “Sunlight and song” (1924).

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