Selma Kurz 1874-1933

Selma Kurz était une soprano lyrique et colorature autrichienne qui entra dans la légende pour sa vélocité dans les aigus et ses trilles qu’elle exécutait avec une facilité déconcertante.

Selma Kurz est née le 15 novembre 1874 à Bielitz-Biala, ville aujourd’hui située au sud de la Pologne mais qui faisait à l’époque partie de la Silésie autrichienne. Elle a grandi à Bielitz dans une famille juive très humble de onze enfants. Alors qu’elle était encore une jeune fille, elle fut envoyée dans un couvent pour suivre une formation de couturière afin de soutenir financièrement sa famille. En réponse à une annonce, elle postula pour devenir membre de la chorale du Kantor Goldmann. Goldmann reconnut immédiatement les dons vocaux que la nature lui avait accordés et a recherché des mécènes pour financer sa formation vocale. Il l’amena à Vienne où elle auditionna devant Gänsbacher, professeur de chant très réputé . Bien qu’il ait trouvé sa voix plutôt moyenne et lui ait déconseillé de poursuivre sa formation, il lui a finalement écrit quelques références positives. De plus, il n’enseignait pas aux femmes.

A Vienne, Selma eut l’occasion de rencontrer, dans son imposante demeure, le Schloss Totis, le célèbre mécène des arts, Nicolas (Miklós) Esterházy de Galántha, qui accepta de payer ses cours avec un pédagogue de premier plan, Johannes Ress. Malgré le jugement négatif de Gänsbacher, elle commença à étudier avec le professeur Ress et son assistante, Maria Brossement, à Vienne, dont les cours étaient financés par le prince Nikolaus Esterházy. Ress restera son conseiller dévouée et lui donnera des conseils amicaux tout au long de sa carrière. La couleur sombre de sa voix a d’abord amené ses professeurs à croire qu’elle était une contralto. Le premier rôle qu’elle étudia fut d’ailleurs celui d’Azucena dans Il Trovatore.  Par la suite, Kurz consulta des professeurs de chant de renommée mondiale tels que le célèbre ténor Jean de Reszké à Nice et la fameuse Mathilde Marchesi à Paris, ainsi que la soprano Felicie Kaschowska bien connue à Vienne. Malgré tout, Selma se prétendit, toujours et avant tout, élève de Ress.

Elle fut entendue pour la première fois à Vienne lors d’un concert d’étudiants des élèves de Ress le 22 mars 1895. Elle y reçu un bon accueil et obtint des offres de nombreux opéras de province en Allemagne qui étaient toujours à la recherche de nouveaux talents. Elle fit ainsi ses débuts dans le rôle-titre de l’opéra Mignon d’Ambroise Thomas au Hamburg Stadttheater, le 12 mai 1895. A Francfort-sur-le-Main, elle chanta au cours des quatre saisons suivantes, divers rôles dont Eudoxie (La Juive), Elisabeth (Tannhäuser) et Carmen .

Selma Kurz en répétition

Gustav Mahler, alors directeur musical de l’Opéra impérial et royal de Vienne, entendit Kurz à Francfort vers la fin de 1898 et lui proposa une audition puis un contrat. Elle fit ses débuts à Vienne dans Mignon, le 3 septembre 1899, dans ce Théâtre qui restera sa demeure artistique et spirituelle. Son succès à Vienne fut rapide et total, et dura jusqu’à la fin de sa carrière musicale, trente ans plus tard. C’est Mahler lui-même, en entendant son trille parfait et en plaçant merveilleusement les notes élevées dans l’air de Leonore de l’acte Acte IV du Trouvère, qui lui suggéra d’étudier le répertoire de colorature, dans lequel elle deviendra la prima donna assoluta de l’Hofoper. Le metteur en scène du Court Opera lui fit découvrir ce répertoire en lui faisant chanter Rosina (Le Barbier de Séville), le page Urbain (Les Huguenots), Oscar (Un ballo dans maschera), Juliette et Martha. Puis elle passa rapidement à Elvira, Lakmé, Konstanze, Gilda, Violetta (Traviata) et, enfin et surtout, à Lucia di Lammermoor puis le rôle d’Astaroth (La Reine de Saba), peut-être son rôle le plus célèbre, où elle tint le public en haleine avec sa vocalisation dite de «l’appel de la sirène».

Mahler tomba amoureux de Selma, et ils eurent une courte liaison au printemps 1900. Mais le règlement de l’Opéra ne permettant pas à leurs membres de se marier entre eux, Selma choisit de poursuivre sa carrière.

Selma Kurz

Selma fut élevée au poste de Kaiserliche und Königliche Kammersängerin («Chanteuse de la Cour impériale et royale») à l’âge de 29 ans. Elle rencontra par la suite, à plusieurs reprises, l’empereur François-Joseph, grand admirateur de son art. Dans les représentations du festival Mozart organisées tout au long de l’année pour célébrer le 150ème anniversaire du compositeur, Kurz chanta Fiordiligi (Così fan tutte) en 1905 et Konstanze (Die Entführung aus dem Serail) un an plus tard. Toujours en 1906, à l’occasion d’un gala très apprécié de Caruso, elle chanta Gilda dans Rigoletto, avec Titta Ruffo dans le rôle-titre. Ce fut la seule apparition de Ruffo à Vienne.

Bien qu’elle connut de grands triomphes dans les rôles de colorature, Kurz n’a pas négligé le répertoire lyrique. En effet, sur les 992 représentations qu’elle donna au Hofoper de Vienne (plus tard Staatsoper), plus de 100 concernèrent Mimì (La bohème). Elle a également participé à la création viennoise de Madama Butterfly en 1907 ainsi que celle de Der Zigeunerbaron de Johann Strauss en 1910. Elle a chanté Tatiana (Eugene Onegin) et Sophie (Der Rosenkavalier) en 1911 et, dans l’un des nombreux moments forts de sa carrière viennoise, elle créa Zerbinetta lors de la première mondiale de la deuxième version de Ariadne auf Naxos de Richard Strauss, le 4 octobre 1916. Elle chanta Zerbinetta 36 fois. À Vienne, elle endossa tous les rôles imaginables comme Iolanta (Tchaïkovsky), Elsa, Sieglinde, Marguerite, Manon, Frau Fluth, Rosalinde. À côté de Mimì, ses rôles les plus fréquents étaient Gilda, Violetta et Leonora.

Selma Kurz dans divers rôles

Dès le début, Selma Kurz fut très demandée dans toute l’Europe et fut entendue avec succès à la fois dans l’opéra ou pour des concerts, au Grand Opéra de Paris, à l’Opéra de Monte-Carlo, à Rome, Salzbourg, Varsovie, Prague, Budapest, Amsterdam, Ostende, Bucarest et Le Caire. Elle chanta pour la première fois Gilda (Rigoletto) à Londres en mai 1904 avec Enrico Caruso et Maurice Renaud puis Oscar (Un ballo in maschera avec Giannina Russ, Caruso, Antonio Scotti et Marcel Journet). L’année suivante, elle chanta à nouveau Oscar (avec Caruso et Mario Sammarco) ainsi que son autre rôle de page préféré, Urbain (Les Huguenots) face à Emmy Destinn, Caruso, Scotti, Journet et Clarence Whitehill. Elle fut également Juliette face au Roméo de Charles Dalmorès. Elle a également incarné, au cours de ces deux saisons de succès colorature, Elisabeth (Tannhäuser, avec Karel Burian dans le rôle-titre).

Selma Kurz

En 1907, elle fut de nouveau entendue à Covent Garden, cette fois dans Lucia di Lammermoor, avec Alessandro Bonci (Edgardo), Rigoletto (avec Bonci et Sammarco) et Un ballo in maschera (avec Amedeo Bassi) et ajouta à son répertoire Loreley de Catalani. Elle n’est revenue à Londres qu’en 1924 pour La bohème et Traviata. Ses prestations à Londres furent toutes extrêmement réussies, malgré l’hostilité de la toute-puissante Nellie Melba, aussi enracinée à Covent Garden que Kurz l’était à Vienne.

Selma Kurz fut invitée à plusieurs reprises aux États-Unis et, malgré plusieurs offres alléchantes du Metropolitan Opera de New-York, elle ne se résolut pas à quitter Vienne et sa famille. Les premiers contacts avec le Metropolitan Opera avaient déjà été noués en 1905 et, encore une fois, en 1907-1908, mais ces plans ont finalement été brisés par le veto du chef d’orchestre Felix von Weingartner que Mahler avait choisit pour diriger l’Opéra d’état de Vienne. Sa première apparition aux États-Unis eut lieu à l’occasion d’un concert au Carnegie Hall en janvier 1921. C’était sans doute un peu tard, comme l’ont remarqué certains critiques. Peu de temps après le concert, Kurz souffrit d’une grave indisposition, à un tel degré, qu’elle dût annuler tous les autres engagements et retourner à Vienne annulant la tournée. Encore une fois, le Met lui proposa un nouveau contrat, mais cette fois, ce fut elle qui refusa, préférant rester avec sa famille à Vienne. Elle revint immédiatement à Vienne, où elle eut une longue convalescence avant de pouvoir recommencer à chanter, avec une voix qui, de l’avis de tous, n’était plus tout à fait la même.

Selma Kurz

Sa dernière représentation fut dans le rôle de Rosine, le 12 février 1927, au grand théâtre de la Ringstrasse, où tant de ses triomphes furent acclamés par deux générations d’amateurs d’opéra de toute l’Europe et du monde. Sa toute dernière apparition publique se fit en septembre 1932 lors du baptême de l’archiduc Stefan (1932–1998), fils de l’archiduc Anton et de la princesse Ileana de Roumanie.

En 1910, Selma Kurz épousa le célèbre gynécologue Joseph Halban (1876-1937), professeur à l’Université de Vienne, qui fut plus tard anobli par l’empereur d’Autriche, devenant Ritter Joseph von Halban. Avec lui, elle eut deux enfants, Désirée (1912–1996) et Georg (1915–1998). “Dési” Halban est devenue une soprano de concert qui, entre autres, a enregistré la Quatrième symphonie de Mahler avec Bruno Walter.

Mais la voix de Selmaavait subi quelques changements, comme les témoins du temps l’ont observé: son agilité était toujours aussi prodigieuse, mais la voix avait perdu en volume. Que Selma Kurz ait pu structurer ses rôles de manière à ce que ces points faibles passent inaperçus du plus grand nombre, montre à quel point elle était une artiste. En 1922, elle fut Konstanze dans « Die Entführung aus dem Serail » (avec Richard Tauber) au Festival de Salzbourg. Avec deux représentations de «Un Ballo in Maschera» et «Il Barbiere di Siviglia», elle fit ses adieux à la scène et à son public en février 1927. 

Selma, sa fille désirée, son fils Georg et son mari le professeur Halban

Selma Kurz a laissé plus de 150 enregistrements en 78 tours. Le premier a été fait pour Émile Berliner en 1900. Ils ont été suivis par des disques chez Zonophone et Gramophone & Typewriter Company datant de 1901 à 1906. Elle a ensuite fait une longue série de HMV (maintenant EMI) en 1907-1914. Ce sont de loin les meilleurs de ses enregistrements par la capture de l’attactivité de son ton et l’agilité exceptionnelle de sa technique vocale. Vers 1910, elle a enregistré trois cylindres pour la société Edison. Après la Première Guerre mondiale, elle a enregistré pour Deutsche Grammophon / Polydor en 1923-24, mais avec un certain déclin de la voix.

Selma Kurz en séance d’enregistrement

Malgré sa santé toujours délicate, Selma von Halban-Kurz eut une vie de famille particulièrement heureuse dans sa somptueuse maison viennoise jusqu’à ce qu’en 1929, elle soit atteinte d’un cancer. Après une bataille contre cette maladie, elle décéda à Vienne le 10 mai 1933. Lors de ses funérailles à la Schottenkirche, l’Orchestre philharmonique de Vienne a joué le prélude de l’acte 3 de La Traviata qui a bouleversé des milliers de personnes. Selma Kurz jouissait d’une incroyable popularité à Vienne. Elle fut inhumée deux jours plus tard au cimetière central de Vienne (groupe 14C, numéro 8) dans une zone réservée aux personnalités.

La sculpture de la tombe de Selma Kurz, qui fit scandale à l’époque, oeuvre du sculpteur Fritz Wotruba

Selma Kurz était une très belle femme d’un mètre soixante, fragile et délicate. Sa présence sur scène et son jeu furent admirés. Sa maîtrise sans effort des parties difficiles, la liberté de son goût du style, mais surtout ses trilles incomparables sans fin en ont fait une chanteuse à part. Elle pouvait rendre le public fou avec ses longs trilles cristallins, les «Kurz-trills», comme on les appelle encore aujourd’hui. Les gens venaient parfois avec des chronomètres pour déterminer que c’était “même une seconde de plus qu’hier”. Dans un enregistrement de 1907 du Der Vogel im Walde de Taubert, le trille dure 24 secondes. L’éclat prodigieux et l’incroyable facilité avec laquelle elle a maîtrisé les passages coloratures les plus difficiles et les plus fulgurants ne peuvent qu’impressionner.

Selma Kurz