Anton Dermota 1910-1989

Anton Dermota a été l’un des ténors lyrique européens les plus importants après la Seconde Guerre mondiale, se situant entre Julius Patzak et l’émergence de Fritz Wunderlich. Il fut particulièrement réputé dans les rôles mozartiens. 

Il naquit le 4 juin 1910 dans une famille pauvre du village de Kropa en Haute-Carniole, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois et se trouve maintenant en Slovénie. Il fréquenta le Conservatoire de Ljubljana avec l’intention d’étudier la composition et l’orgue, mais en 1934 il reçut une bourse qui lui permit de se rendre à Vienne pour se consacrer à l’étude vocale avec Marie Radó. 

Il fit ses débuts à l’opéra de Cluj en 1934 et fut rapidement remarqué par Bruno Walter qui l’invita à se produire à l’Opéra d’État de Vienne. Il y fit ses débuts en 1936 comme le “Premier homme en armure” dans La Flûte enchantée de Mozart et obtint immédiatement un contrat. Son premier rôle principal fut Alfredo (Traviata) en 1937. La même année, Il fit ses débuts au Festival de Salzbourg dans une production de Die Meistersinger von Nürnberg de Wagner, dirigée par Arturo Toscanini. Il devint rapidement un favori du public viennois et demeura avec la compagnie de l’Opéra d’État pendant plus de quarante ans devenant partie prenante de l’Histoire de cette institution. Il était présent lorsque l’opéra brûla après un raid aérien allié le 13 mars 1945 et aida à sauver une partie du mobilier. Après la guerre, il resta avec la compagnie dans ses logements provisoires au Theater an der Wien, et fut l’une des stars de la réouverture de la maison d’origine en 1955 dans le rôle de Florestan (Fidelio) avec Martha Mödl dans celui de Leonore . En 1946, il fut honoré pour sa fidélité du titre de Kammersänger. Il fit partie du légendaire ensemble mozartien viennois des années 50 avec Maria Cebotari, Elisabeth Schwarzkopf, Wilma Lipp, Irmgard Seefried, Sena Jurinac, Erich Kunz et Paul Schöffler.

Anton Dermota et Wilhelm Furtwängler. Photo prise lors du Fidelio de Salzbourg en 1950
De gauche à droite, Dermota dans Des Grieux, Don Ottavio (avec Ljuba Welitsch), Leukippos (Daphné)

Pendant 20 ans, Dermota a chanté au Festival de Salzbourg presque chaque été. En qualité d’invité, il a donné des performances acclamées au Royal Opera House Covent Garden de Londres, au Palais Garnier et au Teatro dell’Opera di Roma, au Teatro di San Carlo à Naples, au Teatro Colón à Buenos Aires, en Australie, en Tchécoslovaquie et en Hongrie.

Anton Dermota dans le rôle de Lenski (Eugène Onéguine)

Dermota fut surtout connu pour ses rôles dans Mozart, en particulier son Don Ottavio (Don Giovanni) mais aussi Ferrando, Tamino et Belmonte. Il a également chanté Jacquino, Cassio, Nurredin, David, Alfredo (Traviata), Alfred (Fledermaus), Rodolfo, Lenski, Des Grieux, Flamand (Capriccio), Oedipus (Oedipus Rex de Stravinsky), David, Hans (La fiancée vendue de Smetana), Narraboth, Leukippos, Hoffmann et Elemer (Arabella). Plus tard, il s’est occasionnellement aventuré dans le jeune répertoire «Heldentenor», chantant le rôle-titre dans Dalibor de Smetana, Max (Freischütz) et Laca (Jenufa). Son répertoire comprenait quelque 80 rôles. Doué d’une voix très endurante, il fit quelques incursions chez Richard Wagner, Giacomo Puccini et même Giuseppe Verdi, et laissa un enregistrement grandiose, peut-être le plus mémorable de toute sa carrière, de l’extrêmement difficile partie de ténor de l’oratorio Le Livre aux sept sceaux de Franz Schmidt. 

Dermota fut aussi un spécialiste accompli du lied et donna des centaines de récitals accompagné de sa femme, la pianiste Hilde Berger-Weyerwald. Toujours avec son épouse au piano, il a également brillé dans l’interprétation du Voyage d’hiver de Franz Schubert dont il existe deux enregistrements (1962 et 1976). En 1966, il devint un professeur de chant recherché à la Wiener Musikhochschule. En l’honneur de son 70ème anniversaire, la direction de l’Opéra d’État de Vienne l’invita à tenir le rôle de Tamino (qu’il chanta d’une voix sans pareille). Il décéda après son 79ème anniversaire le 22 juin 1989, à Vienne.

Dermota vers 1950, avec son épouse Hilde et ses enfants
Anton et Hilda Dermota
La tombe d’Anton Dermota dans le cimetière de Hietzing à Vienne

Dermota appartient à la dernière grande génération des interprètes mozartiens. Il fut dépositaire d’un style et d’un art du phrasé qui appartiennent à la tradition italienne du bel canto: émission légère et nuancée, goût et fantaisie. À son meilleur, Dermota avait un timbre singulier, à la fois légèrement granuleux, mais argenté. C’était une voix avec beaucoup de spin, capable de tracer les lignes mozartiennes avec clarté et souplesse tout en affichant une poussée palpitante à l’approche du registre supérieur. Anton Dermota était immensément admiré sur le plan vocal et technique, et beaucoup de ses collègues et successeurs (Ernst Haefliger, Nicolai Gedda, Fritz Wunderlich, Peter Schreier) furent mesurés à son aune. Lors de son dernier Tamino, à 72 ans, il donna une véritable leçon de chant à tous ses collègues. Si la longévité vocale est un élément permettant d’apprécier la qualité d’un chanteur, Dermota fait à coup sûr partie des plus grands.