Lina Pagliughi 1907-1980

Lina Pagliughi, soprano colorature italo-américaine, fut l’une des plus belles voix de l’entre-deux guerres, seulement handicapée par un physique inadapté à ses rôles.

Rencontre entre Lina et Beniamino Gigli en 1923 sur un ferry-boat dans la baie de San Francisco

Lina Pagliughi naquit le 27 mai 1907 à Brooklyn de parents d’origine italienne. Sa mère est native d’Albareto, petite ville proche de Parme et son père était de Montevideo, dans la province de Venise.

Alors qu’elle avit deux ans, La famille quitta New-York pour San Francisco en 1909. Dès l’âge de huit ans, Lina, accompagné au piano sa jeune soeur, prit part à des manifestations musicales organisées par la communauté italienne. Le journal Italien a pu la décrire comme une enfant prodige avec une mémoire étonnante lui permettant de répéter parfaitement un air après l’avoir entendu une fois. Par la suite, le hasard fit qu’elle fut entendue par Beniamino Gigli et par Luisa Tetrazzini qui l’encouragèrent à étudier sérieusement le chant. La grande Tetrazzini, follement enthousiasmée, prédit qu’elle serait son successeur et chercha à l’adopter, mais ses parents déclinèrent la proposition. Voici le souvenir que Gigli garda de Lina: «1923: alors que certains collègues et moi-même traversions la baie de San Francisco sur le ferry-boat pour attraper le train qui devait nous emmener à Chicago, une fille d’environ seize ans a chanté des chansons italiennes pour nous. Tetrazzini l’avait déjà entendue chanter quand elle avait quatorze ans et l’avait encouragée à étudier. Je lui ai adressé mes meilleurs voeux pour son avenir et lui ai demandé de me dire son nom. Je m’en souviens encore. C’était Lina Pagliughi. En 1937, j’ai retrouvé pour un concert la fille que j’avais entendue chanter sur le ferry de San Francisco en 1923.»

Elle sortit diplômée du Conservatoire de San Francisco et, alors âgée de 15 ans, se rendit à Milan pour compléter sa formation avec Gaetano Bavagnoli. Elle fit ses débuts au Teatro Nazionale de Milan en 1927, dans le rôle de Gilda (Rigoletto). Son succès fut tel, que le label La Voix de son maître la choisit pour graver la première intégrale de l’oeuvre aux côtés du baryton Luigi Piazza et du ténor Tino Folgar. Gilda sera également le rôle de ses débuts à La Scala en 1930, rôle auquel elle sera étroitement identifiée par la suite et qu’elle a enregistrera deux fois.

Lina Pagliughi

Commença alors pour Lina une une brillante carrière de soprano lyrique colorature qui lui ouvrit les portes des plus importantes salles du monde, comme le le Teatro Colón de Buenos Aires, le Théâtre municipal de São Paulo,  le Covent Garden de Londres. Elle fit une tournée en Australie en 1932. Elle s’imposa dans le répertoire léger où la pureté de sa voix, son abattage et sa sensibilité firent merveille.

Elle voyagera finalement assez peu en raison d’une peur panique de l’avion, ce qui l’obligera à parcourir de longues distances par bateau. Elle se produisit toutefois beaucoup en Italie, dans les théâtres les plus importants, comme Naples, Florence, Rome, Venise, Parme. Elle fut salué comme l’héritière de Toti Dal Monte pour l’agilité et la pureté du son, tout en se démarquant par une voix corsée et expressive. Son répertoire comprenait notamment:  Rigoletto, Lucia di Lamermoor, La Bohème, Traviata, Sonnambula, Le Barbier de Séville, Lakmé. Dans Mozart elle chanta les rôles de Constance, Fiordiligi, la Reine de la nuit.

Le ténor Primo Montanari époux de Lina Pagliughi

En 1927, elle épousa le ténor italien Primo Montanari (1895-1972) dont la famille émigra aux États-Unis en 1914. Il étudia le chant à Boston, mais revint en Italie pendant la guerre. Il fit ses débuts à Savone en 1918 dans Lucia di Lammermoor et chanta dans toutes les grandes maisons d’opéra italiennes. Avec Lina, ils chantèrent ensemble en tournées à travers l’Europe notamment aux Pays-Bas en 1929-1930. Ils ne se sont jamais séparés et ont terminé leur carrière en donnant des cours de chant. Montanari a enregistré quelques disques pour HMV.

En 1938, Lina prêta sa voix pour le doublage italien du Blanche-neige de Walt Disney.

Il était inévitable que le Metropolitan Opera House se tourne vers cette chanteuse que les critiques ne se lassaient pas de comparer à Tetrazzini. C’est grâce à l’impresario Sol Hurok qu’elle put auditionner pour le Met avec une évaluation qui fut qualifiée de splendide. Des accords furent conclus pour la saison suivante mais la période était défavorable: nous étions en 1940 et l’Italie se préparait à la guerre. A ce moment précis, Primo Montanari n’était pas avec sa femme. Si son mari avait été à ses côtés, elle aurait peut-être accepté de rester à New-York. Mais tous ceux qui lui étaient chers se trouvaient de l’autre côté de l’océan et, une fois ses engagements remplis, elle rentra précipitamment en Italie.
Pendant les années de guerre, Pagliughi chanta au théâtre et à la radio jusqu’au premiers mois de 1944. Puis, avec l’intensification des raids aériens sur Milan et Turin, elle se retira d’abord à Gatteo a Mare avec toute sa famille. Peu de temps après, elle dut s’enfuir dans les montagnes voisines pour se cacher car les allemands ayant découvert qu’elle était née aux États-Unis craignaient qu’elle ne soit une espionne! Heureusement, elle put revenir chez elle lorsque les troupes alliées occupèrent le nord de l’Italie.

Lina quitta la scène en 1947 encore en pleine possession de ses merveilleux moyens vocaux, mais continua à chanter à la radio italienne jusqu’en 1956, avant de se tourner vers l’enseignement. Devenue veuve en 1972, elle continua à enseigner jusqu’à la fin de sa vie. Elle mourut à 73 ans le 2 octobre 1980 à Gatteo, où elle s’était retirée en 1966.

Lina Pagliughi s’est cantonée au répertoire de colorature, même si sa voix était assez substantielle pour les rôles lyriques. Ainsi, elle a gardé son instrument souple et ajusté pour toute la durée de sa carrière, même en ayant inclus Violetta parmi ses rôles. La personnalité de Pagliughi a également contribué à sa longévité. Bonne collègue, pour qui la jalousie était une émotion étrangère, elle admirait ses camarades artistes et n’y voyait aucune menace pour sa propre réputation. Elle fut seulement handicapée par un physique ingrat qui ne lui permit pas de rivaliser avec des collègues plus attirantes mais qu’elle dépassa par sa musicalité. Dotée de formes très rondes, elle continua à prendre du poids au cours de sa carrière. Ainsi, alors que la voix était idéale, la vraisemblance dramatique ne l’était pas. Heureusement, sur les enregistrements, l’art de Pagliughi peut être aujourd’hui apprécié sans la distraction de l’apparence physique.