Lydia Lipkowskaia 1884-1958

Lydia Lipkowskaia était une soprano lyrique et colorature russe dotée d’une large tessiture et d’une parfaite technique responsable d’une remarquable longévité vocale. Elle fut particulièrement célébrée dans Snégourochka (Снегу́рочка) de Rimsky-Korsakov et Traviata de Verdi.

Natalia Iretskaia. Née en 1843,
elle fut diplômée du
conservatoire de Saint-Pétersbourg
où elle a étudié auprès de
Henriette Nissen-Saloman
(une élève de Manuel Garcia junior).
Elle travailla également à Paris
auprès de Pauline Viardot
(fille et élève de Manuel Garcia).
Professeur de chant au conservatoire
de Saint-Pétersbourg, elle eut
Lydia Lipkowskaia comme élève.

Lipkowskaia naquit à Babin, le 10 mai 1884, dans le comté de Khotyn, gouvernement de Bessarabie, se trouvant à l’époque dans l’Empire russe. Elle a trois sœurs et quatre frères. Son père Yakov Ivanovitch Lipkovsky est passionné de musique, il joue du violon et organise une chorale d’enfants. Elle commence à chanter à l’âge de cinq ans et dès l’âge de 12 ans, elle intègre la chorale de l’église et, à partir de 14 ans, elle participe à des concerts de charité. Elle fréquente une école primaire rurale puis elle entre au lycée de jeunes filles Mariinskaya à Kamianets-Podilsky. À l’âge de 17 ans, alors qu’elle étudie en dernière année de lycée, elle épouse, contre la volonté de ses parents, un étudiant de la faculté des langues orientales de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg, Christopher Marshner. Le couple part pour Saint-Pétersbourg où naît leur fille Ariane. Lydia entre alors au conservatoire de Saint-Pétersbourg en 1903 sous le nom de Marshner, où elle étudie gratuitement le chant dans la classe de la célèbre enseignante russe, Natalia Iretskaia (1845-1922), ancienne élève de Pauline Viardot. Deux ans plus tard, Lipkowskaia quitte son mari qui s’opposait à sa vocation de cantatrice.

Lydia Lipkovskaya

Lydia n’ayant pas les moyens financiers d’assister aux spectacles donnés à l’opéra, elle passe tout son temps à apprendre son répertoire, à la fois avec Iretskaia et seule, restant dans la classe du conservatoire après les cours. Alors qu’elle n’était qu’en deuxième année de conservatoire, un certain Ugetti, organisateur d’une tournée de l’opéra russo-italien, apprenant que l’un des étudiants du Conservatoire connaissait le rôle de Gilda (Rigoletto), lui propose de remplacer au pied levé sa soliste souffrante. Lydia accepte alors de monter sur scène, sous son nom de jeune fille. Elle interprète brillamment Gilda, sans aucune répétition. Beaucoup de journaux décrivent le succès, notant l’excellente colorature, les moyens d’expression, la musicalité et le goût noble de la jeune chanteuse. Mais le lendemain, Mme Iretskaia demande à ses élèves laquelle avait chanté Gilda la veille. Lipkovskaia se lève de son siège: «Natalya Alexandrovna ! C’était moi!».  La professeure rend d’abord hommage au chant de l’élève, mais ses débuts à la scène n’ayant pas été autorisés, dévisageant l’étudiante de la tête aux pieds, elle lui lance: «J’avais pensé faire de vous une chanteuse sérieuse, et vous êtes allée chanter en tant que “bouche-trou”. Quittez ma classe immédiatement et ne revenez plus ici». Pendant plusieurs mois, Lydia prit alors des leçons auprès de A.P. Petrovsky, artiste-directeur du Théâtre Alexandrinsky de Saint-Pétersbourg. Un peu plus tard, elle fut autorisée à retourner au conservatoire. Cela ne l’empêcha pas de désobéir une deuxième fois à son enseignante et, à l’invitation de Nikolaï Rimsky-Korsakov, de chanter sur une scène privée le rôle éponyme de son opéra Snégourotchka (La Demoiselle des neiges).

Sa carrière professionnelle commence sur la scène du théâtre Mariinsky, où elle est admise, le 1er mai 1906, après avoir été diplômée du conservatoire. Son premier rôle est Gilda. Puis elle reprend le répertoire colorature de la grande soprano Yevgenia Mravina (tante du chef d’orchestre Yevgeny Mravinsky) qui venait de quitter le Mariinsky : Olympia (Les Contes d’Hoffman), Zerlina (Don Giovanni), Rosina (Le Barbier de Séville). Selon un rapport du directeur des théâtres impériaux Vladimir Teliakovski, elle est tenue de continuer à suivre des cours de chant avec son ancienne professeure Natalia Iretskaia et de comédie avec Andrei Petrovsky. Un an plus tard, le théâtre l’envoie auprès du chef d’orchestre de la Scala de Milan, Vittorio Maria Vanzo, pour approfondir l’étude de la technique du chant italien.

En septembre 1907, elle se produit pour la première fois dans Lakmé avec Fédor Chaliapine. Le 17 novembre 1907, son partenaire dans le même opéra est Leonid Sobinov. Le 28 décembre 1907 elle interprète le rôle de Juliette (Roméo et Juliette) lors des adieux au Théâtre Mariinsky du grand ténor Nikolay Figner devant toute la noblesse de Saint-Pétersbourg et les parents du chanteur.  En janvier 1908, elle se produit pour la première fois sur la scène du théâtre Bolchoï dans Rigoletto et Lakmé. Après son retour à Saint-Pétersbourg, elle joue le rôle de Valencienne dans l’opérette de Franz Lehár, La Veuve joyeuse au Mariinsky, le 2 février 1908.

Portraits de Lydia Lipkowskaia
Lydia Lipkowskaia

En 1909, elle reçoit une invitation pour participer aux tournées des Ballets russes, dirigés par Serge de Diaghilev, à Paris, avec Fédor Chaliapine pour partenaire. Lydia chante sur la scène du Théâtre du Châtelet dans Russlan et Ludmila de Glinka et dans la première à Paris de La Jeune Fille de Pskov (ПсковитянкаPskovityanka) de Rimsky-Korsakov, le 27 mai 1909. Elle chante, Lakmé le 23 juin 1909 et Traviata le 25 juin à l’Opéra-Comique. Cela lui vaut une série d’ovations enthousiastes. Jean Delion dans le bi-mensuel Comoedia Illustré indique: «La voix de Mme Lydia Lipkowskaia est égale et pure, elle égrène des notes qui semblent émerger d’un violon. On sent dans l’émission une technique sûre et complète en même temps qu’un charme naïf qui feraient douter que tout cela ne soit appris si on ne savait quelle force de volonté il faut pour obtenir une place dans un firmament artistique si recherché.» Et, pour Ferdinand Depierre du Gaulois: «La voix de la Lipkowskaia est d’une vaste étendue et passe du soprano grave au soprano léger avec une facilité vraiment surprenante; une science d’une rare perfection et une intelligence tout à fait hors du commun. La belle cantatrice russe n’est pas Russe que de nationalité. Son art est universel. Il appartient donc à toutes les écoles, mais surtout et particulièrement à celle qui produit les grandes chanteuses.» Elle chante aussi Manon à l’Opéra-Comique en 1909. Massenet assiste à la représentation et après le spectacle, tient à lui apporter ses propres félicitations. Au cours de la même année, Massenet retouche même pour elle tout le rôle de Thaïs. Voici encore comment le prestigieux magazine parisien “Le Théâtre” en parle en février 1909 : «Son répertoire est extrêmement diversifié ; elle chante les parties de virtuosité avec une facilité déconcertante ; elle fait pleurer son public dans les rôles dramatiques … Une technique vocale parfaite et un tempérament dramatique donnent à Mme Lipkovskayaia un succès universel. Ajoutez qu’elle est d’une beauté troublante : blonde, avec des cheveux couleur de pain mûr, de hauteur moyenne, élancée, élégante. Et vous comprendrez pourquoi tout Saint-Pétersbourg est fou d’elle, et comment Paris sera fou quand elle la découvrira.» 

Lydia Lipkowskaia
Lipkovskaia et sa fille Ariane

Elle chante le rôle de Susanne lors de la première à Covent Garden de Il segreto di Susanna d’Ermanno Wolf-Ferrari en 1909.

Elle est membre du Metropolitan Opera de New York de 1909 à 1911 et elle débute au Met dans le rôle de Violetta (Traviata), le 18 novembre 1909, avec Enrico Caruso dans le rôle d’Alfredo. Ces deux grands artistes se retrouvent encore ensemble en 1910 pour Rigoletto. Elle chante en qualité d’artiste invitée par la Boston Opera Company en 1909, et la Chicago Grand Opera Company en 1910 où elle interprète Lucia (Lucia di Lammermoor). La presse américaine écrivit que Lipkovskaia était la plus belle Lucia jamais vue à Chicago. A Boston, Lipkowskaia fut honorée par The Lenox Hotel, qui mit sur son menu la coupe Lydia et le soufflé aux fraises “à La Lipkowska”. Elle demanda à un juge de prononcer une interdiction à cet hôtel, affirmant que «les éléments du menu salissent ma réputation en la ridiculisant.»

Femme de caractère, elle participe par ailleurs à une assemblée féministe en 1910 et harangue les personnes présentes, en trois langues différentes, en faveur du suffrage universel et déclare qu’«elle préfère parler en public, dans les réunions populaires, pour les revendications des droits de la femme, plutôt que tous les applaudissements d’une salle enthousiaste.» En 1912, Lipkowskaia accuse le gangster New-Yorkais, Sam Schepps de refuser de lui rendre deux diamants d’une valeur de 80 000 dollars qu’elle lui avait laissés en gage contre un emprunt de 12000$, alors qu’il lui réclamait 5 000 $ d’intérêts pour lui rendre les bijoux.

Georgy Baklanov, baryton russe qui fut un temps marié à Lydia Lipkowskaia. Il connut une carrière internationale à partir de 1903 jusqu’à sa mort en 1938. Possédant une voix puissante et flexible, il chanta des rôles d’une grande variété et dans de nombreuses langues. Il fut également très apprécié par le public et la critique pour ses capacités d’acteur.

En 1913, elle chante Rigoletto à Monte-Carlo puis à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, Lucia di Lammermoor et Le Barbier de Séville en avril-mai suivis, à l’Opéra de Paris, de Hamlet en avril en face de son mari, le grand baryton russe Georgy Baklanov; puis c’est Rigoletto en juin où son contre-mi naturel fait sensation. La Scala de Milan monte, spécialement pour elle, une mise en scène de Somnambula de Bellini. Elle chante également avec succès dans de nombreuses villes comme Moscou, Kiev, Odessa, Berlin, Vienne, Budapest. En octobre 1913, elle chante sur la scène de la maison du peuple Nicolas II de Saint-Pétersbourg et le 12 novembre de la même année, elle donne un concert de charité en faveur de l’orphelinat de la ville. En février 1914, à Monte-Carlo, elle participe à la renaissance de l’opéra de Rameau, Les Fêtes d’Hébé, après 200 ans d’absence, mis en scène par Raoul Gunsbourg, qui fut le directeur de l’Opéra de Monte-Carlo de 1892 à 1951. 

Le 20 septembre 1914 Lipkowskaia devient soliste du théâtre du Conservatoire de Saint-Pétersbourg (1914-1915), avec la permission de la Cour impériale d’organiser une représentation en faveur des soldats blessés. En octobre 1916, le quotidien économique russe Vedomosti (Ведомости) de Saint-Pétersbourg informe ses lecteurs de l’intention de la chanteuse de créer son propre théâtre, où «elle mettra en scène des opéras en français et en russe». Mais, comme presque tous les projets de ces années de guerre, celui-là est resté inachevé.

Lydia Lipkowskaia

En 1919, elle quitte la Russie sur le navire Kherson, en pleine révolution, avec un citoyen français, le lieutenant de cavalerie Pierre Bodin de l’Armée française d’Orient, qui, possédant une grande fortune, ne voulait pas vivre dans un pays communiste. Elle l’épouse à Paris en septembre 1919 pour divorcer quelques années plus tard. En attendant, elle chante à l’Opéra de Paris, Rigoletto, le 4 août 1919, Faust, Roméo et Juliette le 10 octobre, le rôle d’Ophélie d’Hamlet le 27 octobre et Il barbiere di Siviglia, en italien, au Théâtre-Lyrique à Paris, le 14 novembre 1919. Serge de Diaghilev l’invite à nouveau à prendre part aux représentations des Ballets russes. En septembre 1920, Lipkowskaia chante Gilda avec la San Carlo Opera Company à Manhattan.  Sa tournée à Harbin en 1922 fut un triomphe. En 1927, après de brillants concerts à Paris et des représentations à l’Opéra de Bucarest avec le célèbre baryton italien Umberto Urbano, et après son divorce, la prima donna revient dans son pays natal, maintenant l’URSS. Dans les années 1924-1927 elle fait des tournées dans le monde entier : Paris, Londres, Berlin, Rome, Prague, Varsovie, Vienne, Budapest, Stockholm, la Chine, le Japon, Singapour, l’Inde, l’Australie, l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande. A Paris en 1927, elle chante le rôle de Marfa (La Fiancée du tsar) au Théâtre des Champs-Élysées et Lakmé à l’Opéra-comique. De novembre 1927 à mai 1929, elle fait des tournées de concerts et d’opéra en URSS. En 1927 elle se produit au cinéma Orpheum de Chisinau, transformé en salle de concert spécialement pour sa présence. En 1932, elle y chante le rôle-titre, dans la première locale, de l’opérette La Veuve Joyeuse. En 1933-1936, elle se produit à Bucarest, Berlin, Paris. Le 12 décembre 1936, elle donne un concert en Palestine. 

Pierre tombale de Lydia Lipkovskaia au Liban

En 1936, à 53 ans, elle donne son concert d’adieu dans le théâtre de la ville de Chisinau (actuelle capitale de la Moldavie). Elle déménage à Bucarest puis revient à Chisinau en 1937, où elle habite jusqu’en 1940. De 1931 à 1940, elle enseigne le chant au conservatoire privé «Unirea» et au conservatoire municipal, puis en 1940-1941, dans le tout nouveau Conservatoire d’État de Moldavie à Chisinau. Parmi ses étudiants on remarque Virginia Zeani, Lidia Babici, Tamara Ceban, le chanteur et compositeur Alexei Stârcea, et Anna Daskal. A Chisinau, elle vécut dans une maison sise au 111, rue Schuseva, où se trouve actuellement un club d’échecs.

La maison de Lipkowskaia à Chisinau. De 1937 à 1941 Lipkowskaia a vécu à Chisinau et était à la tête du département de chant académique dans un conservatoire privé. Parmi ses élèves célèbres furent Lydia Babich, Tamara Cheban. Lydia Lipkovskaya vivait dans cette maison de la rue Schuseva, 111. Aujourd’hui, se trouve le club d’échecs et de dames.

Atteinte de diabète, Lipkovskaia fut contrainte de déménager chez sa sœur à Beyrouth au Liban. Là, on lui propose le poste de directeur du conservatoire local qu’elle ne put accepter en raison de l’évolutivité de sa maladie. Lydia Lipkowskaia a vécu ses dernières années dans une pauvreté extrême. Elle décède le 22 mars 1955. Elle est inhumée dans un cimetière orthodoxe du quartier Hamra de Beyrouth-Ouest.

Lydia Lipkowskaia était une femme volontiers excentrique, pleine de naturel et de spontanéité. Très bonne actrice, elle maîtrisait à la perfection une voix riche et naturelle, avec un timbre chaud qui lui permit de jouer brillamment les rôles les plus difficiles. Sa voix fut souvent comparée au violon et à la flûte. Elle couvrait trois octaves et conservait toute sa douceur même dans les registres les plus élevés. La critique étrangère l’a qualifiée «d’étoile du nord», la plaçant au même niveau que van Zandt, Patti et Galli-Curci. Elle a toujours interprété les oeuvres du répertoire étranger dans la langue d’origine, ce qui à l’époque était rare. Son répertoire comptait plus de 60 opéras. Elle fut très appréciée par Rimsky-Korsakov, Glazounov, Stanislavsky, Chaliapine et Massenet qui la considérait comme la meilleure Manon qu’il eut entendue.