Ramón Vinay 1911-1996

Ramón Vinay qui commença et termina sa carrière comme baryton, fut un exceptionnel ténor héroïque qui restera comme l’un des plus grands Otello de l’histoire.

Ramón Mario Francisco Vinay Sepúlveda naquit le 31 août 1911 à Chillán, une ville du Chili située dans la Vallée Centrale à 400 km au sud de la capitale Santiago, proche du centre géographique du pays. Le père de Vinay, Jean, était né en France près de Larche, à quelques kilomètres de la frontière italienne. Il se rendit au Chili en 1888 pour ses affaires et où il épousa Gumercina Geldres, originaire de Temuco, avec qui il n’eut qu’un fils, Antonio. Gumercina est décédée peu après. Devenu veuf, Jean Vinay déménagea de nouveau pour des raisons commerciales, dans la ville de Chillán où, après quelques années, il se remaria avec Rosa Sepúlveda de laquelle il eut trois autres enfants: María Antonieta Sebastiana, Otto et Ramón Mario Francisco, le futur chanteur, un garçon agité et vivant, qui assimila rapidement les informations du monde qui l’entourait.

En mars 1914, Jean Vinay de passage en France afin d’acheter des machines pour son entreprise, (une usine d’éperons et d’objets connexes) fut surpris par le début de la Première Guerre mondiale, et immédiatement enrôlé dans l’armée.  C’est en 1917, à l’issue d’une permission, qu’il en profita pour déserter et retourner au Chili. Lorsque l’amnistie fut prononcée en 1920 pour des cas comme le sien, il put rentrer en France avec ses enfants. À l’époque, Ramón avait neuf ans. Malheureusement, la même année, Rosa décéda. Veuf pour la seconde fois, Jean dut s’occuper de ses quatre enfants. Entre 1920 et 1926, la famille vécut à Digne (Alpes-de-Haute-Provence).

Ramón Vinay

A l’âge de 15 ans, après de solides études secondaires et de non moins solides études musicales, son père envoya Ramón à Mexico pour parfaire sa formation. Ce nouveau changement ne fut pas facile; il dut réapprendre l’espagnol et se retrouva seul dans une ville qu’il ne connaissait pas, faisant un travail d’ouvrier auquel il ne s’attendait pas. Sa capacité de travail et d’adaptation lui permit de gravir rapidement les échelons dans une entreprise appartenant à des membres de la famille. Mais, Ramón ressentit le besoin de devenir complètement indépendant et, avec son frère Otto, il créa une entreprise de vente de fournitures médicales. À cette époque, Ramón aimait chanter des chansons, principalement mexicaines et françaises, qu’il avait apprises à l’oreille. Réalisant, un peu par hasard, qu’il avait une voix de baryton, il commença à étudier le chant avec José Pierson en 1931. Pierson était un professeur réputé qui avait notamment eu comme élèves Fanny Anitúa, Pedro Vargas, Jorge Negrete, Alfonso Ortiz Tirado et Juan Arvizu. Il lui donna les premières notions de technique et de discipline vocales et après quelques hésitations lui conseilla de chanter comme baryton.

Vinay, à gauche dans Otello; à droite dans Samson

Ramón Vinay et Gré Brouwenstijn dans Otello

En 1934, Ramón entra dans une compagnie d’opéra, y faisant ses débuts dans le rôle de Don Alfonso (La Favorite), puis chantant Madama Butterfly, Cavalleria Rusticana, Pagliacci, Otello, La Bohème, La Gioconda, Aida, Il Trovatore, toujours dans les rôles de baryton. Incapable de subvenir à ses besoins avec les faibles revenus tirés de ces tournées, il se dirigea vers les affaires, créant une entreprise de boxe qui devint prospère. Mais, décidé à revenir au chant, il passa une audition auprès d’un producteur de Broadway, Lee Schubert, qui l’engagea pour la revue new-yorkaise The Streets of Paris. À la fin du contrat, il revint au Mexique et reprit ses rôles de baryton. Sur les conseils de la direction de l’opéra mexicain, constatant son aisance dans les passages aigus de ses rôles, il se tourna vers des rôles de ténor, de type dramatique, en commençant par Don José (Carmen) en 1943, puis Otello l’année suivante, tout en poursuivant ses études vocales avec le ténor belge René Maison. Le succès remporté le conduisit rapidement l’Opéra de New-York en 1945, puis au Metropolitan Opera en 1946 où il débuta avec Don José, remportant tous les suffrages pour son apparence, sa musicalité, son tempérament et le potentiel de sa voix sombre. Il ajouta à son répertoire Samson (Samson et Dalila), Cavaradossi (Tosca) et Des Grieux (Manon Lescaut), mais c’est surtout Otello qui va le rendre célèbre et lui ouvrir les portes des opéras du monde entier.

Ramón Vinay

Sa carrière internationale commença quand Arturo Toscanini l’invita à chanter Otello dans un enregistrement publié par RCA (1946). En 1951, il enregistra à nouveau Otello sous la direction de Wilhelm Furtwängler (il existe aussi un enregistrement live avec Fritz Busch). Il chanta Otello pour la première fois en Italie en septembre 1947, à Florence, Gênes, Turin, Bologne et les Arènes de Vérone (1948). Il fut encore Otello à La Scala, pour ouvrir la saison 1947-1948. Salzbourg l’entendit dans son Maure en 1951, tandis que Londres dut attendre jusqu’en 1955 et Paris (Hérode dans Salomé) en 1958. Entre-temps, il s’était fait une réputation de ténor wagnérien à Bayreuth (1952-1957), interprétant Tristan, Tannhäuser, Parsifal et Siegmund, dont les enregistrements sont tous conservés. Son Tristan fut particulièrement convaincant aux côtés des Isoldes passionnées de Martha Mödl et d’Astrid Varnay.

Il parcourut ainsi le monde pendant une vingtaine d’années avec ses rôles de ténor héroïque et surtout son Otello qu’il chanta plus de 250 fois. Mais à partir de 1962, la tension croissante dans son registre supérieur conduisit Vinay à revenir vers la tessiture de baryton. On le revit ainsi à Bayreuth chantant Telramund et dans divers opéras pour des rôles tels que Scarpia (Tosca), Bartholo (Le Barbier de Séville), Iago (Otello), le Dr Schön (Lulú de Berg) et Falstaff.

Ramón Vinay

Il donna son dernier Otello en 1969 au Théâtre municipal de Santiago. Là, dans les trois premiers actes, il chanta Iago (baryton), mais dans le dernier acte, il est revenu pour jouer le rôle principal du ténor, rôle qui l’avait rendu célèbre dans le monde entier. Après l’annonce de sa retraite qui eut un grand écho dans les journaux chiliens de l’époque, Vinay est apparu sporadiquement sur scène. Au Chili, il donna des récitals jusqu’en 1974. A Cleveland, en mars 1971, il personnifia le Grand Inquisiteur, rôle pour basse, de l’opéra de Verdi Don Carlo, sous la direction de James Levine. Au cours de ces années, il travailla également comme metteur en scène au Théâtre municipal de Santiago et fut un temps nommé directeur général de l’Opéra de Santiago du Chili.

Tessie Mobley, épouse
de Ramón Vinay

Il acheta dans les années 50 un terrain près de Valence, dans le Peñón de Ifach, qui, selon ses mots, était une sorte de Gibraltar miniature où il établit sa résidence. En outre, le gouvernement chilien le nomma ambassadeur honoraire dans cette région lui procurant une pension à vie qui lui sera très utile dans ses derniers jours. Il est décédé à Puebla, au Mexique, le 4 janvier 1996, avant d’avoir 85 ans. Son corps a été transféré à Santiago. Au Chili, ses restes ont été enterrés à Chillán, au cimetière municipal en compagnie notamment du grand pianiste Claudio Arrau et de la sculptrice Marta Colvin. Vinay était marié à une soprano professionnelle originaire de l’Oklahoma, Tessie Mobley (1906-1990), d’origine indienne par sa mère (tribu Chickasaw). Elle abandonna la scène pour s’occuper de la carrière de son mari. Le couple vécut en France, en Espagne et aux États-Unis. Tessie Mobley fut intronisée au Hall of Fame de l’Oklahoma en 1964 et intronisée à titre posthume au Chickasaw Nation Hall of Fame en 2009. Elle est décédée à Fort Worth, Texas, le 19 décembre 1990, et est enterrée à Ardmore.

Ramón Vinay

En tant que ténor, Ramón Vinay avait une voix solide et bien conduite. Bien que n’ayant pas un timbre exceptionnel, son infaillible musicalité, sa naturelle dignité, sa présence, son extraordinaire intelligence dramatique, ont fait de lui, pendant plus de vingt ans, l’interprète le plus fêté de Otello. Des chefs aussi différents que Wilhelm Furtwängler et Arturo Toscanini se sont fait un honneur de le diriger dans ce rôle qu’il a marqué de sa forte présence. 

Ses enregistrements les plus connus sont Otello sous la direction d’Arturo Toscanini (1947), Tristan sous la direction de Herbert von Karajan (1952), La Walkyrie (Siegmund) et Parsifal sous la direction de Clemens Krauss (1953).