Gabriella Besanzoni 1888-1962

Gabriella Besanzoni fait partie du cercle très restreint des voix féminines possédant une tessiture extrêmement étendue ce qui lui permit de chanter, à la fois comme soprano lyrique et comme contralto, maîtrisant un vaste répertoire.

Elle est née à Rome le 20 septembre 1890 dans une famille modeste. Ses parents étaient Francesco et Angela Spadoni. Elle apprit le piano et reçut ses premières leçons de chant, encore enfant, à l’Accademia di Santa Cecilia à Rome avec Alessandro Maggi. Elle fut ensuite l’élève de Hilda Brizi. Tous ont immédiatement reconnu sa voix douce et talentueuse.

La date et le lieu de ses débuts sont discutés. Il semble toutefois probable qu’elle chanta pour la première fois au Teatro Nuovo de Spolète en 1910 dans l’Amico Fritz, sous la direction de De Angelis. Elle interpréta à Viterbe en 1911 le rôle d’Adalgisa. Ses premiers rôles étaient ceux d’un soprano léger avec notamment des parties qui exigeaient agilité et virtuosité. En raison de son large registre médium et de ses graves intenses, elle s’est vite orientée vers des rôles de mezzo-soprano. Après ces premiers succès, elle fut immédiatement recrutée par Emma Carelli pour le théâtre Costanzi de Rome. Gabriella y laissa le souvenir de soirées mémorables dans des rôles comme Erda dans Siegfried de Wagner, Azucena dans Le Trouvère de Verdi, Santuzza dans Cavalleria rusticana , Dalila dans Samson et Dalila, Amneris dans Aida. Mais c’est le rôle de Carmen qui, en raison de sa beauté physique et de son tempérament, allait la rendre célèbre dans le monde entier. Elle le joua pour la première fois au Teatro Regio de Turin. Elle ne fut pas la seule, mais elle prit place parmi les grandes Carmen de l’histoire de l’opéra.

Gabriella Besanzoni dans Carmen

Sa carrière prit de l’importance en 1919 lorsqu’elle fut invitée à rejoindre une troupe en tournée au Mexique avec le grand Caruso. Le 5 octobre 1919, la compagnie mit en scène Carmen pour la première de cinq représentations à El Toreo, une énorme arène de corrida à Mexico, qui accueillit plus de 20 000 spectateurs à chaque spectacle. La troupe ayant été formée un peu à la va-vite, le niveau des chanteurs était un peu inégal. Cependant, comme le rappelle un biographe de Caruso, «Le ténor a eu la chance de chanter en face de la Carmen de Gabriella Besanzoni, la seule chanteuse de la compagnie ayant le niveau. Sa voix était vibrante et sa caractérisation exceptionnelle.» Lors d’une de ces représentations, une pluie torrentielle força les chanteurs à porter des imperméables sur leurs costumes. Le reste de la tournée a été un succès, notamment les mises en scène de Aida, Norma et Pagliacci.

Magnifique photo, prise sur le vif, de Gabriella avec Enrico Caruso, au Mexique en 1920
Gabriella Besanzoni

Dans les années 1910 et 1920, Besanzoni était une star du Teatro Colón de Buenos Aires avec des apparitions régulières dans d’autres villes d’Amérique du Sud, en particulier Rio de Janeiro.

Ses débuts aux États-Unis eurent lieu en 1919, lorsqu’elle chanta Amneris dans Aida avec Claudia Muzio, Giovanni Martinelli et Renato Zanelli. Cette même saison, elle se trouva aux côtés de Enrico Caruso dans les productions de Samson et Dalila et La Forza del Destino au Metropolitan Opera de New-York. Elle était encore avec Caruso pour Aida à La Havane en 1920 lorsqu’une bombe explosa dans l’auditorium lors du deuxième acte de la représentation finale. Nos deux vedettes ne furent pas blessées.

Gabriella Besanzoni

Le 24 novembre 1919, elle futdistribuée dans Boris Godonov avec Didur, Delaunois, Vosari et Perini. Le 5 décembre 1919, le Met de New-York monta sa première représentation de L’Italiene à Alger de Rossini. Le casting comprenait Didur, Sundelius, Howard, Hackett et Besanzoni. Comme plusieurs autres opéras de Rossini, l’héroïne est un contralto. L’opéra a été très bien accueilli par les critiques. Bien que Besanzoni n’ait pas été aussi appréciée qu’elle l’avait été dans Aida, le New-York Times mentionna: «La dextérité de son art vocal dans ses solos était tout à fait satisfaisante … elle a fait preuve d’habileté et d’humour dans la comédie en tant que femme impérieuse et ingénieuse, maîtresse de la situation». Le point culminant de la saison eut lieu pour elle lors des représentations de Samson et Dalila, qu’elle chanta avec Caruso. Bien que certains critiques estimèrent qu’elle n’était pas assez sensuelle dans ce rôle, sa voix fut saluée comme «puissante, résonnante et expressive». Besanzoni chanta également dans Rigoletto et Norma au cours de cette même saison. Après quoi, elle fut de nouveau invitée à faire une tournée avec Caruso, cette fois à Cuba. La compagnie réunie pour cette nouvelle tournée était de qualité bien supérieure, notamment avec Carmen Melis, Maria Barrientos et Ricardo Stracciari. Les performances de Martha, Tosca, Ballo in Maschera, Aida et Pagliacci furent particulièrement bien accueillies.

À “Vila Gabriela”, hôtel particulier à Gávea, Gabriella chantant à l’occasion de son anniversaire, en 1946.

Les principaux rôles de Gabriella Besanzoni comprenaient Dalila, Carmen, Amneris, Lola, La Cieca, Preziosilla, Marina, Leonora dans La Favorita, Mignon, Adalgisa, Isabella dans L’Italienne à Alger, sans oublier les rôles dans les premières représentations de Francesca da Rimini de Zandonai et Jacquerie de Marinuzzi. Elle a également excellé dans Orfeo de Eurydice et Orphée, rôle chanté à l’origine par un castrat mais qui était à l’époque chanté par un contralto. Pederzini, elle-même une merveilleuse contralto, a salué l’adaptation de Besanzoni: «C’est un rôle qui devrait être chanté par un contralto avec un registre inférieur extrêmement fort. C’est l’un des rôles les plus exigeants jamais écrits, car le protagoniste est sur scène pour les trois actes. Le chanteur qui lui a rendu la plus grande justice était Gabriella Besanzoni.»

Gabriella avait un frère, Ernesto (1894-1969) qui était baryton et chanta en Italie et en Amérique du Sud de 1920 à 1940.

Elle a réalisé quelques enregistrements 78 tours dans les années 1920-1921 pour la compagnie Victor, ce qui a permis de conserver sa voix, et elle est apparue dans un film muet italien, Stefania en 1917, qui s’est avéré être un échec retentissant, ce qui pour une chanteuse ne surprendra personne! En 1932, elle a enregistré quelques scènes de Carmen pour lesquelles son frère Ernesto Besanzoni (1894 – 1969) était Escamillo.

Selon sa biographie, elle fréquenta le grand pianiste Artur Rubinstein en 1918 alors qu’ils travaillaient tous les deux à Madrid, Buenos Aires et New York.

Gabriella et Henrique Lage le jour de leurs noces

Besanzoni a suscité la passion d’un riche homme d’affaires de Rio de Janeiro, Henrique Lage, qui l’a épousée en 1925. Lage a fait construire un manoir pour sa chanteuse bien-aimée, dans le quartier de Jardim Botânico, aujourd’hui connu sous le nom de Parque Lage. Le palais est rapidement devenu le théâtre de rassemblements de la haute société locale. Le couple vivait à Rio de Janeiro de façon permanente. A Rio, la grande fortune de son mari lui permit d’ouvrir une école de chant pour les jeunes débutants de valeur. Parmi ses meilleurs élèves figurent Violeta Coelho, Neto de Freitas, Maria A. Costa, Maria E. Martins, Paulo Fortes. Leur grande maison et les jardins sont maintenant connus sous le nom de Parque Lage qui est devenu un parc public.

En 1941, Henrique Lage décède, laissant Gabriella veuve et sans enfant. En l’absence d’héritiers et Besanzoni étant une étrangère, la plupart des biens laissés par Henrique Lage allèrent au patrimoine national confisqués par le gouvernement brésilien. En 1951, elle rentra définitivement en Italie et s’installa dans sa ville natale. Elle se remaria en 1956 et reprit son activité de professeur de chant, avec la même énergie indomptable qui l’avait caractérisée dans le passé, mais en menant une vie beaucoup plus modeste que celle qu’elle avait connue au Brésil.

Gabriella donnant un cours de chant

Elle est décédée en Italie le 8 août 1962, à l’âge de 74 ans, des suites d’une insuffisance cardiaque. Elle a été enterrée dans l’un de ses costumes de Carmen.

Gabriella Besanzoni

A la fin de ses études Gabriella Besanzoni semblait destinée à une brillante carrière de soprano lyrique, voire de soprano léger. Mais elle se rendit vite compte qu’elle était plus adaptée aux tessitures de soprano dramatique ou même de mezzo-soprano. Contrairement à ce qui se passe parfois dans un tel cas, ce changement ne nuisit pas à son instrument vocal car elle était dotée d’une grande endurance, d’un registre grave ample et robuste, d’un tempérament de feu et surtout d’un registre aigu qu’elle ne perdit jamais. C’est ainsi qu’elle put interpréter des personnages aussi différents que Amneris, Orphée, Carmen ou ceux de Rossini Isabella et Cendrillon. Elle fut une des premières à reprendre ces rôles de coloratures de Rossini. Elle avait un authentique timbre de contralto avec des graves profonds, presque masculins. Idole du public sud-américain, surtout argentin, elle connut également d’extraordinaires succès en Italie et à New-York, souvent en partenariat avec le grand Enrico Caruso. Gabriella Besanzoni aura été une des contralto-mezzo-sopranos les plus éminentes du début du XXème siècle. Elle est restée difficilement égalable dans ce registre comme on peut encore en juger sur les témoignages enregistrés malgré la piètre qualité des prises de son de l’époque. Le ténor Giacomo Lauri-Volpi l’a citée comme l’un des trois seuls véritables contraltos qu’il a rencontrés au cours de sa carrière (les autres étant Margaret Matzenauer et Matilde Blanco Sadun).

Gabriella Besanzoni
Gabriella Besanzoni
Gabriella Besanzoni dans Carmen

Le Parque Lage aujourd’hui, qui fut la résidence de Gabriella Besanzoni à Rio de Janeiro est situé dans le quartier Jardin Botanique au pied du Corcovado. Le terrain était autrefois la résidence de l’industriel Enrique Lage et de sa femme, la chanteuse Gabriella Besanzoni. Au cours des années 1920, Lage fit rénover le manoir par l’architecte italien Mario Vodrel, avec des peintures intérieures de Salvador Payols Sabaté. Dans les années 1960, le terrain est devenu un parc public, avec des sentiers pédestres à travers la forêt subtropicale. L’Escola de Artes Visuais do Parque Lage (École d’arts visuels de Parque Lage) et un café ouvert au public opèrent depuis l’ancien manoir.

Le Parque Lage aujourd’hui
Le Parque Lage