Giuseppe De Luca 1876-1950

Giuseppe De Luca fut un baryton italien qui est considéré comme l’un des derniers représentants du bel canto, avec une émission vocale impeccable et un phrasé classique, mais néanmoins capable de plier sa belle voix aux exigences dramatiques nouvelles.

Giuseppe De Luca est né à Rome la veille de Noël 1876 et il aimait à dire que, étant «né avec une chemise», il avait eu une vie très chanceuse. Il était ce qu’on dit être un vrai «Romain de Rome», pur fils du quartier de Trastevere, né de Nicola, un forgeron, et de Lucie qui avait apparemment une belle voix et souhaitait que son fils puisse devenir un grand chanteur. Son père voyait les choses tout à fait différemment, car il n’aimait pas du tout le penchant musical de son fils. Homme pauvre, il croyait que son fils aurait dû travailler plutôt que poursuivre une entreprise risquée.  Cependant, dès l’âge de huit ans, Giuseppe entra à la Schola Cantorum de San Salvatore à Lauro et c’est là qu’il fit ses premières expériences musicales. À l’âge de douze ans, il participa souvent en tant que suppléant aux opéras qui étaient joués au Teatro Adriano, toujours fortement impressionné par les histoires et le monde du mélodrame. À tel point que de retour chez lui, il revit les scènes qu’il avait vues, à la grande déception des locataires du rez-de-chaussée, car en tant que partenaires, il utilisait des chaises qu’il déplaçait bruyamment. De plus, le père, furieux parce qu’il voulait que son fils apprenne son métier de forgeron, fermait parfois la porte de la maison après une certaine heure du soir et laissait Peppino dehors dormir à la belle étoile.

Jeune à Rome, De Luca a remporté plusieurs prix en compétition de natation et a continué à manifester un intérêt pour l’athlétisme et l’exercice sportif durant toute sa carrière ultérieure. Tout cela ne l’a pas empêché de continuer à rêver de théâtre, jusqu’a un jour qui fut décisif dans sa vie. Lors d’une belle nuit de pleine lune sur la Piazza del Popolo, alors que Peppino âgé de quinze ans, chantait avec des amis à califourchon sur l’un des lions de la statue au centre de la place, une dame est passée et s’est arrêté pour écouter. Cette dame était Schultheis Brandi un professeur de piano à Santa Cecilia.  Immédiatement frappée par la belle voix, elle conseilla au jeune homme d’étudier le chant. Giuseppe a répondu en soulignant l’hostilité de son père, mais le professeur ne s’en tint pas là et parla de De Luca au président de l’Académie de Santa Cecilia, le comte de Sammartino.

Après avoir pris rendez-vous, De Luca se rendit à l’Académie et chanta pour le comte qui était positivement impressionné par sa voix, à tel point qu’il a décidé d’aller parler à son père. Lorsqu’il est allé dans la boutique de Nicola pour le convaincre que Giuseppe devait étudier, il s’est fait remettre en place, le garçon devant aussi travailler pour aider financièrement la famille. Alors le comte demanda ce que Giuseppe représentait comme apport financier et offrit à son père la somme correspondante, plus une bourse pour lui permettre de terminer ses études musicales.

Ainsi commença la fulgurante carrière de Giuseppe De Luca qui, avec un petit expédient (il avait quinze ans au lieu des seize requis), fut admis en 1892 à l’école de chant du lycée musical de Santa Cecilia, où il étudia avec Venceslao Persichini, ancien professeur de Mattia Battistini, de Francesco Marconi et d’innombrables autres chanteurs de renommée internationale, et qui s’était spécialisé dans l’enseignement des barytons. Il suivit également les cours d’art dramatique de Menotti, un autre nom célèbre de la scène lyrique. Giuseppe compléta alors régulièrement ses études musicales, obtenant un diplôme avec une note de 9,50/10. Dans le même temps, il rencontra également sa future épouse qui habitait via dei Greci, la rue du conservatoire de Santa Cecilia.

Nicola décéda quand Giuseppe avait dix-sept ans alors qu’il n’était qu’à la première année de sa formation. Il s’est retrouvé avec deux frères et sœurs plus jeunes dont il était maintenant responsable. Ainsi, pendant ses études, De Luca a dû travailler, complétant plus tard ces revenus avec ses premiers cachets.

De Luca dans quelques tenues de scène

C’est en 1897 que le jeune baryton fit ses débuts à Plaisance, chantant Valentin dans Faust de Gounod. Il se rallia l’avis unanime des critiques qui soulignèrent l’extraordinaire qualité de la voix qui, bien posée, paraît douce, veloutée et étendue. Jugement qui fut confirmé par l’interprétation de son deuxième opéra, Traviata, dans le rôle de Germont, où il se distingua par son phrasé précis et intelligent.

Le succès de ses débuts lui ouvrit les portes du Théâtre Carlo Felice de Gênes où, du 26 décembre 1897 à fin février 1898, il chanta dans quatre opéras: Le Cid de Massenet, La Bohème de Leoncavallo, Andrea Chénier de Giordano et Les pêcheurs de perles Bizet. Dans l’opéra de Bizet, il avait pour partenaires la soprano polonaise Regina Pinkert et le ténor Enrico Caruso, un chanteur avec lequel De Luca se produira par la suite à de nombreuses reprises. Dans La Bohème il accompagnait encore Caruso et la soprano Rosina Storchio. Le grand succès de ses performances lui fit obtenir la confirmation de son contrat à Gênes dans l’hiver 1898-99 pour chanter Patria! d’Émile Paladilhe, Sapho de Massenet, Il giogo de Conti, Cavalleria rusticana de Mascagni et Fedora de Giordano

De Luca dans le rôle de Rigoletto de Verdi

Après des représentations à Cagliari, Rome, Brescia et Trévise, de décembre 1889 aux débuts de mai 1900, il fut engagé comme deuxième baryton au Teatro San Carlo de Lisbonne et au Teatro San Ferdinando de Séville pour au moins huit opéras. L’Opéra de Séville l’appela pour la saison suivante où, de décembre 1900 à février 1901, il interprèta huit opéras dont La favorita de Donizetti, Carmen, La Gioconda avec Elena Theodorini, Les Huguenots de Meyerbeer (dans le rôle de Nevers) et Un bal masqué de Verdi.

Giuseppe De Luca

De retour en Italie, après Gênes, Padoue, Venise et L’Aquila, son statut de baryton vedette était reconnu et en décembre 1901 il était au Teatro Regio de Parme, et depuis mars 1902 au Massimo de Palerme, où il donnait la réplique aux grands artistes du moment: la soprano Cesira Ferrani et le ténor Giuseppe Anselmi dans Manon, Angelica Pandolfini et Fernando De Lucia dans Fedora et avec Giovanni Zanatello dans Faust et Carmen.

Le 6 novembre 1902 au Teatro Lirico de Milan, il participa au triomphe de la première mondiale d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea, avec Enrico Caruso et Angelica Pandolfini sous la direction de Cleofonte Campanini. Entre fin 1902 et février 1903, il chanta au Teatro San Carlo de Naples où il triompha dans La favorita, puis enfin en Amérique du Sud, au Teatro dell’Opera de Buenos Aires où, dirigé par Arturo Toscanini, il chanta L’elisir d’amore de Donizetti, Rigoletto, Adriana Lecouvreur, Les maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner et Grisélidis. Il fut plébiscité à l’unanimité par la critique qui le considèra en particulier comme un interprète exceptionnel dans le rôle de Rigoletto.

Affiche de la première
représentation
de Siberia
d’Umberto Giordano
le 19 décembre 1903
à la Scala de Milan

De retour à Milan, le 10 décembre, il fit ses débuts au Teatro alla Scala dans le rôle d’Alberich dans la première italienne de l’Or du Rhin de Richard Wagner, dans celui de Gleby ​​du Siberia d’Umberto Giordano et de Sharpless dans Madame Butterfly (tous deux présentés première mondiale). Le 11 mai 1904, au Théâtre Alighieri de Ravenne, il joua l’un des rôles les plus significatifs de son art vocal: Mefistofele dans La Damnation de Faust d’Hector Berlioz. De retour à la Scala de Milan, il joua le rôle du Docteur Malatesta dans Don Pasquale de Donizetti, aux côtés d’Antonio Pini Corsi, Rosina Storchio et les ténors Leonid Sobinov et Aristodemo Giorgini, qui alternaient au cours de vingt représentations dirigées par Cleofonte Campanini. Le même chef d’orchestre l’a également dirigé dans Tannhäuser de Wagner, Les Noces de Figaro de Mozart et le barbier de Séville de Rossini.

Après une nouvelle tournée en Amérique du Sud, le 26 décembre 1904, il fut le premier baryton au Costanzi dans un opéra jamais mis en scène à Rome, La Damnation de Faust d’Hector Berlioz. Le triomphe obtenu se renouvela aussi pour les autres œuvres qui lui sont confiées: Il Trovatore, Rigoletto, Un bal masqué, Sibérie, L’Or du Rhin et l’Ami Fritz.

Après une longue tournée artistique (Bucarest, Russie, Buenos Aires avec Storchio et Toscanini, Bologne, Milan, Naples, Londres), il revient à Rome en décembre 1907, où il lança une saison réussie au cours de laquelle il présenta dix œuvres comprenant Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, Otello, Le Barbier de Séville, Madame Butterfly. En 1910, il revient pour la deuxième fois au Covent Garden de Londres avec Faust, Rigoletto, le barbier de Séville et Don Giovanni de Mozart (dans le rôle-titre) dirigé par Thomas Beecham.

Le 25 novembre 1915, De Luca arriva au Metropolitan de New-York, où il fut engagé avec un contrat de trois ans pour Le barbier de Séville sous la direction de Gaetano Bavagnoli. Pendant les vingt années suivantes, jusqu’en 1935, ce théâtre sera sa nouvelle maison artistique. Il y reviendra pour la saison 1939-40 et enfin dans celle de 1945-46 en tant qu’invité d’honneur pour un concert de charité. Le nouveau public extrêmement particulier du Metropolitan lui reconnut une étonnante polyvalence, lui faisant des triomphes. Lors de la première saison, il chanta dans quinze opéras, dont ses rôles fétiches du Barbier, Rigoletto et Traviata, ainsi que la toute nouvelle œuvre d’Enrique Granados, Goyescas. Il y interpréta également pour la première fois, le 14 décembre 1918, le rôle de Gianni Schicchi dans l’opéra de Puccini. Le 28 novembre 1915, il reprit aussi son activité de concertiste, qui s’intensifiera avec le temps.

À partir de 1935, il revint en Europe, mais en 1943 la guerre le contraignit à rester en Italie, où il se consacra à des concerts de charité. Depuis quelque temps, il préfèrait un contact plus direct avec le public que seule la salle de concert pouvait lui offrir. Quand, après le conflit, le 11 mars 1946, il revint à New York, il se présenta avec un concert d’airs italiens qui suscita l’enthousiasme du public et de la critique. Giuseppe De Luca est reconnu comme le dernier représentant de la grande école de chant italienne pour son raffinement, son élégance et sa perfection interprétative.

En 1946, il interprèta à nouveau Rigoletto à Hartford, Philadelphie et Buffalo et en 1947, il joua le rôle de Figaro pour une représentation du Barbier à l’Académie de musique de Brooklyn, sous la direction de Nicola Rescigno. De Luca acheva sa carrière avec le Golden Jubilee Concert, organisé pour célébrer le cinquantenaire de ses débuts à l’opéra. Complètement retiré de l’activité théâtrale, il fut nommé professeur à la Juillard School de New York où il restera jusqu’à sa mort.

Le concert du jubilé organisé pour célébrer le cinquantenaire de ses débuts à l’opéra au New York Town Hall le 7 novembre 1947.

C’est dans cette ville qu’il mourut à l’âge de 74 ans, le 26 août 1950.


De Luca a été marié deux fois. D’abord avec Olympia, née en 1875, et décédée en Amérique en 1918 des suites de la grippe espagnole, la terrible épidémie qui a frappé l’Amérique du Nord au début du XXème siècle. La seconde, Giulia, qui était la sœur d’Olympia, est née en 1890. Les deux épouses, bien que sœurs, étaient complètement différentes en apparence et en caractère. La seconde, qui était plus attirante physiquement et aussi très attentive à cacher son humble parcours, (son père était cuisinier) avait étudié et obtenu un diplôme de piano. Elle parlait très bien l’anglais et le français et avait l’intention de s’établir dans la société. Elle a aidé son mari à étudier et a fait tout son possible pour l’aider dans sa carrière. Elle eut une forte influence sur lui et put l’introduire dans la haute société américaine fréquentant notamment les Vanderbilt, les Rothschild et les Huckers.

De haut en bas et de gauche à droite: 1-Giuseppe, Olympia sa première femme et leur fille Wally. 2-Giulia sa seconde épouse. 3-Wally à l’âge adulte. 4-Trois générations: Giuseppe, Wally et sa nièce Nicoletta.
Photo souvenir d’un fameux enregistrement pour la Victor Talking Machine Company du New Jersey, le 25 janvier 1917. De gauche à droite: De Luca, Amelia Galli-Curci, Enrico Caruso, Flora Perini, Angleo Bada et Minnie Egner.

La longévité de Giuseppe De Luca sur les scènes du monde s’accompagna d’une exceptionnelle richesse d’activité discographique qui se poursuivit sans interruption pendant 48 ans: de décembre 1902 à février 1950 (à peine quelques années avant sa mort, depuis les tout premiers disques Gramophone de 1903-04 jusqu’au microsillons Continental de 1950, permettant d’apprécier la maturation de son art vocal et de son style de jeu. Cinquante-deux opéras (arias, duos, en concert ou en version complète), ainsi que 60 romances ou chansons, 14 émissions radiophoniques (récitals ou opéras complets), trois versions filmées d’airs et duos de Rigoletto, du Barbier de Séville ( New-York, 1927) et des Pêcheurs de perles (New-York, 1928). Pour trouver son chemin dans cet océan d’enregistrements, il faut se tourner vers l’excellente «Giuseppe De Luca a discography» de William Shaman, publiée en 1991 par Symposium Records of Hertfordshire, Angleterre. La publication, dont il n’y a pas d’édition italienne, est un incontournable pour tous ceux qui souhaitent étudier la discographie de De Luca.

Récital retransmis pour la NBC le 1er mai 1932. Au piano: Vincenzo Bellezza.

La collection Giuseppe De Luca, conservée à l’Institut national de Tostian d’Ortona, a été donnée en 1995 par sa nièce, la soprano Nicoletta Panni. Elle a été déclarée d’un intérêt historique considérable par la Direction des archives des Abruzzes le 8 mai 1997. La collection comprend de la documentation relative à la formation et aux événements familiaux, de la correspondance, des documents iconographiques (environ 300 photographies, dont beaucoup avec des dédicaces manuscrites des artistes les plus célèbres, des caricatures, des portraits), des honneurs, des contrats, des programmes de salle, des affiches, des collections de critiques et d’annonces presse, divers articles et essais biographiques sur l’artiste.

Giuseppe De Luca est considéré comme l’un des derniers représentants du bel canto, avec une émission vocale impeccable et un phrasé classique, mais néanmoins capable de plier sa belle voix aux exigences dramatiques nouvelles.

Bien que sa voix n’eut rien de comparable avec la puissance insolente d’un Titta Ruffo, Giuseppe de Luca a remplacé par le raffinement ce qui lui manquait peut-être en puissance. Sa maîtrise de la technique vocale, héritée du bel canto du XIXème siècle, lui a permis de produire un son finement concentré qui portait bien et de chanter avec les mêmes qualités jusqu’à un âge avancé. Sur scène, De Luca s’est révélé un parfait comédien créant des caractérisations mémorables sans jamais trahir les auteurs.