Lily Pons 1898-1976

Lily Pons était une soprano colorature américaine, d’origine française, qui fut extraordinairement populaire dans les années d’entre-deux guerres.

Alice Joséphine Pons, dite Lily Pons, est née en France, à Draguignan, au 11 Grande Rue, le 12 avril 1898. Son père, Léonard-Louis-Auguste-Antoine Pons, imprimeur, né également à Draguignan, avait participé au fameux rallye automobile Pékin-Paris. Sa mère, Marie, qui était couturière était d’origine italienne, de la ville de Saluzzo (Saluces) située dans la province de Coni en Piémont. Peu après, en 1904, la famille s’installa à Cannes sur la Côte d’Azur où Lily Pons passa son enfance avant de se rendre à Paris pour suivre les cours du Conservatoire dans la classe de piano.

Après avoir étudié le piano au Conservatoire de Paris où elle obtint un premier prix à l’âge de 15 ans, elle fit ses premiers pas sur scène en 1920 dans la revue du Théâtre des Variétés aux côtés de Max Dearly. En 1925, elle rencontra un éditeur à succès hollandais, Auguste Mesritz, qui la convainquit de travailler sa voix pour développer ses dons. Il deviendra son mari cinq ans plus tard pour trois brèves années mais il participera toutefois au financement de sa carrière. La jeune femme prit des cours auprès d’une ancienne cantatrice, Dina Beumer-Sellier, puis elle devint l’élève d’Alberto di Gorostiaga qui lui permit développer sa voix exceptionnelle de soprano colorature. 

Alberto de Gorostiaga est né le 8 avril 1880. Au début du siècle, il s’est formé dans une compagnie lyrique italienne et a chanté en Hollande dans la première représentation de Madama Butterfly, en 1903. Il a également chanté au Liceu de Barcelone, à Saint-Sébastien et dans divers pays d’Europe. Sa vaste activité était bien connue à Bilbao comme entrepreneur d’opéra, car il a créé une compagnie avec plusieurs jeunes partenaires et a réussi à recruter en 1914, pour jouer à Bilbao, le célèbre ténor Enrico Caruso.  Il s’installa ensuite à Paris en tant que professeur de chant et devint président de la Maison d’Espagne et fondateur de l’Aéro Club français en 1903. Il était considéré à cette époque comme le meilleur professeur de chant et eut donc comme élève Lily Pons. Il réalisa la partie vocale de plusieurs films de Lily et il continua à suivre sa carrière en Amérique. Se sentant malade, en 1957, il retourna à Bilbao et est décédé un mois plus tard à l’hôtel Carlton où il résidait lors de ses voyages dans sa ville natale.

Lily et sa mère, Marie Pons

La  carrière lyrique de Lily Pons débuta réellement le 25 novembre 1927 sous la baguette du chef d’orchestre et compositeur Reynaldo Hahn qui la dirigea dans Lakmé à Mulhouse, rôle qui convenait déjà à une voix particulièrement agile dans les aigus. Pendant trois ans, elle se fit applaudir dans les provinces françaises, se produisant notamment à Montpellier, à Cannes, à Toulouse, à Bordeaux. Elle enregistra à cette époque ses premiers disques pour le label Odéon, compilations de duos de La Bohème et de Rigoletto avec Enrico di Mazzei, des airs des Noces de Figaro, du Barbier de Séville et de La flute enchantée pour les airs de la reine de la nuit.

C’est alors qu’elle passa une audition auprès du directeur de l’Opéra de Paris, Jacques Rouché, qui fit la fine bouche et ne l’engagea pas, lui déclarant: «vous n’êtes pas prête pour chanter au Palais Garnier; revenez plus tard.» Elle continua donc à parcourir la France en alignant ses contre-fa éblouissants qui firent le bonheur des publics de province. Jusqu’à ce qu’un soir, à Montpellier, le grand ténor Giovanni Zenatello (qui avait été choisi par Puccini pour créer le rôle de Pinkerton dans Madame Butterfly et grand spécialiste du rôle d’Otello de Verdi), se trouvant dans la salle avec son épouse Maria Gay, elle-même chanteuse lyrique d’origine espagnole, l’entende et la pousse à partir immédiatement pour New York afin de passer une audition auprès du directeur du Metropolitan Opera, Giulio Gatti-Casazza et du célèbre chef d’orchestre Tullio Serafin. Contrairement à Jacques Rouché, les deux hommes furent immédiatement conquis et comprirent tout de suite qu’ils avaient trouvé la soprano colorature capable de prendre la succession de la grande Amelita Galli-Curci (1882-1963) qui venait juste de faire ses adieux à la scène. Et c’est ainsi que le 3 janvier 1931 Lily Pons obtint un triomphe mémorable dans Lucia di Lamermoor de Donizetti avec pour partenaires rien de moins que Beniamino Gigli, Giuseppe de Luca  et Ezio Pinza, sous la direction du chef Vincenzo Bellezza. En l’espace d’une seule soirée, une étoile était née. A New York, elle travailla sa voix avec Alice Zeppilli.

Alice Zeppilli (28 août 1885-14 septembre 1969) était une soprano lyrique française d’origine italienne qui fit une carrière de chanteuse internationale active de 1901 à 1930. Le sommet de sa carrière se situa aux États-Unis où elle fut très populaire entre 1906 et 1914,en particulier dans les villes de Chicago, New York et Philadelphie. Elle n’a fait qu’un seul enregistrement, un cylindre de phonographe pour Columbia Records composé de la Gavotte de Manon de Jules Massenet et de l’air de la poupée d’Olympia des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach. Après son retrait de la scène elle se consacra à l’enseignement à New York et Monte Carlo et eut donc pour élèves Lily Pons et Doretta Morrow.

Lily Pons

Lily Pons était devenue la «diva du Met», en raison de sa voix mais aussi d’un physique ravissant. Elle prit la nationalité américaine en 1940 et divorça peu après de son premier mari. Elle continuera à se produire au Met pendant 28 ans dans les rôles de soprano de Lucia, du Barbier, des Contes d’Hoffmann, de Mignon, La Sonnambula, Linda di Chamonix, Le Coq d’or et La fille du régiment. Elle jouit alors d’une extrême popularité et est surnommée «The Pocket Diva» (la diva de poche) en raison de sa petite taille et de sa minceur, mais aussi la «petite fiancée» de l’Amérique succédant en cela à la célébrissime actrice Mary Pickford qui fut la première à bénéficier de ce titre.

 Elle se produisait parallèlement en concert et enregistra de nombreux titres pour la Victor Talking Machine Company. Elle restera toutefois attachée à son pays d’origine, la France, où elle triomphera enfin en 1935 et en 1938 à l’Opéra de Paris. Elle s’y produira une dernière fois en 1953. Mais elle aura aussi été présente en Europe, que ce soit au Covent Garden ou à l’Opéra de Monte-Carlo.

Hollywood lui fit tourner quelques films mineurs, desquels se détache en 1937 La Femme en cage de Raoul Walsh dans lequel elle incarnait une jeune chanteuse de cabaret qui rêvait de devenir grande chanteuse d’opéra. Elle a joué dans trois films de la RKO: I Dream Too Much (1935) avec Henry Fonda, That Girl from Paris (1936) et Hitting a New High (1937). Elle a également interprété un air dans le film Carnegie Hall de 1947 .

Lily Pons

Le 7 août 1936, 26 410 spectateurs vinrent l’écouter chanter des airs d’opéra au Hollywood Bowl,  accompagnée par l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles sous la direction d’André Kostelanetz qu’elle épousera en 1938. Tous les deux organisèrent des tournées de concerts populaires.

Lily Pons avec son mari André Kostelanetz en 1940

Durant la Seconde Guerre Mondiale Lily Pons s’engagea résolument pour son pays en apportant son soutien à «l’American War French Relief» et à l’association des organisations gaullistes américaines «France for Ever». Au cours des représentations de La Fille du Régiment de Donizetti elle s’autorisa à ajouter la Marseillaise à l’air «Salut à la France» entonné par Marie, l’héroïne, et elle alla même jusqu’à brandir sur la scène du Met un drapeau tricolore avec la bénédiction du président Roosevelt! Lily Pons chanta régulièrement devant les troupes alliées, notamment aux Indes, en Chine et en Birmanie. Marlène Dietrich affirme que Lily Pons était la seule artiste avec elle au front pour soutenir les troupes américaines en France pendant l’hiver 1944.  En août 1944, on apprit à New York la libération de Paris. Toute la Cinquième avenue fut pavoisée de drapeaux bleu, blanc, rouge. Une cérémonie fut improvisée sur la place du Rockfeller Center où Lily Pons chanta la Marseillaise.  Son attitude lui vaudra d’être conviée aux fêtes commémoratives de la libération de Paris le 25 août 1945. Le général de Gaulle lui remit personnellement les insignes de l’ordre de la Croix de Lorraine. Choisie comme marraine par la 2ème DB c’est également à Lily Pons, qui se trouvait à Paris pour interpréter Lakmé à  l’Opéra Comique le 10 avril 1945,  que le gouvernement français demanda de chanter la Marseillaise  au palais Garnier le 8 mai 1945 (date de la capitulation allemande) en présence, entre autres, du maréchal Juin. Le concert étant retransmis au-dehors, l’enthousiasme des Parisiens fut tel qu’il fallut sortir un piano sur le balcon de l’Opéra de Paris et c’est ainsi que Lily Pons rechanta l’hymne français, mais cette fois pour une foule considérable (on a parlé de 250 000 personnes). Fin août 1945, elle chanta à nouveau au balcon du palais Garnier devant un énorme public massé sur la place et dans l’avenue de l’Opéra.
Le dernier nouveau rôle majeur joué par Pons (elle a appris le rôle lors de sa première saison au Met) fut Violetta dans Traviata, qu’elle a chanté à l’Opéra de San Francisco. Elle a aussi appris le rôle de Melisande (Pelléas et Melisande) de Debussy mais ne l’a pas chanté. La raison, comme elle l’a confié dans une interview ultérieure, était double: premièrement, parce qu’elle sentait que la soprano Bidu Sayão possédait le rôle; et, deuxièmement, parce que la tessiture réside principalement dans le registre médian de la voix de soprano plutôt que dans le registre supérieur. 

Le Metropolitan Opera organisa pour elle un grand concert  le 3 mars 1956, le «Lily Pons Gala», à l’occasion du 25e anniversaire de sa présence dans la maison. Lily Pons est devenue une diva adulée d’un public que séduit autant sa personnalité que son talent. On alla jusqu’à donner son nom à une ville du Comté de Frederick (Maryland) situé à 16 km au sud de Frederick, et on vendit même des poupées à son effigie! Il faut dire qu’elle était photogénique et faisait merveille sur les photographies promotionnelles. De nombreuses retransmissions radiophoniques et les films tournés à Hollywood contribuèrent encore à amplifier son succès. L’opéra devient ainsi accessible à un large public. C’est grâce à Lily Pons que la petite Maria Callas découvrit l’art lyrique en se passionnant pour les retransmissions du Met qui détermineront sa vocation de chanteuse.

À nouveau divorcée, Lily Pons se produisit pour la dernière fois au Met en 1958. Elle mit fin à sa carrière et fit ses adieux au public de l’opéra à Forth Worth, en 1962, pour une dernière représentation de Lucia di Lamermoor avec pour partenaire un tout jeune ténor de 21 ans, Placido Domingo, ouvrage qui avait lancé la glorieuse carrière de Pons aux Etats Unis, 31 ans auparavant,  avec une autre légende, Beniamino Gigli.

Bien que s’étant retirée, elle continua à donner quelques concerts après sa retraite. Son plus grand succès eu lieu le soir du 31 mai 1972, quand il a été annoncé dans les médias qu’elle sortirait de sa retraite pour donner un récital au Lincoln Center sous la direction d’Andre Kostelanetz, son ancien mari. Tous les billets pour le concert ont été vendus dans l’heure suivant leur disponibilité. Le programme de ce concert historique ne comprenait aucun des airs de colorature qu’elle avait  chanté à son apogée, mais comprenait des airs plus adaptés à la voix d’une soprano de 74 ans! Comme elle le faisait souvent lors de concerts précédents, elle a inclus Estrellita parmi les chansons de son programme. Le public lui fit une ovation prolongée.

Elle possédait un Ocelot (petit léopard) nommé Ita,  qui lui avait été offert par un ami brésilien et auquel elle était très attachée mai qu’il a fallu donner au jardin zoologique de New York car il devenait dangereux en grandissant.

Lily Pons et son petit léopard

Lily Pons se retira progressivement de la scène et donna son dernier récital en mars 1973 à Palm Springs. Elle décéda à Dallas le 13 février 1976 d’un cancer du pancréas.  Ses restes furent ramenés à son lieu de naissance pour être enterrés au Cimetière du Grand Jas à Cannes. Elle n’a pas eu d’enfant. Son seul parent vivant direct est son neveu  John de Bry, un archéologue vivant en Floride.

Elle a reçu une étoile sur le Hollywood Walk of Fame ainsi que les insignes de chevalier de la légion d’honneur.

Sa voix était naturellement très agile, celle d’une grande colorature, et montait facilement au-delà du contre fa. Elle n’était ni puissante ni d’un timbre particulièrement charmant, mais elle savait doser et calibrer à volonté le flux sonore, produisant par conséquent sans effort des effets dynamiques, des pianissimi interminables, des suraigus éclatants, dans la grande tradition du belcanto.

Le destin de cette soprano colorature au timbre délicieusement léger et aux vocalises aériennes illustre parfaitement le fameux dicton qui affirme que nul n’est prophète en son pays. Lily Pons est devenue la star du Metropolitan Opera de New-York en une soirée, alors que le directeur de l’Opéra de Paris Jacques Rouché n’avait pas cru utile de retenir sa candidature.

Lily Pons
Tombe de Lily Pons à cannes