Enzo De Muro Lomanto 1902-1952

Vincenzo (dit Enzo) de Muro Lomanto était un ténor d’opéra italien, particulièrement associé au répertoire des ténors lyriques et “di grazia”.

Il est né à Canosa di Puglia dans la province de Bari le 11 avril 1902, enfant du baron Don Gennaro de Muro et de la baronne Maria Lomanto de Muro. Au début de sa carrière, quelque vingt-deux ans plus tard, le nom de jeune fille de sa mère a été ajouté au sien afin d’éviter toute confusion entre lui et le célèbre ténor lyriciso spinto, Bernardo de Muro.

Enzo De Muro

Il entra en 1914 au séminaire de Molfetta où il obtint un diplôme d’études classiques et où il commença à se faire remarquer pour sa belle voix de ténor. Malgré les encouragements qu’il reçut et son envie de se consacrer à l’étude du chant, il s’est d’abord heurté à l’opposition de ses parents. Il s’inscrivit alors à la faculté de droit de l’Université de Naples. Après le décès de son père, il décida de fréquenter le célèbre conservatoire royal de San Pietro à Majella, où il étudia de 1920 à 1924 avec le maître Pietro Roche, jusqu’à ce qu’il en soit expulsé pour manque de discipline universitaire. Il termina ses études à l’Université obtint un diplôme en droit le 21 juillet 1926.

Conservant malgré tout sa grande passion pour le chant, il continua d’étudier en privé, d’abord avec Don Sabino Fiore, sous la direction duquel il fit ses débuts le 7 avril 1923, avec l’Ave Maria de Gounod au mariage de son cousin dans la cathédrale de San Sabino. Il travailla ensuite avec le grand ténor Fernando De Lucia, qui lui permit de perfectionner sa technique vocale.

Enzo De Muro dans La sonnambula

À seulement vingt-deux ans, il fut entendu par Lagana, l’imprésario du Théâtre San Carlo de Naples, qui lui proposa de chanter dans Traviata à Catanzaro, en lui promettant de faire ses débuts dans l’illustre théâtre de Naples si ce premier essai était un succès. Et ce fut le cas. Ses débuts en tant qu’Alfredo furent accueillis avec les éloges du public et de la critique. Peu de temps après, la promesse de Lagana fut tenue et il put faire ses début au San Carlo dans le rôle du Duc (Rigoletto), le 26 avril 1925, suivi par Tosca, obtenant un triomphe dans les deux cas. Cet engagement le consacra à la fois en tant que grand ténor lyrique et acteur passionné, et il se vit bientôt offrir des contrats lucratifs dans de nombreux théâtres du monde. La saison suivante il chanta trente représentations pendant l’hiver et le printemps 1926, ajoutant à son répertoire La Bohème, Mefistofele, Boris Gudounov et Il Barbiere di Siviglia . Il fut particulièrement heureux d’être invité à chanter dans Traviata à Trieste et à Fiume avec la célèbre Gilda dalla Rizza à un stade aussi précoce de sa carrière, et il obtint un grand succès. Ses talents lyriques furent tellement appréciés qu’il a été invité à chanter dans La Sonnambula au Massimo Bellini de Catane et au Regio de Parme la saison suivante.

La Scala le contacta au début de 1928 et le 1er mars, il fait ses débuts dans La Fille du Régiment dans le rôle de Tonio avec Toti dal Monte, qui deviendra sa femme avant la fin de l’année, dans le rôle de Maria. Après la saison de la Scala il partit pour l’Australie avec un grand groupe d’artistes dont Toti dal Monte, Giannina Arangi Lombardi, Hina Spani, Giuseppina Zinetti, Francesco Merli, Angelo Minghetti, Luigi Rossi Morelli, Apollo Granforte et Umberto de Lelio. Lors de cette tournée Enzo chanta plus de soixante fois dans six opéras: Lucia di Lammermoor, Il Barbiere di Siviglia, La Fille du Régiment, Les Contes d’Hoffmann, Rigoletto et Don Pasquale. De son Almaviva, on a put lire: «Ses mérites en tant que chanteur et acteur sont devenus plus clairs au fil de la soirée. Son apparence était très en sa faveur et quand il est entré dans son rythme, les qualités agréables de sa voix ont commencé à se révéler». The Age a commenté: «on emporte des souvenirs inoubliables d’une voix de ténor parfaite et d’une personnalité au charme exceptionnel.»

Toti Dal Monte et Enzo De Muro

Le 28 juin, lors d’un somptueux déjeuner officiel «uniquement sur invitation », Toti et Enzo ont annoncé leurs fiançailles et, le 23 août, en la cathédrale Sainte-Marie de Sydney, ils se sont mariés lors d’une cérémonie qui a attiré 25 000 personnes. Arangi Lombardi et son mari étaient leurs témoins officiels. A la fin de la cérémonie, les mariés se sont alignés sur les marches de la cathédrale et ont salué l’immense foule avec le salut fasciste. La publicité qu’ils ont reçue fut énorme et ils ont été assiégés par les photographes partout où ils allaient, y compris pendant leur brève lune de miel au lac Macquarie.

Arrivée de Toti Dal Monte à la cathédrale Sainte-Marie de Sydney
Le mariage d’Enzo De Muro avec la célèbre soprano Toti Dal Monte, le 23 août 1928 à Sydney, devant une foule de 25000 admirateurs en délire, fut un grand évènement mondain qui fit d’eux, pour quelques temps, un couple aussi mythique que furent à la même époque Mary Pickford et Douglas Fairbanks.
Toti Dal Monte et Enzo De Muro ensembles dans Lucia di Lamermoor

Pour Toti, ce mariage lui permit d’effacer une déception amoureuse avec le baryton Luigi Montesanto (lui même déjà marié) avec lequel elle avait eu une relation longue et difficile. Enzo De Muro remplit Toti d’affection et d’attentions constantes, une persévérance qui finit par gagner la résistance de la grande soprano vénitienne.

Le couple retourna en Italie à la fin de 1928 et le 12 janvier 1929, ils chantèrent ensemble à La Scala dans la première mondiale de Il Re de Giordano dans les rôles de Colombello et Rosalina, sous la direction d’Arturo Toscanini. Il faut rappeler que Toti Dal Monte, sur les cinq représentations programmées, n’a chanté que la première, les quatre autres ayant été confiées à la soprano catalane Mercedes Capsir. De Muro Lomanto obtint des succès croissants à chaque représentation.
Le 5 mai 1929, De Muro Lomanto fut Fenton (Falstaff), au Teatro Alla Scala sous la direction d’Arturo Toscanini avec Mariano Stabile dans le rôle de Sir John Falstaff. Le Teatro alla Scala emmènera cette production en tournée à Vienne (18 mai) et à Berlin (22 mai). Avec Toti, De Muro sera aussi applaudi à Rome, Naples, Budapest, Milan, Vienne, Turin, Berlin, Paris, Anvers, Florence, Palerme, Nice, Moscou, Copenhague, Stockholm, Venise, Zurich et le Liceo de Barcelone où il remporta un grand succès dans le rôle du duc de Mantoue (Rigoletto). Lorsque le couple s’est rendu au Japon, en Chine et à Hong Kong en 1931, il furent reçus comme un couple royal. Leurs photos étaient affichées partout et dans chaque ville ils étaient honorées par des réceptions officielles auxquelles assistaient maires et autres dignitaires locaux. Rien qu’à Tokyo il donnèrent six récitals.

Mais derrière les paillettes, tout ne se passa pas si bien. Le mariage fut un échec et même la naissance de leur unique enfant, Mary, le 15 avril 1930, ne put le sauver. Au moment où Mary avait deux ans, ils vivaient déjà séparés et le 7 décembre 1932, le divorce fut prononçé à Milan. Toti se montra régulièrement en public avec Luigi Montesanto. Compte tenu de leur relation antérieure, Luigi Montesanto a certainement joué un rôle important dans l’échec de ce mariage.

Lomanto vivait mal une opinion largement répandue selon laquelle ce n’était que grâce à Toti qu’il avait atteint un degré de succès qui autrement aurait été beaucoup moins brillant. Après la séparation, il mit un soin particulier à vouloir prouver à lui-même et au Monde sa valeur personnelle sur la scène lyrique. Il continua en effet à accumuler les succès avec des partenaires de premier plan comme Lina Pagliughi, Arangi Lombardi, Augusta Oltrabella, Bidu Sayao, Margherita Carosio, Magda Olivero, Iris Adami Corradetti, Iva Pacetti, Maria Zamboni et Lina Bruna Rasa pour n’en citer que quelques-unes. Il était également très fier d’avoir tourné en 1935 un film intitulé Porto, réalisé par le très important Amleto Palermi, avec certains des acteurs les plus célèbres d’Italie: Irma Grammatica, Camillo Pilotto, Isa Pola et Elsa De Giorgi. En 1942, il jouera le rôle de Manuel Garcia dans le film de Mario Bonnard Rossini avec l’acteur Nino Besozzi dans le rôle de Rossini et Camillo Pilotto dans celui de l’impresario Domenico Barbaja.

En 1935, à l’invitation de Mascagni, il se produisit à la radio italienne avec Maria Carbone dans Lodoletta et pendant l’été, il fit une tournée dans toute l’Italie avec La Sonnambula. La Nazione de Florence a noté que «Le ténor, Enzo de Muro Lomanto a répété son succès dans le rôle d’Elvino, qu’il a chanté avec douceur et passion. Le public a été généreux avec ses applaudissements.» En janvier 1936 à Pesaro, il participa à des représentations de La Farsa Amorosa sous la direction de Zandonai. Le Corriere Adriatico a rapporté que «Enzo de Muro Lomanto chantait le plus admirablement, affichant une richesse presque ostentatoire de belle sonorité».

En février, au Palais Garnier de Paris, il chanta dans Lucia di Lammermoor avec Margherita Perras. L’automne le retrouva aux Pays-Bas où il chanta pour la première fois Nadir dans Les pêcheurs de perles avec la soprano Attilia Archi. L’année s’achèva sur un succès notable au Teatro Petruzzelli de Bari dans L’amico Fritz. La chronique de ce théâtre rapporte que «L’apparition du ténor de Muro Lomanto était très attendue par le public. Cet artiste célèbre s’est avéré être un excellent chanteur avec une grande présence scénique.»

De gauche à droite: Giovanni Martinelli, Toti Dal Monte, Aureliano Pertile et Enzo De Muro Lomanto

À l’automne 1937, il se rendit en Amérique du Sud pour la seule fois de sa carrière, se produisant au Teatro Municipal de Santiago dans Manon, Gioconda, Rigoletto, Il Barbiere di Siviglia, Traviata et aussi pour des concerts. La troupe comprenait Conchita Velasquez, Vera Amerighi-Rutili, Giuseppe Taccani, Giovanni Breviario, Carlo Galeffi et Antonio Righetti et la saison dut être prolongée en raison de bonnes critiques et de l’accueil chaleureux du public. El Mercurio a noté le beau ton d’Enzo de Muro Lomanto dans Rigoletto, «une voix qui est produite sans aucun effort apparent».

La première de The Spinning Room de Kodaly eut lieu à Naples en mars 1939 et de Muro Lomanto eut l’honneur d’en faire partie. Il se produisit ensuiteà la prestigieuse Fenice de Venise dans L’Heure espagnole et dans Gianni Schicchi. Le 2 novembre, il chanta dans le Requiem de Verdi pour la radio italienne de Turin sous la direction d’Armando La Rosa Parodi. Cela lui offrit l’opportunité de chanter avec Ebe Stignani, expérience qu’il déclara être parmi les plus passionnantes de sa vie professionnelle.

A partir de 1941, il réduisit lentement mais régulièrement son rythme de spectacles, en raison des ravages provoqués en Italie par la Seconde Guerre mondiale mais aussi à cause d’une maladie asthmatique qui commençait à l’handicaper. Parmi les opéras qu’il a chanté à cette époque, il y eut Ballo in Maschera, L’Amico Fritz, La Sonnambula et Traviata. Ce dernier rôle de Rodolfo marqua la fin de sa carrière à Busto Arzisio (province de Varèze) le 6 juin 1944 en compagnie de la soprano sicilienne Maria Gentile. Il prit alors la direction d’un bureau de change à Gênes. Son état de santé défaillant, combiné à la douleur de perdre sa sœur et sa nièce dans un bombardement aérien à Brescia, l’ont obligé à prendre la difficile décision de se retirer de la scène. Après la guerre, il tenta de se rapprocher de son ex femme. C’est elle qui l’a aidé lors de l’aggravation de la maladie qui a conduit à sa mort prématurée, à Milan, le 15 mars 1952 à l’âge de cinquante ans. L’asthme et des abcès pulmonaires avaient fait des ravages. Il fut enterré dans le cimetière de Musocco près de Milan et Toti a placé une pierre tombale sur la tombe avec l’inscription: «Que l’harmonie librement accordée par votre chanson soit votre récompense et votre gloire dans les royaumes immortels».

Enzo De Muro connut également une renommée particulière en tant qu’interprète de chansons napolitaines. De son activité d’enregistrement, il y reste quelques disques de Columbia avec des airs tirées de La Favorita, La bohème, L’arlesiana, Rigoletto, des chansons napolitaines, ainsi que l’enregistrement complet de Lucia di Lammermoor avec Mercedes Capsir ainsi que de Le Furie di Arlecchino de Adriano Lualdi.

Décrit par les biographes comme une personne au caractère extrêmement introverti et doté d’une sensibilité artistique et humaine hors du commun, il fut fortement touché par les tristes événements liés à la Seconde Guerre mondiale, à tel point qu’il est tombé encore jeune dans une profonde crise dépressive qui le conduira bientôt à une vie extrêmement solitaire. 

Sa voix était fraîche et agile, parfaitement égale sur toute la gamme, suffisamment douce dans l’expression; dotée d’un beau timbre velouté, atteignant aisément le contre ut. Elle était robuste et suffisamment ductile, capable de moduler, de s’estomper, de vocaliser en émettant des sons pleins et doux. Il avait une capacité innée à créer un «pathétique» particulièrement obsédant et pénétrant qui pouvait attirer l’auditeur au cœur de n’importe quel rôle qu’il interprétait. Sa technique lui conférait une douceur, une précision d’attaque, un timbre délicat, une égalisation qui projetait du dynamisme sur toute sa tessiture, et un legato parfait. Son portamento et sa fioratura étaient parfaitement soutenus sur le souffle et sa mezza voce et son intonation parfaite lui ont permis de tenir bon à côté de noms illustres comme Beniamino Gigli, Tito Schipa, Dino Borgioli, Tomas Alcaide, Roberto d’Alessio, Giovanni Manurita et Giovanni Malipiero. Toutefois, son caractère paresseux et inconstant, la réussite facile, ne l’ont cependant pas conduit à approfondir son art et l’ont conduit aux erreurs de la fin de sa carrière.