Leonard Warren 1911-1960

Leonard Warren fut un exceptionnel baryton américain et le plus formidable baryton verdien de sa génération. Il fit l’essentiel de sa carrière au Metropolitan de New-York sur la scène duquel il connut une mort tragique.

Né Leonard Waranoff le 21 avril 1911 dans le Bronx, de parents immigrants juifs russes, son nom a été américanisé sous le nom de Warren lorsque son père s’est installé aux États-Unis. Il a d’abord été employé dans l’entreprise de fourrure de son père à New-York. Il a d’abord envisagé une carrière dans les affaires et a étudié pendant un an au Columbia College, mais en 1933, il décida de changer d’orientation pour poursuivre une carrière de chanteur. Il étudia d’abord à la Greenwich House Music School et, en 1935, auditionna au Radio City Music Hall. Il avait espéré devenir chanteur principal, mais Robert Weede était le baryton qui régnait là-bas à cette époque, et Warren se vit seulement offrir une place dans la chorale. Il y chanta pendant les trois années suivantes, augmentant ses revenus avec des émissions de radio occasionnelles, des mariages ou des funérailles.

Il travailla avec Sidney Dietch puis avec le célèbre baryton Giuseppe De Luca. Puis il voulut se rendre aux “Auditions of the Air du Met” en 1938. Les “Auditions of the Air” du Metropolitan Opera étaient un concours de chant annuel parrainé par le Metropolitan Opera de New-York pendant plus de deux décennies. Le but du concours était de trouver, d’encourager et de promouvoir le développement de jeunes chanteurs d’opéra aux carrières prometteuses. Les gagnants du concours recevaient un prix en argent et l’opportunité d’effectuer des sélections d’opéra à la radio avec le Metropolitan Opera Orchestra. Le Radio City Music Hall où il travaillait refusa sa demande de quelques semaines de congé pour se préparer (il ne connaissait que quelques airs et n’avait jamais chanté sur une scène d’opéra auparavant). Il donna donc sa démission et se jeta seul dans les préparatifs. La légende raconte qu’à l’audition, le chef d’orchestre Wilfred Pelletier s’est précipité dans les coulisses, convaincu qu’ils lui jouaient une farce et que Warren synchronisait les lèvres avec un enregistrement de Ruffo ou De Luca. Warren remporta donc les auditions du Metropolitan Opera et reçut une bourse pour partir étudier en Italie, où il suivit des cours de chant à Rome avec Giuseppe Pais et Riccardo Piccozi. Là, il a appris cinq rôles complets en moins de sept mois, alors qu’il n’avait vu qu’un opéra complet dans sa vie. 

De retour aux États-Unis, il fit ses débuts en concert au Metropolitan Opera dans des extraits de Traviata et Pagliacci en novembre 1938. Ses débuts à l’opéra eurent lieu en janvier 1939 pour chanter Paolo dans Simon Boccanegra. Peu après, il remplaça au pied levé Lawrence Tibbett, dans le rôle-titre de Rigoletto, et ce fut le début de la gloire.

Il devint bientôt le baryton vedette du Met chantant tous les principaux rôles de baryton de Verdi. Au début maladroit sur scène, il étudia le théâtre et, bien que n’ayant jamais été un grand acteur d’opéra, il est devenu plus à l’aise sur scène et a beaucoup réfléchi à ses interprétations. Comme beaucoup de stars de l’opéra de l’époque, il se vit offrir des contrats de cinéma et fit ses débuts en 1949 dans When Irish Eyes are Smiling. Il a créé le rôle d’Ilo dans The Island God de Menotti (que Menotti a retiré peu de temps après la première).

Comme son successeur, Robert Merrill, et dans une moindre mesure Sherrill Milnes, ainsi que son prédécesseur Lawrence Tibbett, sa maison artistique fut le Met où il donna 607 prestations en 833 représentations et où il s’imposa rapidement dans les grands rôles verdiens, durant vingt et une saisons. Il put cependant se produire dans d’autres pays faisant ses débuts au Teatro Colón comme que Rigoletto en 1942, dans Il trovatore à Mexico en 1948, et à La Scala en 1953 dans le rôle de Iago (Otello). En 1958, il effectua également une tournée triomphale en Union soviétique. 

Quelques rôles de Leonard Warren
Marian Anderson (Ulrica) et Leonard Warren (Renato), le 7 janvier 1955, Metropolitan Opera House, New York

Sa voix convenant particulièrement à la musique de Verdi. La firme RCA Victor, avec laquelle il signa rapidement un contrat après ses débuts sur scène, le choisit pour chanter le rôle titre de la première intégrale de Rigoletto réalisée en microsillon, avec Erna Berger et Jan Peerce, sous la direction de Renato Cellini. Sa réputation d’excellence dans le rôle du bouffon, justifia le choix de Warren, en 1944, pour un concert organisé au Madison Square Garden au profit de la Croix-Rouge. Pour cette occasion il fut accompagné de Jan Peerce, Zinka Milanov et du NBC Symphony Orchestra dirigé par Arturo Toscanini. Ce fut la première retransmission intégrale d’Otello par ABC-TV. Hélas, seul le dernier acte fut reporté sur disque par RCA. On peut également retenir la prestation mémorable de Warren dans Macbeth aux côtés de Leonie Rysanek, en 1959 au MET, dont il existe un témoignage discographique avec Carlo Bergonzi. On possède également son Germont dans une Traviata enregistrée à Rome en 1956, avec Rosanna Carteri, Cesare Valletti, sous la direction du grand Pierre Monteux. Par deux fois, il participa à des intégrales studio remarquées du Trouvère et d‘Aida avec Zinka Milanov et Jussi Björling. Le trio se reforma encore pour Tosca. Il enregistra encore des extraits du Ballo in maschera avec, dans le rôle d’Ulrica, Marian Anderson, première cantatrice de couleur à monter sur la scène du MET, en 1955. Il chanta à nouveau un Trouvère avec son ami Richard Tucker et la jeune Leontyne Price, qui se fera remarquer dans le rôle de Leonora pour ses débuts au MET en 1961. Il existe des enregistrements privés de Warren dans deux de ses incarnations les plus marquantes, celles de Simon Boccanegra et de Iago. En dehors du Puccini déjà cité, on peut l’écouter, avec Victoria de los Angeles, Jussi Björling et Robert Merrill, dans I Pagliacci. Seule infidélité à RCA, il enregistra La Gioconda et La Forza Del Destino chez Decca, avec Zinka Milanov et Giuseppe Di Stefano, sous la direction de Fernando Previtali. 

Jan Peerce, Renata Tebaldi, Leonard Warren and Marian Anderson. 

Le 4 mars 1960, le Metropolitan Opera affichait La Forza del destino de Verdi, sombre drame qui réunissait ce jour-là trois vedettes maison: Renata Tebaldi, Richard Tucker et Leonard Warren. Ce dernier chantait le rôle de Don Carlo qui, à l’acte III, découvre dans celui qu’il croit son ami, le séducteur de sa sœur et le meurtrier de son père. Au moment d’attaquer son grand air vengeur, Morir, tremenda cosa (« Mourir, chose terrible »), le baryton tomba sur le sol. Le public, peu familier de cet opéra, alors encore assez rarement joué, applaudit en voyant le rideau se baisser, croyant l’acte terminé. Quelques instants après, Rudolf Bing, le directeur du MET, bouleversé, vint annoncer que Leonard Warren venait d’être terrassé par une hémorragie cérébrale foudroyante.

Alors que Bing rapporte que Warren est simplement devenu silencieux et est tombé face en avant au sol, d’autres déclarent qu’il a commencé à tousser et à haleter et qu’il a crié “Aidez-moi, aidez-moi!” avant de tomber au sol, restant immobile. Selon le témoignage de Bing, le Cardinal Spellman, archevêque de New-York, présent dans la salle, se précipita dans les coulisses pour administrer les derniers sacrements au mourant.

Ainsi disparut, à quelques semaines de son quarante-neuvième anniversaire, le plus grand baryton verdien de sa génération.

Bien qu’aucune autopsie n’ait été pratiquée, la mort de Warren aurait été initialement interprétée comme une hémorragie cérébrale massive, mais a été plus tard considérée par le médecin du Met qui a assisté Warren après son effondrement comme une crise cardiaque.

Sa mort a perturbé le calendrier du Met pendant plusieurs années car il était programmé dans le rôle-titre pour une future première au Met de Nabucco de Verdi pendant la saison 1960–61.

Pierre tombale de Leonard Warren au Saint Mary’s Cemetery, Greenwich, Connecticut.

Sa voix exceptionnellement longue (du sol grave au si bémol aigu) convenait particulièrement bien à la musique de verdi. Il fut considéré comme le meilleur Rigoletto de sa génération. Il avait des notes aiguës très sûres et un timbre doux et riche sur toute l’étendue de la tessiture facilement reconnaissable. Il fut associé à Verdi mais excella également dans Puccini (en particulier Scarpia) et le vérisme. La qualité riche, ronde et douce de sa voix, débordante d’harmoniques résonnantes, n’a peut-être pas été aux goûts de tous, en particulier ceux qui préfèrent une focalisation baryton plus étroite qui «parle» plus rapidement sur la note. Mais selon tous les standards, c’était un son de luxe, typiquement “Metropolitan Opera”, qui semblait prendre une lueur et une brillance particulières alors qu’il s’ouvrait et se répandait généreusement dans le grand auditorium. Lorsqu’il était en privé, entre amis, il attaquait volontiers de grands airs de ténor comme “Di quella pira” et lançait des contre ut percutants à rendre jaloux de nombreux ténors. Il aurait pu, mais ne l’a jamais fait, abuser de cette facilité pour recevoir des applaudissements. 

Il était réputé pour être une personne au caractère intraitable, qui tentait toujours d’imposer sa volonté aux scénographes, aux directeurs et même aux chefs d’orchestre, en matière de production, de réalisation et de tempi. 

Outre ses nombreux enregistrements, la Leonard Warren Foundation fondée en 1986, contribue à perpétuer le souvenir du grand artiste.

Leonard Warren dans Rigoletto