Hans Hotter 1909-2003

Hans Hotter était un baryton-basse allemand considéré comme l’un des chanteurs lyriques les plus importants du XXème siècle. Grand spécialiste des rôles «lourds» wagnériens, il fut souvent désigné comme le «Wotan du siècle», tant son souvenir demeure attaché à son interprétation magistrale du fameux héros de Wagner. Figure emblématique du renouveau du Festival de Bayreuth après la Seconde Guerre Mondiale, le baryton-basse allemand est identifié à la réussite du «Nouveau Bayreuth» de Wieland Wagner, mais il est aussi lié à l’univers de Richard Strauss car il a participé à la création de deux de ses opéras. Musicien complet, il a aussi abordé un vaste répertoire dans la musique sacrée, les rôles verdiens et le lied allemand, particulièrement Schubert et son magistral Voyage d’hiver. Artiste aussi impressionnant par sa carrure de géant que par le volume de sa voix, il fut un dieu sur scène, mais il était surtout un être humain de tout premier ordre. Et lorsque les commandos de dénazification d’immédiate après-guerre firent l’injure, à celui qui s’était battu de toutes ses forces contre le nazisme jusqu’à sacrifier sa carrière, de lui faire remarquer qu’Hitler possédait ses propres enregistrements dans sa collection privée, il répondit avec aplomb : «Le Pape également, je crois?»

Hans Hotter

Hans Hotter est né le 19 janvier 1909 à Offenbach-sur-le-Main, ville allemande située dans le Land de Hesse. Issu d’un milieu cultivé, il étudia l’orgue et la direction d’orchestre au Conservatoire de Munich, puis le chant auprès du ténor wagnérien Matthäus Römer, qui fut l’élève de Jean De Reszké, qui l’initia au lied, à l’opéra et lui fit découvrir sa voix. Parallèlement, il entreprit des études de philosophie, de musicologie et de direction d’orchestre. Il travailla ensuite comme organiste et chef de chœur, mais finalement choisit la carrière de chanteur. 

Hans Hotter
et le compositeur Richard Strauss

Il fit ses débuts en 1929 à l’Opéra d’Opava, dans le rôle du récitant de La Flûte Enchantée de Mozart. A partir de 1930, Hotter intégra la troupe d’Opava, ville située dans l’actuelle république Tchèque, puis il rejoindra ensuite les opéras de Prague (1932-34), de Hambourg (1934-45) où il participa à la création de l’opéra Das Opfer de W. Zillig, de Munich (1937-1972), de Berlin (1939-1942), et de Vienne (1939-1972). C’est à Munich, en 1937, où il succéda à Hans-Hermann Nissen, que le chanteur accéda définitivement à la célébrité. Le Staatsoper de Munich restera son port d’attache pendant une trentaine d’années. Il y fit une rencontre décisive, celle de Richard Strauss qui lui confia la création du Commandant de Jour de paix en 1938, puis celle d’Olivier dans Capriccio en 1942. Le compositeur et l’interprète s’admiraient mutuellement et travaillèrent en parfaite harmonie avec le chef d’orchestre Clemens Krauss (1893-1954), étroitement lié aux créations de Strauss. Toujours fidèle à l’univers straussien, Hans Hotter débuta sur la scène du Staatsoper de Vienne le 3 juin 1939 en Jochanaan dans Salomé.

Hans Hotter dans le rôle de Wotan
Wieland Wagner,
Chef d’orchestre, compositeur et directeur du Festival de Bayreuth (1906-1930). Il était le petit-fils de Richard Wagner et l’arrière petit-fils de Frantz Liszt.

La guerre va mettre un frein provisoire à l’essor international d’une carrière qui commençait brillamment. Ce sera une période plus difficile pour Hans Hotter car il refusa de faire allégeance au régime nazi malgré la volonté de ce dernier de conserver la voix du «géant» dans les rangs de l’Allemagne, cela en dépit des tentatives de séduction, suivies de menaces. Alors qu’il triomphait déjà en Allemagne et en Autriche dans les années 40, le chanteur, qui avait toujours su garder sa liberté d’expression, préféra renoncer à une carrière internationale ainsi qu’a Bayreuth dont il jugeait le climat malsain. Il tint bon malgré le fait que les autorités allemandes le menaçaient de faire disparaître les membres de sa famille s’il osait franchir les frontières du Reich. En 1942, il participa toutefois au Festival de Salzbourg où il chanta le Comte Almaviva dans Les Noces de Figaro.

Eloigné de la scène lyrique à son corps défendant, Hans Hotter choisit de renouer avec le lied. Il travailla avec le pianiste Michael Rauchaisen (1889-1984), mari de la grande colorature hongroise, Maria Ivogün. Dès 1941, il aborda Le Voyage d’hiver de Schubert qu’il s’appropria avec une intensité rarement égalée. Désormais, il mènera de front deux carrières, l’une à l’opéra et l’autre en récital. 

Hans Hotter (en Wotan) et Birgit Nilsson dans Die Walküre

L’après-guerre marqua une nouvelle période pour Hotter qui fit ses premières apparitions au Covent Garden de Londres et au Metropolitan Opera de New-York. Mais c’est à Bayreuth que son étoile allait briller au firmament quand il s’inscrivit dans la légende du Festival aux côtés d’interprètes comme Birgit Nilsson, Wolfgang Windgassen, Astrid Varnay ou Anja Silja, pour n’en citer que quelques-uns. Hotter fit partie de tous ces artistes réunis par Wieland Wagner pour «régénérer» la Colline sacrée.  Il manqua le Ring de l’ouverture du Nouveau Bayreuth, victime de crises d’asthme particulièrement éprouvantes, mais il put rejoindre l’équipe de Wieland Wagner dès l’année suivante, en 1952. Il y incarna tous les grands rôles de baryton-basse, dans toutes les productions : Wotan, d’abord (de L’Or du Rhin au Wanderer de Siegfried, en passant par celui, inoubliable, de La Walkyrie), un rôle qu’il interprétait déjà dans les petits théâtres de province allemands dans les années 20 et aussi Kurwenal, dans le premier Tristan de Wieland (1952), puis Marke, dans le second (1957), Gunther, Amfortas, avant d’être un inoubliable Gurnemanz, voire une référence, Titurel, Sachs, Pogner… la liste est longue. Incarnant tous les grands rôles de son emploi, le chanteur s’imposa comme le plus accompli des «heldenbaryton». De 1952 à 1966, il fut l’un des piliers du Nouveau Bayreuth. Sa constante fréquentation du lied permit à Hans Hotter de servir avec un égal bonheur les exigences musicales et littéraires de Wagner. Son art de la diction rendit possible l’émergence de l’émotion la plus ténue au cœur des conflits surhumains que traversent les héros wagnériens. Ainsi, son Wotan fut un dieu bouleversant d’humanité, particulièrement au moment des adieux à sa fille Brünnhilde, à l’acte III de La Walkyrie. 

En 1972 il chanta de nouveau le rôle de Wotan à l’Opéra de Paris, et en 1983-1984 à l’Opéra de Vienne, dans le rôle de Schigolch dans Lulu d’Alban Berg.

Hans Hotter

Après 1966, Hans Hotter recentra son activité sur les récitals. Il est aussi connu pour ses interprétations du Voyage d’Hiver de Schubert. Il fit une importante tournée au Japon dans un répertoire de Lieder. Comme nombre de ses collègues, il s’est essayé à la mise en scène, notamment en montant la Tétralogie à Londres en 1961. Il signa également des mises en scène à Hambourg. En 1971 il mit en scène la création de La Visite de la vielle dame de G. von Einems. Les firmes de disques l’ont, bien sûr, sollicité pour l’opéra, mais l’essentiel de sa discographie concerne le lied. Citons dans le domaine lyrique quelques enregistrements incontournables comme, Le Vaisseau fantôme de 1944, dirigé par Clemens Krauss, Parsifal en 1962, avec Hans Knappertsbusch à la baguette, La Walkyrie et Siegfried sous la direction de Solti.

En 1970 il devint membre d’honneur de l’Opéra de Vienne. Son autobiographie paraît en 1996 sous le titre Der Mai war mir gewogen. Il a aussi tourné dans quelques films. C’est en chantant uniquement le troisième acte de La Walkyrie qu’il fit ses adieux à l’Opéra de Paris en juin 1972. Il avait fait sa première apparition sur la scène parisienne en 1938 dans Siegfried. Pour ses 90 ans l’opéra de Vienne, où il avait interprété 34 rôles pour 554 représentations, l’a honoré d’une représentation de gala des Meistersinger.

Hans Hotter

Il fut particulièrement conscient de l’importance de la diction dans la musique, ce qui fit de lui un interprète de lieder inégalé (son interprétation du Winterreise ou du Schwanengesang est aussi émouvante que son Wotan), et un pédagogue hors pair au crépuscule de sa vie. Comme professeur à Vienne et à Paris, il compta parmi ses élèves: Cheryl Studer, Delores Ziegler, Cynthia Buchan, Nathalie Stutzmann, Cathérine Dubosc, Lysiane Léonard, Stefania Kaluza, Verena Keller, Margaret Marshall, Olivia Blackburn, Alison Browner, James Morris, Robert Holl, Vincent Le Texier, Monte Pederson, Alan Oke, Franz Hawlata, Frieder Lang, Thomas Carey, Robert Christesen, Graeme Mathison-Bruce, Hannu Niemelä, Marco Bakker, Brian Bannatyne-Scott, John Hancorn, Brian Hansford, Victor Godfrey, Julian Rodescu, Sauli Tillikainen, Petteri Salomaa, Jean-Luc Viala, Roman Trekel, David Ward und Stephen et le baryton Jorge Chaminé. On le voit, la liste est longue et de qualité.

Hans Hotter s’est éteint à Munich le 6 décembre 2003. Avec lui disparaissait un des derniers représentants de la grande tradition du chant wagnérien.

Il laisse un héritage discographique considérable, dont une grande partie est constituée d’enregistrements, captés en public ou en studio, d’opéras de Wagner.

Hans Hotter est issu de la tradition d’éducation musicale germanique qui fait de lui un musicien complet, à l’instar d’autres chanteurs célèbres comme Dietrich Fischer-Dieskau. Ce bagage musical lui permit d’aborder très jeune des rôles lourds vocalement et dramatiquement, si bien que lorsque sa carrière, retardée par la Seconde Guerre mondiale, prit de l’ampleur, il avait déjà acquis une pratique importante de ces rôles, ce qui lui permit de triompher sur toutes les scènes du monde.

Hans Hotter en Don Basilio
du Barbier de Séville

Hans Hotter s’imposa par sa puissance vocale, la beauté de son timbre et l’autorité naturelle de son émission. Outre la puissance et la profondeur de sa voix, sa présence d’acteur sur scène était saisissante en raison de sa haute stature. Sa voix, d’une couleur particulièrement sombre, convenait aux rôles héroïques du grand répertoire et donc particulièrement aux grands rôles wagnériens, dans lesquels il fut quasiment insurpassable. Attentif aux mots, il était diseur autant que chanteur. Sa stature vocale imposait d’emblée un Wotan, un Hollandais de dimensions surhumaines, mais son art de la diction lui permettait toujours de faire passer une humanité extraordinaire dans ses personnages. Son Sachs est un modèle, qui doit bien entendu beaucoup à sa constante fréquentation du monde du lied. 

La majestueuse noblesse de son impressionnante silhouette et la profonde humanité de son jeu lui permirent d’incarner avec justesse des dieux, des rois et des prophètes. Cependant, son talent lui permettait de s’adapter à des profils vocaux moins dramatiques et il pouvait aussi se couler dans des personnages proches de la farce comme le Falstaff de Verdi ou le Don Basilio du Barbier de Séville de Rossini, un rôle qu’il affectionnait particulièrement. Pour achever ce tableau, il faut ajouter que Hans Hotter reste inégalé dans son interprétation du Voyage d’Hiver de Schubert. Le plus grand-baryton basse wagnérien de la seconde moitié du XXème siècle était aussi une légende de l’histoire du lied romantique allemand, capable d’alléger son immense voix et de s’appuyer sur un legato infini. Il a chanté 127 fois le cycle du Voyage d’hiver (Winterreise) de Franz Schubert, qu’il aborda pour la première fois dès 1941, à Hambourg. Il l’a enregistré quatre fois en disque.