Nicolaï Ghiaurov 1929-2004

Nicolaï Ghiaurov, basse bulgare dont le timbre puissant et chaleureux fit lui, l’une des grandes basses slaves de la seconde moitié du XXème siècle.

Nicolaï Ghiaurov (en bulgare : Николай Гяуров), est né à Velingrad en Bulgarie le 13 septembre 1929. Il fut ensuite naturalisé italien. Fils d’un ouvrier, il vécut au sein d’une famille très modeste. Son père le placa comme sacristain et, comme il montra très tôt un intérêt pour la musique, il le fit entrer à la chorale de l’église.  L’enfant se passionnait aussi pour les instruments de musique. Il commença par l’harmonica puis il emprunta le violon de son voisin et s’y consacra avec application. Plus tard, il étudia le trombone et la clarinette (son instrument préféré) avec le même sérieux. 

Nicolaï Ghiaurov

Vers 17 ou 18 ans, il commença à s’intéresser au théâtre et se fit admettre au sein d’une troupe amateur, tout en poursuivant l’étude des instruments. Il joua alors ses premiers personnages dans l’Arlésienne d’Alphonse Daudet et dans Tosca de Victorien Sardou. Après ses examens de fin d’étude qu’il passa avec succès, il fait son service militaire et fut admis à l’école des officiers de réserve de Sofia. Il faisait partie de l’orchestre du régiment et du chœur de la troupe qu’il dirigeait parfois. Par l’entremise d’un de ses camarades musiciens, il rencontra le baryton bulgare et professeur de chant Christo Brambarov, mais cette rencontre fut une déception. Même si Brambarov trouvait sa voix intéressante, ce dernier lui conseilla de réfléchir encore avant d’embrasser une carrière dans le chant et de s’inscrire au Conservatoire. Cela ne le découragea pas. À l’occasion d’un concours inter-régiments, il rencontra Petko Stainov, compositeur et ancien directeur de l’opéra de Sofia qui, conquis par sa voix, l’aidera à rentrer à l’Académie de Musique de Sofia. Dès lors, Brambarov devint son principal professeur et le suivra durant toute sa carrière. L’élève se montrait rigoureux autant qu’habile et précis, s’astreignant à des exercices constamment répétés, ne travaillant qu’une seule octave à la fois et n’abordant qu’une œuvre à la fois. Il passa brillamment le concours de fin d’année en 1949 et obtint une bourse d’études pour le conservatoire de Leningrad. Entre-temps, la seconde guerre mondiale était passée par là et la Bulgarie s’était retrouvée soumise à la dictature communiste et à l’influence soviétique, y compris dans le domaine artistique. Il continua toutefois à travailler une année avec Brambarov et l’année suivante, il fut admis au Conservatoire de Moscou où il séjournera 5 ans. Très vite, il s’y révèla doté d’une voix de basse alliant puissance, rondeur, stabilité, légèreté et souplesse. A Moscou il étudia les répertoires russe, italien et français tout en continuant à suivre des cours avec Brambarov. Pour son examen de fin d’études, il présenta le rôle de Don Basilio du Barbier de Séville et obtint le premier prix pour son interprétation brillante alliant qualités vocales et aisance scénique.

En 1955, il se présenta à un concours de chant à Varsovie où il obtint un premier prix. Durant son voyage à Varsovie, il rencontrera Zlatina, celle qui sera sa future femme, et d’où naîtront deux enfants: Vladimir (1957) et Elena (1968).

Ghiaurov dans Boris Godounov

Après ces succès, Nicolaï revint dans son pays dans l’espoir de décrocher un engagement à l’Opéra de Sofia (bien qu’on lui en ait proposé un au Bolchoï, auquel se sont d’ailleurs opposées les autorités bulgares). Mais au lieu de cela, il fut affecté à un théâtre de province. En septembre 1955, il participa au «Concours International de Chant de Paris». Sélectionné parmi les 150 participants, il fut déclaré «hors concours». Le public l’acclama et l’on dira de lui que le nouveau Chaliapine était né, la mauvaise humeur et les accès de colère en moins. Toutefois il pâtit, en France tout au moins, de la concurrence de son célèbre compatriote Boris Christoff (de quinze ans son aîné). Ce dernier en effet enregistra en 1958 le rôle de Méphistophélès pour le label EMI, sous la direction d’André Cluytens, avec une diction française, qui, comme celle de Ghiaurov, était, selon les témoins de l’époque, loin d’être parfaite. Vingt ans plus tard, et sous la direction de Georges Prêtre, Ghiaurov gravera le rôle à son tour, avec Mirella Freni et Plácido  Domingo, pour le même éditeur. Les deux chanteurs bulgares pourtant compatriotes ne s’appréçaient pas. Le courant n’est pas passé et ils furent plusieurs fois sur le point d’en venir aux mains. Leur opposition était aussi politique. Ghiauroff était admiré et soutenu par le régime communiste bulgare, et Christoff était tellement méprisé par ce même régime que lorsque son père est décédé plus tôt dans l’année, il s’est vu refuser un visa pour assister aux funérailles. Christoff accusait Ghiaurov de collaborer avec le régime communiste bulgare. Le public était fasciné par l’effet palpable de leur intense animosité, la plupart pensant que c’était le produit d’un éclat dramatique engendré par l’opéra. Les tensions sont devenues insupportables et Christoff a annoncé que le théâtre était trop petit pour accueillir les deux hommes.

De retour dans son pays, Nicolaï fut enfin engagé à l’Opéra de Sofia où débuta dans le rôle de Don Basilio, ce qui lui vaudra d’être nommé directement «basse principale». 

Ghiaurov, Callas et Simionato à La Scala dans Médée en 1951

Sa victoire au Concours international de chant de Paris lui ouvrit très vite les portes des plus grandes scènes: l’Opéra de Vienne et le Bolchoï de Moscou (en 1957), puis la Scala de Milan (en 1959), dont il devint l’une des vedettes, ainsi que le Covent Garden de Londres (en 1962). De 1961 à 1964, il participa au Festival de Vérone. Il faisait toujours partie de la troupe de l’Opéra de Sofia, avec lequel il entreprit une tournée légendaire en Allemagne. Puis il fit des débuts, très attendus, au Metropolitan Opera de New-York (dans le rôle de Méphistophélès du Faust de Gounod) et au Festival de Salzbourg (en 1965, puis en 1966), où, invité par Karajan, il étrenna le rôle-titre de Boris Godounov dont il a par la suite, comme son confrère Christoff, chanté les rôles de Pimen et Varlaam. (Il l’enregistrera par deux fois au disque, d’abord avec Herbert von Karajan en 1970 pour Decca, puis avec son compatriote Emil Tchakarov, en 1986 pour Sony). Au lendemain de sa première à New-York, il reçut les honneurs d’un article dithyrambique signé Harold C. Schonberg, le redouté critique du New-York Times, qui traça le plus exact des portraits de la silhouette vocale de la basse bulgare, dont voici quelques extraits: «Cette basse de 36 ans a déjà reçu le type d’adulation d’ordinaire réservé, à travers le monde, aux sopranos et aux ténors. (…) L’homme est en effet sensationnel. Non seulement il possède une voix remarquable mais il est également grand dans tous les sens du terme. Bon acteur, quoique un peu de la vieille école, il domine tout simplement la scène. Il a ce type de présence que possédaient Pinza et Chaliapine. Si la voix a un défaut, c’est dans le registre grave, où elle sonne légèrement étroite et peu à l’aise. Mais autour de l’ut médium, elle prend de la force et, dès lors, c’est un objet de gloire. (…) La ligne de chant est souple, la voix de velours est d’une largeur exceptionnelle, dont il use avec la plus grande flexibilité et qu’il sait intégrer magnifiquement aux ensembles… »

Ghiaurov dans le rôle
de Philippe II (Don Carlo)

A Paris, c’est en 1963 que Ghiaurov fit ses débuts sur la scène de l’Opéra en Philippe II (Don Carlo de Verdi) en alternance avec Boris Christoff. En 1974, il se produisit dans Don Quichotte, de Jules Massenet, sur la scène du Palais Garnier (rôle qu’il gravera en 1979 pour Decca, avec Régine Crespin). La saison suivante, avec Mirella Freni, il prit part au scandale créé par la mise en scène de Jorge Lavelli du Faust de Gounod. Pour rappel Lavelli avait matérialisé par sa mise en scène des schémas interprétatifs auxquels les interprètes et le public n’étaient pas accoutumés, comme la présentation de Méphistophélès en double de Faust, ou celle de Marguerite comme atteinte de démence à la fin de l’opéra. Une partie du public ne concevait encore pas, en 1975, qu’un metteur en scène surimpose ses idées aux indications du livret. L’affaire avait déclenché un torrent de critiques et d’injures. On entendit dans le salle des «la mise en scène est un scandale…» On a vu pire depuis…

En haut: Ghiaurov, Cossotto, Tebaldi, Price, Bergonzi. En bas: Obrazstova, Abbado, Pavarotti, Ghiaurov, Freni.

La discographie de Giaurov est particulièrement abondante. On relèvera notamment: Les Requiem de Verdi, sous la direction d’Herbert von Karajan (Deutsche Grammophon) et de Carlo Maria Giulini (EMI), de nombreux opéras italiens dirigés par Carlo Maria Giulini, Claudio Abbado, Giuseppe Sinopoli, Ricardo Muti ou James Levine, aux côtés des plus grandes stars lyriques de son temps (Luciano Pavarotti, Plácido Domingo, Piero Capucilli, Joan Sutherland, Katia Ricciarelli, Mirella Freni, Christa Ludwig, etc.)

Au milieu des années 1970, Ghiaurov commença à éprouver des difficultés dans les aigus qui devinrent durs et ternes. Dans ses dernières années, malgré une voix ayant quelque peu perdu de sa substance, il continuait à séduire un public qui appréciait le luxe et la splendeur de l’octave central.

Il est décédé à l’âge de 74 ans des suites d’une broncho-pneumonie le mercredi 2 juin 2004, dans un hôpital de Modène, en Italie, pays où il avait fait le choix de s’établir en 1959 et où il avait épousé, en 1981, en secondes noces, la célèbre soprano italienne Mirella Freni qu’il avait rencontré à Gênes en 1961. Elle était à l’époque Marguerite, et lui le diable dans «Faust». Dès la nouvelle de sa disparition, arrivèrent les premières réactions officielles, notamment celles de personnalités artistiques de son pays natal tout autant que d’Italie. Nous retiendrons seulement celle du grand ténor Carlo Bergonzi: «Pour moi, il était la dernière grande basse verdienne de l’histoire».

Ghiaurov et Mirella Freni

Ghiaurov fut surnommé «le roi des basses» en raison de l’étendue de son répertoire (tous les grands rôles des répertoires italien, français et russe), de sa voix à la sonorité de bronze capable de toutes les nuances dynamiques et émotionnelles, ainsi que de son immense legs discographique. Il s’imposa par ses qualités vocales exceptionnelles: épaisseur, couleur, étendue considérable et homogénéité des sons, capacité d’animer chaque note de splendides nuances expressives et de forger ainsi un chant varié, plein de fantaisies, le tout servit par une figure imposante et un art de la scène admirable.