Boris Christoff 1914-1993

Boris Christoff fut une des plus importantes basses du XXème siècle. Sa voix exceptionnelle associée à une subtile interprétation des rôles et sa présence scénique ont fait entrer ses prestations dans la légende musicale européenne. 

Boris Christoff (en bulgare: Борис Христов), est né à Plovdiv, en Bulgarie le 18 mai 1914. Jeune homme, il chantait dans le chœur de la Cathédrale Alexandre-Nevski de Sofia et fut élevé dans la tradition de l’art choral slave. Son père était soliste dans le chœur de sa paroisse et lui-même chanta dans le chœur Gusla de Sofia.  Cependant, il ne concevait le chant que comme une distraction d’amateur car il se consacrait à ses études de droit tout en tenant les parties de basse solo des offices. 

Quatre jours après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la Bulgarie se déclara neutre de sorte que Boris fut épargné par les dangers du conflit armé. Après avoir obtenu son diplôme de docteur en droit, il a servi dans les forces armées bulgares et a été enrôlé dans la cavalerie. Il a chanté régulièrement dans des concerts militaires et fut tellement admiré qu’il a été invité comme soliste par la radio bulgare.

Boris Christoff à l’âge
de 4 ans

Une fois diplômé, il fut nommé juge au tribunal de Sofia. C’est alors que le roi Boris III de Bulgarie remarqua sa voix particulièrement ample et mélodieuse, à l’occasion de la fête nationale, en 1942. L’État bulgare lui proposa une bourse d’études afin d’étudier le chant et de perfectionner son art en Italie. Boris III, impressionné par sa voix, lui confia non sans humour: «Nous avons trop de juristes dans ce pays et pas assez de chanteurs!». 

Après son service militaire, avec l’aide financière de la famille royale et avec la bénédiction de sa famille, le 18 mai 1942, jour de son anniversaire, il émigra en Italie dans le but de mieux faire avancer sa carrière. Les détails ne sont pas clairs mais il est certain que dans le courant de 1942, avec l’aide de Giuseppe de Luca, il fut présenté à Riccardo Stracciari, qui s’intéressa immédiatement au jeune chanteur. Le grand baryton a travaillé avec Christoff pendant près de deux ans, le guidant dans le répertoire des basses italiennes: Mefistofele, Don Basilio, Philippe II, Ramfis et Guardiano, ainsi que Leporello dans Don Giovanni. Christoff revint à Sofia pour des concerts en 1943, et après des études supplémentaires avec Stracciari, il déménagea en Autriche, où, en 1944 et 1945, il a donné plusieurs concerts et récitals ainsi que des émissions de radio. Il travailla également avec Muratti à Salzbourg.

Boris Christoff

À la suite de plusieurs torpillages de navires bulgares en Méditerranée, Boris III finit néanmoins par déclarer la guerre à la Grande-Bretagne et aux États-Unis le 13 décembre 1941, tout en continuant à préserver sa neutralité envers l’URSS. La Bulgarie commença alors à subir les premières attaques alliées au cours de la fin 1942, sous forme de raids aériens. À la suite du décès du tsar Boris III le 28 août 1943, et de la période de questionnement politique dans le pays autour de la minorité du nouveau tsar, Siméon II, les alliés tentèrent de faire pression sur les dirigeants bulgares en bombardant plus intensivement la Bulgarie. Malgré une position de neutralité préservée durant toute la guerre vis-à-vis de l’Union Soviétique, l’Armée rouge traversa la frontière bulgare le 4 septembre 1944 puis déclara la guerre à la Bulgarie le lendemain. Ce fut la «guerre d’un jour». Ensuite la Bulgarie déclara la guerre à l’Allemagne. Ces retournements de situation expliquent que Boris Christoff fut emprisonné au Tyrol à la fin de la guerre. Il en profita pour constituer une chorale avec des réfugiés russes. Après la défaite des puissances de l’Axe, la vie commença à revenir à la normale et Boris fut libre de voyager où bon lui semblait. Ses études reprirent trois ans plus tard avec Stracciari.

Au début de leur collaboration, Stracciari était persuadé d’en faire un baryton comme lui, tant sa facilité à monter dans l’aigu est déconcertante. On hésita un moment sur la tessiture de cet élève exceptionnel: baryton ? basse ? En vérité les deux. Mais sa voix imposante de basse était bel et bien là comme le confirme le concert que ­l’Académie Sainte-Cécile de Rome lui proposa, le 28 décembre 1945, où Leporello côtoya Boris Godounov. Il débuta, après quelques apparitions officieuses, en 1946, à Reggio de Calabre, dans le rôle de Colline dans La bohème. Le succès fut immédiat. Il dut d’ailleurs répéter trois fois son air Vecchia zimmara. L’Italie, dont il sillonna bientôt les routes avec une compagnie itinérante, adoptera ce chanteur éclectique. 1947 le vit endosser le rôle du moine Pimène à l’Opéra de Rome, puis à la Scala de Milan, au côté du Boris de l’immense Tancredi Pasero.

Le 17 février 1948, Christoff fit ses débuts au Teatro Verdi de Trieste en tant que Dosifey dans Khovanschina et une semaine plus tard, il assuma le rôle de Hagen dans Götterdämmerung.

Enfin, remplaçant Tancredi Pasero l’année suivante, il se coiffa de la couronne du tsar à Cagliari, l’opéra Boris Godounov de Moussorgski devenant aussitôt l’un de ses ouvrages phares. Il le chanta à Covent Garden en 1949. La même année, il débuta au festival de Salzbourg.

Il commença 1949 avec la reprise historique de I Puritani à la Fenice avec Maria Callas, qui dut apprendre le rôle d’Elvira en cinq jours, en remplacement d’une Margherita Carosio indisposée, alors qu’elle chantait également Brunnhilde. Sa performance a fait la une des journaux dans toute l’Italie. Christoff a aussi été loué pour l’autorité de son jeu et la magnificence de sa voix. Le 31 janvier, il chanta Rocco dans Fidelio à La Scala et, le 9 février, Dosifey en partenariat avec Rossi-Lemeni. À la fin du mois, il revint à Venise pour Dosifey et en mars, il chanta dans Il Matrimonio Segreto de Cimarosa à La Scala.

30 octobre 1958: Boris Christoff et Regina Resnik durant les répétitions de Boris Godounov au Covent Garden de Londres


Le public milanais l’a vu comme Guardiano le 22 mars dans un casting qui comprenait Elisabetta Barbato, Giulietta Simionato, Mario Filippeschi et Paolo Silveri, et après plusieurs concerts au printemps, il chanta le 21 juillet dans Lohengrin aux arènes de Vérone avec Renata Tebaldi. A Salzbourg, il intervint dans le Requiem de Verdi et la Symphonie n ° 9 de Beethoven, et en septembre il fut Seneca dans L’Incoronazione di Poppea à Vicenza. L’opéra a été redonné à la Fenice de Venise le 16 septembre. En octobre, il chanta Banquo pour la première fois à la radio de Turin et le 19 novembre, il fit ses débuts à Covent Garden comme Boris. Le London Times a rapporté que «le fait que Christoff ait chanté le rôle en russe était un petit prix à payer pour une si belle interprétation». Il faut se rappeler que ce n’était pas encore l’usage de chanter les opéras dans leur langue d’origine. Le même journal titra aussi: «Covent Garden a trouvé un nouveau Chaliapine». Harold Rosenthal a déclaré que Londres avait eu le privilège de voir ses débuts dans le rôle et qu’il n’avait auparavant chanté que Pimen et Varlaam. Aucune des deux affirmations n’était vraie; il avait auparavant chanté Boris et il n’avait pas chanté Varlaam. En fait, il a chanté Varlaam une seule fois, dans une émission de télévision semi-étagée de Copenhague en 1971, une performance dans laquelle il a également chanté Boris et Pimen. Le 25, il participa à nouveau à la IXème de Beethoven au Royal Albert Hall avec Schwarzkopf, Watson et Schock sous la direction de Herbert von Karajan. Pendant son séjour à Londres, il fit ses premiers enregistrements pour HMV. Il termina l’année avec un autre triomphe dans le tsar Boris à La Scala.

Portraits de Boris Christoff

Le 21 janvier 1950, Boris chanta dans Simon Boccanegra à la Fenice avec Mancini, Penno et Tagliabue et le 4 février, il incarna pour la première fois Méphistophélès dans le Faust de Gounod. Sa saison à Venise s’est terminée le 19 février avec Rocco dans Fidelio. Le San Carlo de Naples le programma dans Tannhaüser le 12 mars avec Renata Tebaldi, Hans Beirer et Carlo Tagliabue. Ce même mois, il revint à Cagliari pour Il Matrimonio Segreto et Khovanschina. En avril, il refit Dosifey à La Scala et le 27 mai, il fut Philippe II dans Don Carlo au Maggio Musicale Fiorentino. La distribution comportait Caniglia, Stignani, Picchi, Silveri et Neri et était dirigée par Tullio Serafin. Le 15 juin, à Florence, il fut Agammemnon dans Iphiginie in Aulide de Gluck et à la fin du mois il se rend à Berne pour La Forza del Destino. À La Scala, il est apparu dans la Missa Solemnis de Beethoven, la Messe en si mineur de Bach et le Requiem allemand de Brahms avec Victoria de Los Angeles, qui ont tous reçu des éloges sans réserve.

En 1950, Rudolf Bing avait décidé d’inaugurer son arrivée au met avec Don Carlo et il a invité Boris à faire ses débuts lors de la soirée d’ouverture. Le gouvernement des États-Unis venait de promulguer la loi McCarran sur l’immigration qui interdisait aux citoyens de nombreux pays, dont la Bulgarie, d’entrer dans le pays. Cette loi obligeait les organisations communistes à s’inscrire auprès du Procureur général des États-Unis et permettait d’enquêter sur les personnes soupçonnées de se livrer à des activités subversives ou de promouvoir l’établissement d’une «dictature totalitaire», soit fasciste soit communiste. Les membres de ces groupes ne pouvaient pas devenir citoyens et, dans certains cas, étaient empêchés d’entrer ou de sortir du pays. Les immigrants reconnus coupables de violation de la loi dans les cinq ans suivant leur naturalisation pouvaient voir leur citoyenneté révoquée.

En fait, Christoff fut accusé d’être un Russe, de Moscou, et il a naïvement déclaré dans une déclaration sous serment qu’il n’était jamais allé à Moscou. Le service d’immigration est resté inflexible malgré l’intervention de Sol Hurok, l’influent impresario américain d’origine russe, et d’autres dignitaires de haut rang. Peu de temps avant la première représentation, Bing a abandonné à contrecœur l’espoir que le problème serait résolu et proposa le rôle à Cesare Siepi. La production et le livret de cet opéra furent de plus jugés subversifs, anti-catholiques et pro communistes par de nombreux catholiques et certains politiciens de droite. Le fait que Christoff ait été engagé n’a fait que contribuer à la controverse et il y a eu des piquets de grève au Met longtemps avant la première et pendant la représentation. Boris Christoff pourra se produire aux États-Unis six ans plus tard, mais ses négociations ultérieures avec le Met n’aboutirent à rien et il n’apparut jamais dans ce théâtre. Il ne put entrer aux États-Unis qu’à partir de 1956 pour interpréter Boris Godounov au San Francisco Opera.

N’allant pas au met, il put enregistrer le 20 novembre 1950 le rôle de Gurnemanz, dans une performance des plus émouvantes de Parsifal, pour la radio italienne. Maria Callas y chanta une Kundry exceptionnelle et parmi les Six filles-fleurs on remarquait la soprano colorature Lina Pagliughi. Le 23 décembre, à Rome, Boris chanta le rôle de Cerevik dans La Fiera di Sorocinski et deux semaines plus tard La Sonnambula avec Carosio et Valletti. Le 6 février, il enregistra Galitsky et Konchak dans Prince Igor pour la radio italienne et plus tard dans le mois, il revint à l’Opéra de Rome pour Ernani avec Mancini, Penno et Silveri.

Boris Christoff dans Boris Godounov

Le 26 février, il redonna Boris Godunov au Covent Garden de Londres et fit des enregistrements supplémentaires pour HMV. Mars le trouva à Cagliari pour le Requiem de Manzoni et Don Carlo. En avril il revint à La Scala pour Galitsky et Konchak. En mai, il chanta pour la première fois le rôle de Procida des Vêpres siciliennes dans une production spectaculaire au Maggio Musicale Fiorentino où Callas était Elena, Kokolios chantait Arrigo et Enzo Mascherini était Montforte. Cet évènement a été enregistré et publié en disque. La saison se poursuivit à Florence avec Orfeo et Euridice de Haydn, toujours avec Callas.

Après quoi Boris s’est offert une longue pause. Le 6 septembre, il fit ses débuts au Teatro Municipal de Rio de Janeiro Philippe II et le 16, il chanta Oroveso pour la Norma de Callas. Le 9 octobre, il fit ses débuts à Anvers en Boris et, le 3 novembre, il chanta Oroveso à Catane. Callas, Simionato et Gino Penno étaient du casting et la presse sicilienne fit des commentaires Dithyrambiques. Six jours plus tard, il participa aux Puritani avec Callas. Il se rendit ensuite à Florence pour sa première prise de rôle dans Mose de Rossini avec Mancini, Carteri et Gustavo Gallo comme partenaires. Le 7 décembre, il ouvrit la saison de La Scala dans le rôle de Procida, toujours avec Callas qui faisait ses débuts officiels dans de théâtre.

Boris Christoff dans la Kovantchina

Le jour de l’An 1952, il fit ses débuts au Liceo de Barcelone dans le rôle de Boris et le 17, i revint à Rome pour Der Freischutz avec Mancini, Simionato et Albanese. Le 21 mars, il enregistra Boris Godunov pour la radio de Rome et le 16 avril, il enregistra le Requiem allemand de Brahms avec Rosanna Carteri. Le 27 juillet, il interprèta Mefistofele de Boito pour la première fois lors de ses débuts à l’Arena Flegrea en plein air de Naples. A l’automne, Bologne l’entendit dans Lohengrin avec Carteri, Nicolai et Penno et dans Simon Boccanegra avec Mancini, Penno et son beau-frère Tito Gobbi. Leur relation n’était pas bonne et, comme nous le verrons plus tard, il y avait des querelles publiques, que les deux hommes ont tenté de minimiser par la suite. Le 14 décembre, il chanta le tsar Boris pour l’Opéra de Rome et ouvrit la nouvelle année dans le même rôle au Teatro Comunale de Modène.

Boris Christoff dans le rôle de Mephisto du Faust de Gounod

En 1953, Boris chanta le Tsar Boris à Venise, Cagliari, l’Opéra de Paris et à Nice. Il a également chanté dans Faust à Rimini, Don Carlo à Bologne et Norma avec Callas, Nicolai et Corelli à Trieste. Pour le journal de Trieste: «Boris Christoff a montré, avec une autorité incontestable, la beauté et la vigueur de sa voix et la dignité de son jeu». Boris débuta 1954 avec Don Carlo à Venise et le 13 février, il fut Mephisto (Faust) à La Scala avec Schwarzkopf, Poggi et Mascherini. En mars, l’Opéra de Rome présenta Christoff, Mancini, Corelli et Gobbi dans une production étonnante et très réussie de Don Carlo.

Le 8 juin, Boris chanta dans Mazeppa de Tchaïkovsky au Maggio Musicale Fiorentino avec Magda Olivero, et en juillet Zaccaria dans Nabucco à Caracalla avec Mancini, Albanese et Gobbi. Août le trouva à Naples pour Aida avec Cerquetti et pour Faust. En novembre, il a chanté Ivan dans La Fiancée du tsar, l’opéra de Rimsky-Korsakov, pour la radio milanaise et en décembre il est revenu à Florence pour Nabucco et La bohème.


Début janvier 1955, Boris chanta à la fois Galitzky et Konchak à l’Opéra de Rome et commença les répétitions pour Medea avec Maria Callas. Callas, quand on lui a dit que Boris serait Creonte, protesta qu’elle aurait dû le savoir plus tôt, réclamant des droits de veto sur le casting jusqu’à ce que son contrat soit validé. Christoff se plaignit de son coté des coupures dans la partition, déclarant qu’il ne lui restait qu’un tiers du rôle et qu’il ne chanterait pas si elles n’étaient pas rétablies. Il a en outre affirmé que les Meneghini étaient derrière cela. Meneghini, pour sa part, a engagé une claque pour perturber les scènes de Christoff, ce qui se produisit le premier soir, le 22 janvier, à la fin de l’invocation de Creonte. Il y eut des combats sur le balcon et la police a dû être appelée pour rétablir un semblant d’ordre dans les étages supérieurs du théâtre. À la fin de l’acte deux, alors que Maria s’approchait de l’avant-scène pour un appel de rideau en solo, Boris lui bloqua le passage et refusa le passage: «Soit nous sortons tous ensemble, soit personne ne sort». Les applaudissements furent frénétiques et interminables mais personne n’est apparu sur la scène. Ensuite le directeur du théâtre expliqua à un groupe de spectateurs et de journalistes: «Oh, ce n’est rien de grave. Juste une guerre gréco-bulgare». Callas s’est finalement retirée dans sa loge. Ils n’ont plus jamais chanté ensemble.


En 1955, Boris ajouta à son répertoire Judas Maccabeus, Acis et Galatea et Giulio Cesare de Haendel et en 1956, il chanta Sarastro à Naples et Don Basilio à Rio de Janeiro pour la première fois. Il fait également ses débuts aux États-Unis au San Francisco War Memorial le 25 septembre dans le rôle du Tsar Boris et quelques nuits plus tard, il chanta dans Simon Boccanegra avec Renata Tebaldi et Leonard Warren. La compagnie redonna les deux opéras à Los Angeles. Arthur Bloomfield du San Francisco Opera rapporta: «Quand Christoff est arrivé, il n’aimait pas du tout la production. De plus, il s’est disputé avec Steinberg qui avait remplacé Von Matacic comme chef d’orchestre et a sauté une répétition pour bouder dans sa loge. Il a finalement joué comme prévu». Le 10 décembre, il chanta pour la première fois à New-York dans les studios de la NBC pour un concert qui comprenait Marian Anderson, Victoria de Los Angeles et Richard Tucker. Christoff y donna la mort de Boris. Le 26 décembre, il revint à Rome pour Iris avec Clara Petrella et Giuseppe Di Stefano. L’enregistrement a été conservée sur CD et est considéré par beaucoup comme une des meilleures versions de cet opéra.


En mai 1957, il fit ses débuts au Sao Carlo de Lisbonne en tant que Dosifey et y chanta plus tard dans Simon Boccanegra avec Pobbe, Gobbi et Corelli. Le 25 mai, il enregistra Don Quichotte de Massenet à Milan avec Teresa Berganza et en juin, il revint au Maggio Musicale Fiorentino pour Ernani avec Cerquetti, Del Monaco et Bastianini. En septembre, Cerquetti, Simionato, Miranda Ferraro, Protti et Christoff enregistrèrent La Forza del Destino pour la RAI. La scène du couvent fait partie des grands moments de l’histoire du disque et, bien que de qualité technique moyenne, est d’une grandeur à couper le souffle. Boris est retourné aux États-Unis en octobre pour faire ses débuts à la Nouvelle-Orléans avec le Tsar Boris suivi par des concerts à Miami, Washington, Philadelphie et Pittsburgh. Le 22 novembre, il fit ses débuts en tant que Philippe II au Chicago Lyric avec Cerquetti, Nell Rankin, Brian Sullivan et Tito Gobbi. Paul Fornatar se souvient: «J’ai eu la chance de voir tout ce que Christoff a fait à Chicago. Sublime décrirait l’ensemble de la voix, du jeu et du maquillage…Ce n’était pas une voix large mais une flèche sombre qui pénétrait jusqu’à la moelle».

Article de presse relatant l’incident entre
Christoff et Corelli: «sabres à l’opéra»

1958 fut marquée par l’un des épisodes les plus tristement célèbres de la vie professionnelle de Christoff. A l’Opéra de Rome, lors d’une répétition de Don Carlo, alors que Philippe II était en train d’affronter son fils dans l’autodafé, l’épée de Christoff s’écroula sur Franco Corelli, et des coups furent échangés. Tito Gobbi décrit la scène: «C’est un moment formidable et je vois toujours Boris, en tant que roi, rencontrer l’épée levée du jeune et beau Corelli et les coups féroces qu’ils ont échangés avant que je ne me précipite pour éviter un accident grave. Cette répétition orageuse, je ne peux m’empêcher de me demander si quelque magie de la suggestion scénique les a affectés ou si une rancune privée a provoqué cette rencontre réaliste». Christoff à quitté la production, déclarant que Corelli était dépourvu d’intégrité artistique. Il fut remplacé par Mario Petri.

Cette année fut aussi marquée par deux performances remarquables, toutes deux conservées sur LP et CD: à Naples en mars, La Forza del Destino avec Tebaldi, Dominguez, Corelli, Bastianini, Capecchi et en mai, la production londonienne historique de Visconti pour Don Carlo avec Brouwenstijn, Barbieri, Vickers et Gobbi. Le 2 décembre, il fit ses débuts au Carnegie Hall dans une version de concert de Mose avec l’American Opera Society et le 18 décembre, il rechanta le rôle à La Scala.


Au printemps 1959, après de nouvelles représentations de Mose à Rome, il revint à La Scala pour Une vie pour le Tsar avec Scotto, Cossotto et Gianni Raimondi, et en juin, il chanta pour les Milanais dans Iphiginie en Aulide avec Simionato, Adriana Lazzarini et Mirada Ferraro. En août à Rome, il enregistra le Requiem de verdi avec Vartenissian, Cossotto et Fernandi, et en septembre, un récital de mélodies de Tchaïkovsky à Paris. Christoff termina l’année avec Boris Godounov à Londres.

Janvier 1960 trouva Boris à Philadelphie et à New-York pour des concerts, et en février il retourna à La Scala pour le Tsar Boris, suivi de Parsifal. Il chanta dans Don Carlo à Salzbourg en août, et il retourna à Chicago en octobre comme Philippe II avec Roberti, Simionato, Tucker et Gobbi. Les disputes entre les deux beaux-frères étaient horribles. Les journaux locaux faisaient référence à des épithètes grossières qui n’étaient pas imprimables. La direction du théâtre tenta d’atténuer les dégâts en donnant une image de deux hommes qui ont mal compris certaines directives dans la production et Gobbi a déclaré plus tard que «nous nous sommes disputés essentiellement comme deux chiens dans l’une des scènes, rien de plus». Les performances ont été jugées superbes et l’incident a été pratiquement oublié.

Boris Christoff dans l’un de ses rôles
légendaires: Philippe II d’Espagne
dans Don carlo de Verdi.

Le 13 décembre, Boris est revenu à La Scala pour Don Carlo avec Stella, Simionato, Labo et Bastianini. Un nouveau venu, basse aussi et bulgare aussi, nommé Nicolai Ghiaurov, s’est vu attribuer le rôle du Grand Inquisiteur. Le courant n’est pas passé entre les deux hommes et ils furent plusieurs fois sur le point d’en venir aux mains. l’opposition était aussi politique. Ghiaurov était admiré et soutenu par le régime communiste bulgare, et Christoff était tellement méprisé par ce même régime que lorsque son père est décédé plus tôt dans l’année, il s’est vu refuser un visa pour assister aux funérailles. Christoff accusa Ghiaurov de collaborer avec le régime communiste bulgare. Le public était fasciné par l’effet palpable de leur intense animosité, la plupart pensant que c’était le produit d’un éclat dramatique engendré par l’opéra. Les tensions sont devenues insupportables et Christoff a annoncé que le théâtre était trop petit pour accueillir les deux hommes. La direction de Scala a choisi de ne pas capituler et a offert à Boris l’opportunité de terminer son contrat avec Parsifal qui était déjà en répétition avec Rita Gorr, Sandor Konya et Gustave Neidlinger. Le 11 mai 1961, les portes de La Scala se sont refermées derrière Boris Christoff, pour ne plus jamais être rouvertes. En août, il fit ses débuts au King’s Theatre d’Edimbourg dans le rôle de Don Basilio et en septembre, il enregistra Gallo d’Oro (Le Coq d’Or) pour la radio de Rome. Il revint à Chicago en octobre pour Mefistofele, La Forza del Destino et Il Barbiere di Siviglia et termina l’année à Naples avec le Philippe II de Don Carlo.
En mars 1962, il fit ses débuts au Staatsoper de Vienne dans Don Carlo avec Sena Jurinac, Simionato, Labo, Eberhardt Waechter et Hans Hotter, et en mai il y revint pour La Forza del Destino. En octobre, Chicago l’a vu dans Prince Igor et La bohème En décembre il chanta pour la première fois dans Attila de Verdi au Teatro Comunale de Florence. En avril 1963, il fit ses débuts à Hambourg dans le rôle de Philippe II et en mai il chanta dans Faust à Genève. Chicago l’a accueilli à l’automne comme Zaccaria, Pizarro et Don Basilio et il termina l’année à Florence avec le tsar Boris. En janvier 1964, Boris fit Pogner des Maîtres chanteurs à l’opéra de Rome, et après des passages à Paris et à Vienne, il chanta dans Prince Igor à Rome en septembre.

On a découvert à cette époque que Boris avait une tumeur au cerveau et qu’une intervention chirurgicale immédiate serait nécessaire si sa vie devait être sauvée. L’opération a réussi mais il a fallu plusieurs semaines avant qu’il fut sûr qu’il n’y aurait pas de séquelles. Il y a une lettre très touchante de sa mère à Boris, dans laquelle elle dit qu’elle a toujours su que Dieu était, après tout, un bon Dieu et qu’elle avait placé son «Ange» sous ses soins. Elle était toujours en Bulgarie et lui en Occident, ce qui était une source de grande tristesse pour les deux.

Après une lente récupération, il a reprit sa carrière en 1965, mais à un rythme moins soutenu. Il revint aux États-Unis le 16 mars 1966 pour Boris Godounov avec la Boston Opera Company. Bill Fregosi se souvient: «J’ai vu son Boris toujours puissant, bien qu’un peu après son apogée, dans une production de Sarah Caldwell à Boston qui a fait l’utilisation la plus intelligente possible d’un scène minuscule pour suggérer la grandeur du Kremlin. Il était magnétique et profondément émouvant. La réaction du public fut énorme». Les deux représentations furent données à guichets fermés. Il y avait une liste d’attente de centaines de personnes pour tous les billets qui pourraient devenir disponibles.

En décembre 1966, Boris chanta dans Don Carlo à l’Opéra de Paris et, en septembre 1967, il y revint pour des représentations supplémentaires.

La mère bien-aimée de Boris est décédée en 1967 et il fut tout de même autoriser à retourner à Sofia pour ses funérailles.

En 1968, il chanta pour la première fois dans Robert le Diable pour le Maggio Musicale Fiorentino avec Giorgio Merighi et Renata Scotto, et en novembre, il se produisit au Drury Lane Theatre de Londres dans Nabucco. Christoff continua à apprendre de nouveaux rôles et en 1972, il chanta dans Saul et David de Nielsen à Copenhague et dans I Masnadieri de Verdi à Rome. Encore à Rome, en 1977, il a incarné Henry VIII dans Anna Bolena avec Leyla Gencer. Avant la fin de sa carrière, il devait également se produire à Amsterdam, La Haye, Budapest, Wiesbaden, Malte, Madrid, Birmingham (Angleterre), Cologne, Munich, Rejkjavik, et lors d’un concert final à l’Accademia di Bulgaria à Rome le 22 juin 1986. Boris Christoff n’a jamais chanté en public dans son pays natal après ses débuts à Rome en 1945.

Son répertoire comptait 120 rôles, parmi lesquels Boris Godounov qu’il chanta environ 600 fois. Parallèlement aux opéras, Christoff à poursuivi une remarquable carrière de mélodiste et enregistra un large éventail d’airs des compositeurs de l’époque romantique russe. On peut dire qu’il occupa, dans l’univers de la mélodie russe, un statut équivalent à celui de Hans Hotter ou Dietrich Fischer-Dieskau dans le lied allemand, prolongeant le mythe de Chaliapine aux yeux et aux oreilles de l’Occident. Il a enregistré plus de 200 mélodies russes de Moussorgski (dont il a été le premier à enregistrer l’intégrale), Tchaïkovsky, Rimsky-Korsakov, Glinka, Borodine, Cui, Balakirev ainsi que des airs traditionnels, principalement avec accompagnement au piano.

Boris Christoff et son épouse Franca
Boris Christoff et sa mère à Sofia en 1963

Doté d’une étonnante longévité vocale, il continua à chanter jusqu’à la fin des années 1980. Établi en Italie, où il avait épousé la sœur du baryton Tito Gobbi, il vécut dans sa villa de Buggiano en Toscane. Il décède d’une “longue maladie” le 28 juin 1993 à Rome. Son corps, rapatrié à Sofia, reçut des obsèques nationales dans la cathédrale Alexandre Nevsky. Les dignitaires de la hiérarchie communiste insistèrent pour avoir l’honneur de porter son cercueil, eux qui l’avaient si vilipendé dans sa vie. Mais la chute du mur de Berlin était passée par là.

Maison de la culture «Boris Christoff» à Plovdiv

Sur scène sa présence était électrique, se concentrant uniquement sur son chant, économe en gestes, mais d’un port naturellement royal, il captivait l’attention. Un critique italien qui le vit chanter le rôle d’Ivan Soussanine (Une vie pour le Tsar) à la Scala dit de lui: «Quand Boris Christoff chanta le grand air de Soussanine, ce n’était plus lui que l’on écoutait, mais le chant même transformé en poésie». L’artiste grava d’ailleurs ce rôle avec Igor Markevitch, peut-être un de ses plus beaux enregistrements (il y retrouve une nouvelle fois Nicolaï Gedda). 

Monument de Boris Christoff Boris Christoff
près de la cathédrale Alexandre Nevsky à Sofia

Boris Christoff possédait une voix naturelle de basse chantante aux accents saisissants et un sens dramatique qui lui ont permis de trouver une nouvelle approche du répertoire de sa tessiture. Bien qu’il n’eut pas une aussi grande voix que certaines autres basses, il n’a eu aucun mal à avoir un impact dans les grandes salles, comme le San Francisco Opera. Sans rompre avec la tradition instaurée par Chaliapine, il a su en effacer les excès pour revenir à une lecture plus exacte des textes, sans négliger pour autant l’aspect scénique : son jeu véhément et tourmenté est toujours resté dans le cadre d’une rigueur musicale qui s’est prolongée chez d’autres grandes basses bulgares, comme Nicolaï Ghiaurov ou Nicolas Ghiuselev. Quiconque écoute aujourd’hui un enregistrement de cet artiste superlatif, au meilleur de lui-même dans les opéras et les mélodies de Moussorgsky aussi bien que dans Verdi ou certains Wagner, est immédiatement frappé par l’intime fusion d’une couleur profuse et profonde, concentrée sur le poids émotionnel du mot, et d’un phrasé souverain, coulant ces mots dans un legato d’instrument à cordes. Cet art du chant, déployé quarante ans durant dans les répertoires et les langues les plus diverses, le chanteur l’avait assimilé en Italie, auprès des meilleurs professeurs. Son génie fut de réaliser une singulière fusion entre sa vocalité slave (ports de voix incomparables, intonations et inflexions de lointaine origine byzantine) avec les préceptes du bel canto purement italiens (sons bien placés «dans le masque», émissions moelleuses, recours à la mezza voce et aux diverses nuances dynamiques, homogénéité des différents registres).

Musée Boris Christoff à Sofia, ul. “Tsar Samuil” № 43.
L’histoire du Musée Boris Christoff a commencé avec l’idée du Maestro de transformer sa maison du 43 rue Samuel à Sofia en un havre culturel. Depuis 2003, la maison est un institut culturel public du ministère de la Culture de Bulgarie. Le musée Boris Christoff rend hommage au grand artiste, mentor et philanthrope ; c’est un lieu qui rencontre et unit des artistes de différents arts et est le point de départ des jeunes pour poursuivre leurs rêves pour les grandes scènes.