Cesare Siepi 1923-2010

Cesare Siepi fut une basse italienne considéré comme l’une des meilleures de son époque. Son Don Giovanni est resté à peu près inégalé.

Cesare Siepi est né à Milan le 10 février 1923. Il a suivit sa formation au conservatoire de sa ville natale sous la houlette du maestro Cesare Chiesa (1885-1965).

Formé à l’école du Maestro Mapelli, au Conservatoire de Milan, Cesare Chiesa obtint en 1912 son diplôme en composition. Il a été nommé professeur d’harmonie au Liceo Musicale «Frescobaldi», puis directeur adjoint du même institut. En tant qu’organiste de l’orchestre La Scala, il joua avec Toscanini, entre autres dans la symphonie de Saint-Säens. Il a également acquis des compétences et une renommée en tant que professeur de chant, et à ce titre, il est entré à l’école d’introduction au chant au Teatro alla Scala où il eut pour élèves des chanteurs tels que Cesare Siepi, Giuseppe Di Stefano, Lina Pagliuca, Maria Erato. Il a écrit plus de 200 pièces pour orgue ou orchestre. Toutefois, comme il l’a lui-même répété à plusieurs reprises, Cesare Siepi ne fréquenta que peu de temps le Conservatoire de Milan et se considérait en grande partie comme autodidacte.

Cesare Siepi fit ses débuts très jeune en 1941, à Schio, dans le rôle de Sparafucile (Rigoletto). En 1943, connu comme un adversaire du régime fasciste, il a fuit en Suisse à Lugano où il fut interné dans un camp de prisonniers politiques pour activités anti-fascistes. Sa voix y fut remarquée et son talent encouragé tout comme ce fut le cas pour son compatriote, Giuseppe Di Stefano. 

En 1945, il rentra en Italie et connut un succès immédiat dans le rôle de Zaccaria (Nabucco) au Teatro La Fenice de Venise avant de reprendre ce même rôle à La Scala pour la réouverture de la scène du temple de l’art lyrique terriblement endommagé pendant la guerre. Puis il chanta à la Scala le rôle de Sparafucile (avec Carlo Tagliabue et Jussi Björling) le 20 août 1946. La chronologie de la Scala le signale déjà dans une représentation de Aida le 9 août dans le rôle de Ramfis.

En 1947, Siepi participa à la première mondiale de l´Oro d’Ildebrando Pizzetti et fut entendu dans Nabucco, dans Don Carlo (en grand inquisiteur, avec Tancredi Pasero dans le rôle du roi), dans La bohème, Die Meistersinger von Nürnberg (Pogner) et Mignon. En 1948 il fut appelé par Arturo Toscanini pour le concert commémoratif de la mort d’Arrigo Boito pour prendre le rôle-titre dans Mefistofele et le rôle de Simon Mago dans Nerone. Il reviendra chanter avec le célèbre chef d’orchestre en 1950 à nouveau à Milan et en 1951 à New-York dans le Requiem de Verdi. 

Siepi dans divers rôles: Colline, Figaro, PhilippeII, Don Basilio, Kaspar, Boris, Mose.

À la Scala, il a partagé la plupart des rôles de basse avec Tancredi Pasero et devint son successeur jusqu’à son départ pour le Metropolitan Opera. Aida, La Gioconda et La Favorita sont les opéras qu’il chanta en 1948 et un nouveau rôle à la Scala la saison suivante fut celui du père Guardiano dans La Forza del Destino. En 1950, il fut programmé dans La bohème, I Puritani, Samson et Dalila, Aida et comme Pistola dans Falstaff.

En haut: Cesare Siepi, Maria Callas, Rudolph Bing, mario Del Monaco. En bas: Siepi, Callas et Del Monaco. Photos prises le 29/10/1956 après une représentation de Norma au Metropolitan Opera de New-York.

En 1950, Rudolf Bing avait décidé d’inaugurer son arrivée au met avec Don Carlo et il a invité Boris Christoff à faire ses débuts lors de la soirée d’ouverture. Or le gouvernement des États-Unis venait de promulguer la loi McCarran sur l’immigration qui interdisait aux citoyens de nombreux pays, dont la Bulgarie, d’entrer dans le pays. En fait, Christoff fut accusé d’être un Russe, de Moscou, et il a naïvement déclaré dans une déclaration sous serment qu’il n’était même jamais allé à Moscou. Le service d’immigration est resté inflexible malgré l’intervention de Sol Hurok, l’influent impresario américain d’origine russe, et d’autres dignitaires de haut rang. Ni Mihaly Szekely, qui n’a pas été autorisé à quitter la Hongrie, ni Gottlob Frick, qui ne semblait pas acceptable à Bing en raison de son passé politique, ont apporté une solution à ce dilemme. Un agent européen a établi le premier contact entre Bing et Siepi, alors âgé de 27 ans. Comme Bing l’a rappelé plus tard, il a poussé un grand gémissement en lisant l’adresse du domicile de Siepi à Milan: Via Moscova!  Bing a finalement offert le rôle à Cesare Siepi.  Pour ce dernier, la soirée d’ouverture s’avéra être un énorme succès et il a eu l’honneur d’ouvrir également la saison suivante avec La Forza del Destino (avec Richard Tucker et Zinka Milanov). Il est devenu le successeur légitime d’Ezio Pinza et est resté avec le Met pendant les 23 saisons suivantes jusqu’en 1974. Ses nouveaux rôles au Met comprirent Boris Godunov, qu’il chanta en anglais, et Gurnemanz dans Parsifal (en allemand!).

Cesare Siepi et Don Giovanni de Mozart

L’épisode américain de la carrière de Siepi ne l’éloigna pourtant pas des scènes européennes. Ainsi, il revint fréquemment en Italie où les plus grandes scènes l’accueillirent dans des rôles aussi différents que le Cardinale Brogni dans La Juive d’Halévy, Fiesco de Simon Boccanegra, Père Guardiano de La Forza del Destino de Verdi, Baldassare de La Favorita de Donizetti. Son arrivée au Festival de Salzbourg en tant que Don Giovanni qu’il chantait aux côtés d’Elisabeth Schwarzkopf en Donna Elvira, Elisabeth Grümmer en Donna Anna sous la baguette de Wilhelm Furtwängler, fut une sensation, qu’il renouvela au cours des années suivantes. Don Giovanni est probablement le rôle qui aura marqué la postérité et qui jusqu’à nos jours est resté un modèle d’interprétation. Parmi ses portraits les plus célèbres figuraient également le roi Philippe II, les diables de Gounod et de Boito, Don Basilio et Père Guardian. En 1953, il a participé à une version filmée de Don Giovanni réalisée par Herbert Graf à la Felsenreitschule de Salzbourg où il chanta également dans Don Carlo en 1958 sous la direction de Herbert von Karajan (avec Jurinac, Bastianini, Fernandi et Simionato). 

En 1950, il avait fait ses débuts au Covent Garden Opera de Londres et s’y produisit régulièrement entre 1962 et 1973. Aux festivals d’été italiens de Vérone et de Macerata, il était régulièrement invité, il recevait des offres de toutes les grandes maisons d’opéra internationales. Plus tard, il se tourna également vers la musique américaine comme South Pacific de Rodgers et Hammerstein, par exemple, dans lequel il eut autant de succès qu’Ezio Pinza avant lui.

Dans les années 80, il a été entendu aux opéras de San Francisco et de Seattle, au Teatro Comunale de Florence, au Teatro Regio de Parme et au Teatro San Carlo de Naples. Le 21 avril 1989, il donna un concert au Théâtre Carani de Sassuolo, considéré comme l’adieu officiel aux scènes (il est encore apparu plus tard dans certaines représentations sporadiques). Toujours en 1994 (!), Le public viennois a eu le plaisir d’entendre Siepi dans une version concert de Norma de Bellini.

Tous ceux qui désiraient l’interviewer, le faire témoigner sur son art et son temps, ou simplement le rencontrer, se heurtaient à un phénomène rare parmi les gloires du chant: on ne savait pas où il habitait et il ne voulait de toute façon voir personne. Marié à une danseuse du corps de ballet du Metropolitan, Luellen Sibley, dont il avait eu deux enfants, il s’était retiré dans une vie simple et tranquille, en Géorgie, à moins que ce ne soit en Virginie. S’éteindre au Piedmont Hospital d’Atlanta n’est pas dans les habitudes des stars du lyrique. Il est décédé à l’âge de 87 ans en raison d’un accident vasculaire cérébral à Atlanta, où il s’était installé depuis longtemps avec sa famille. 

Cesare Siepi était un chanteur de la « vieille école », celle qui a fait la gloire d’un Tancredi Pasero ou d’un Ezio Pinza, dont Siepi était certainement le plus digne descendant. Un pur représentant de la tradition des basses italiennes n’émettant jamais de sons autres qu’issus de la colonne d’air. Une émission vocale permettant l’accentuation des pianissimi, des sons filés, et une variété de phrasés aujourd’hui disparue. C’est ainsi que la voix de Cesare Siepi n’avait pas sa pareille dans l’élégance et la solennité. Jamais depuis, la scène n’a connu un Don Giovanni aussi raffiné et aussi fascinant. Le disque rend largement hommage à ses interprétations puisque, entre les versions « live » et de studio, ce ne sont pas moins de vingt enregistrements de ce rôle qui ornent sa discographie.

Si Cesare Siepi avait une prédilection pour les rôles de nobles personnages du répertoire lyrique, il brillait tout autant dans les rôles comiques comme le Don Basilio du Barbiere di Siviglia de Rossini, un rôle qu’il a porté sur scène pendant plus de trente-cinq ans !

Il connut une longévité dans l’excellence et dans le sérieux. Dans le milieu de l’opéra, on raconte volontiers que Cesare Siepi ne manquait jamais une seule répétition, et qu’il répondait toujours présent alors qu’il fallait remplacer un chanteur ou un autre.

Portraits de Cesare Siepi

L’extension considérable de sa voix, ainsi que la capacité à la moduler en fonction des caractéristiques du rôle et des compétences de l’interprète, lui ont permis de traiter un répertoire particulièrement vaste et hétérogène, rendant difficile son identification à un type vocal spécifique. Dans la publication Les grandes voix (Garzanti – 1964) Rodolfo Celletti écrit à son sujet: «Siepi possède une voix pleine, résonnante et homogène avec un timbre très doux. Elle a tendance à être basse chantante, mais les sons sont ronds et doux, et son allure aristocratique et son beau visage lui permettent de chanter les parties royales et sacerdotales, dont la tradition voudrait être l’apanage de la basse profonde.» Giulietta Simionato qui était sa partenaire fréquente sur scène l’appelait le grand seigneur de la scène lyrique, et en faisait un parfait interprète des nobles, rois et prêtres du répertoire de basse.

La carrière de Siepi a été exceptionnellement longue et, à part une certaine usure des années ultérieures, sa voix est restée en grande partie intacte jusqu’à la fin. Elle aurait peut-être manqué de la sonorité et du timbre velouté de son prédécesseur, Ezio Pinza, ou de la puissance massive d’un Boris Christoff, mais il a de loin dépassé ce dernier en termes d’élégance et de souplesse.


Dans les premières années, comme l’ont remarqué certains témoins et collègues, sa voix n’était pas encore bien équilibrée et sonnait un peu instable, ce que Siepi, chanteur intelligent qu’il était, a rapidement pu corriger en acquérant de l’expérience tout au long de sa carrière. Le ténor, Giacomo Lauri-Volpi, dans son livre «Voci parallele», a promis à Siepi une carrière glorieuse, mais a noté qu’il avait une tendance générale, en particulier les notes de tête, à chanter trop ouvert. Peut-être qu’une autre citation de Giacomo Lauri-Volpi décrit le mieux l’effet de Cesare Siepi sur son public: «Il a trouvé la mélodie au plus profond de son âme». (Ha trovato la melodia in fondo dell´anima.)