Lawrence Tibbett 1896-1960

Lawrence Tibbett était un baryton américain qui fut l’une des grandes voix du Metropolitan Opéra dans les années 1930 et 1940.

Lawrence Mervil Tibbet est né à Bakersfield, Californie, le 16 novembre 1896. Son vrai nom de naissance était Tibbet (avec un seul t à la fin). C’est lorsqu’il signa son premier contrat, pour 60 $ par semaine, avec le Metropolitan Opera, que le Met a ajouté par erreur le t supplémentaire à son nom de famille sur son contrat et que, trouvant que cela faisait bien, il décida de conserver la nouvelle orthographe. Son père était le shérif adjoint à temps partiel du comté de Kern. Il fut tué dans une fusillade avec le hors-la-loi Jim McKinney en 1903 alors que Lawrence n’avait que six ans. Tibbett a grandi à Los Angeles, gagnant de l’argent en chantant dans des chorales d’églises et lors de funérailles. Il est sorti diplômé du lycée des arts manuels en 1915.

Grace et les deux
jumeaux,
Lawrence Tibbett Jr. et
Richard Mackay
Tibbett

Un an plus tard, il rencontra sa future épouse, Grace Mackay Smith, qui dut louer une chambre dans la maison de sa mère pour loger son couple. Ils ont eu trois enfants, deux jumeaux (Lawrence Tibbett Jr. et Richard Mackay Tibbett), et Michael Edward Tibbett. Richard Mackay Tibbett est né en 1920 (il s’est marié en 1951 et a eu trois enfants et six petits-enfants).

Pendant la Première Guerre mondiale, Lawrence a servi dans la marine marchande, après quoi il trouva un emploi en chantant comme doublure de films muets au Grauman Million Dollar Theatre au centre-ville de Los Angeles.

Portraits de Lawrence Tibbett

Le ténor Joseph Dupuy l’a entendu et l’a pris comme élève, et plus tard la basse du Metropolitan Opera, Basil Ruysdael, lui donna des leçons, lui apprenant notamment la technique pour associer le texte à l’émission vocale, ce qui a par la suite grandement contribué à son succès. Il fit aussi la connaissance de Frances Alda, soprano et épouse de Gatti-Casazza, le directeur général du Metropolitan Opera. Elle s’arrangea pour le faire auditionner, ce qu’il fit avec succès. Il fit ainsi ses débuts au Met en 1923 dans le petit rôle de Lewicki (Boris Godounov) vite suivi par le rôle plus important de Valentin (Faust de Gounod).

Lawrence Tibbett dans Quelques rôles d’opéra

Son premier grand succès eut lieu en 1925, lors d’un hommage au baryton Antonio Scotti (qui avait été pendant plus de 30 ans l’un des principaux artistes du metropolitan Opera), au cours duquel il chanta le rôle de Ford (Falstaff) avec le célèbre Antonio Scotti en vedette. Après le monologue de Ford, la salle s’est déchaînée, applaudissant à tout rompre pendant 16 minutes. Cela assura son avenir au Met. Toutefois cet avenir aurait put être remis en question après que Tibbett eut malencontreusement jeté au sol, un peu trop violemment, une de ses partenaires. Après la représentation, Beniamino Gigli a même siffloté la célèbre marche funèbre de Chopin devant la porte du vestiaire de Tibbett. Heureusement pour lui, l’incident n’eut pas de suites.

Tibbett dans le rôle de Iago (Otello)

Au cours des années qui ont suivi, il a construit avec le Met une carrière extrêmement réussie, chantant au fil des ans les rôles principaux dans plus de 50 opéras. Affichant une voix exceptionnelle, une musicalité immaculée et une forte présence sur scène, il a chanté dans les opéras français, italien, allemand et américain, et a créé les rôles principaux de nombreuse premières du Met, notamment dans The King’s Henchman de Deems Taylor, Simon Boccanegra de Verdi et The Emperor Jones de Louis Gruenberg. Tibbett est devenu un défenseur militant de l’opéra américain, et à la fin des années 1920 et 1930, il a chanté dans les premières mondiales de nombreuses œuvres américaines notables, dont les plus connues sont The King’s Henchman, The Emperor Jones, Merry Mount, Dans le jardin du pacha et Caponsacchi.

Tibbett s’est rendu en Californie en 1927 pour chanter le rôle principal dans Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen. C’est lors de ce voyage à San Francisco qu’il a rencontré Jane (Jennie) Marston Burgard (fille du banquier new-yorkais Edgar L. Marston) et qu’il épousa en 1932. 

Tibbett et son épouse Jennie: à gauche arrivant à Sydney en 1938; à droite : en 1940 pour la soirée d’ouverture de la saison du Met.
Tibbett et son épouse Jennie dans leur propriété de Wilton, Connecticut (1935)

Il n’a cependant chanté en dehors des États-Unis qu’à partir 1937, lorsqu’il fit ses débuts en tant que Scarpia dans Tosca à Covent Garden, suivi de la création du rôle de Don Juan dans Don Juan de Mañara d’Eugène Goossens. Au cours des années 1930, Tibbett fit des tournées en Europe et en Australie, se produisant sur scène ou donnant des récitals à Londres, Paris, Prague et Vienne ainsi qu’à Sydney et Melbourne.

Affiches de films de Tibbett

Il a enregistré exclusivement pour la Victor Talking Machine Company / RCA Victor pendant toute sa carrière. Tibbett fit ses premiers enregistrements pour la Victor Company en 1926. Au début des années 1930, il se tourna vers le cinéma. Il fut l’une des premières grandes stars de l’opéra à connaître le succès dans les films hollywoodiens, notamment The Rogue Song de 1929, qui lui valut une nomination aux Oscars et Cuban Love Song de 1931, ce dernier face à Lupe Vélez et Jimmy Durante.  Peu de temps après, il joua dans un autre film musical de la MGM, New Moon, face à Grace Moore et The Cuban Love Song (1931), de nouveau avec l’actrice mexicaine Lupe Vélez (qui connut par la suite un destin tragique).

Lupe Vélez. Dans son livre de 1959 Hollywood Babylone, le cinéaste Kenneth décrivit les circonstances particulièrement pittoresques de son suicide: elle aurait voulu que son corps soit découvert comme celui de Blanche-Neige par le Prince Charmant, allongée dans sa plus belle robe, serrant une rose sur son cœur sur un lit constellé de pétales de fleurs. Ayant tout préparé, elle prit les somnifères destinés à la tuer, mais la mort tardant, elle aurait finalement renoncé à son suicide, se serait péniblement traînée vers les toilettes où elle aurait été retrouvée morte, noyée dans la cuvette après y avoir vomi.

En 1935, il joua dans Metropolitan (Le roman d’un chanteur) pour la 20th Century Fox. Ce film est intéressant pour ses larges extraits d’airs d’opéra. Il a également joué dans le film The Prodigal en 1931 avec Esther Ralston et Roland Young dans lequel il chantait Without a Song. Son dernier film fut Under Your Spell en 1936. Toujours dans les années 1930, Tibbett avait une émission de radio nationale parrainée par la Packard Motor Car Company of America sur laquelle il chantait de la musique de circonstance. La société l’a choisi pour faire la publicité lors du lancement de la Packard 120. Lorsque la firme a voulu vendre des voitures moins chères, elles l’ont persuadé d’ajouter des airs populaires à son répertoire afin de stimuler les ventes. Il est également apparu sur Your Hit Parade.

Tibbett au cinéma. A gauche : Grace Moore et Lawrence Tibbett dans New Moon (1930). A droite Tibbetts et Esther Ralston dans Prodigal (1931).

En 1936, avec le grand violoniste Jascha Heifetz, il fonda l‘American Guild of Musical Artists, le plus important syndicat des artistes solo. Il a été le président exécutif de la guilde pendant 17 ans.

Lawrence Tibbett sur son yacht «le Rhoda»

Malheureusement, à partir de 1940 environ, le stress d’assumer trop de rôles lourds trop tôt a provoqué une crise vocale, avec des problèmes de gorge qui n’ont fait qu’empirer au cours de la décennie suivante. Il a continué à assumer de nouveaux rôles au Metropolitan (Michele dans Il Tabarro de Puccini, Balstrode dans Peter Grimes de Benjamin Britten, Ivan dans Khovantchina de Moussorgski), mais ce sont des rôles qui lui permirent de souligner ses grandes capacités dramatiques plus que sa voix qui était en déclin. Cette crise vocale a également déclenché un problème d’alcool (certains ont dit l’inverse) qui s’est également progressivement aggravé avec le temps. Beaucoup de ses performances ultérieures ont été vivement critiquées. Il a commencé à revenir au théâtre et aux comédies musicales vers la fin de sa carrière, apparaissant dans l’opéra de Broadway The Barrier, de Jan Meyerowitz et Langston Hughes. Il a joué le révérend Davidson dans Rain et Captain Hook de Peter Pan dans une mise en scène John Burrell. Il a aussi repris le rôle de la basse d’opéra italienne Ezio Pinza dans Fanny à Broadway.

Tibbett a interprété le rôles de Porgy et jake (Porgy and Bess de George Gershwin), deux rôles qui, sur scène, sont généralement interprétés par des chanteurs noirs. Gershwin était présent aux sessions d’enregistrement. Poursuivant dans cette veine, Tibbett a fait un enregistrement de la chanson de Jerome Kern et Oscar Hammerstein Old Man River de Show Boat. Les années suivantes, Tibbett a animé une émission de radio présentant des enregistrements historiques de chanteurs d’opéra. Il fit ses adieux à la scène dans Fanny en 1956.

Handicapé par une arthrite sévère et surtout d’années d’alcoolisme chronique (qui fut cause d’une arrestation au volant fort médiatisée), il a vieilli prématurément à mesure que sa santé se détériorait. Une vie de plus en plus malheureuse a pris fin au début des années 1960 lorsqu’il a trébuché dans son appartement sur un tapis, la chute provoquant une fracture du crâne sur un coin de son téléviseur. Il est décédé le 17 juillet 1960 à l’âge de 64 ans. 

Bien que considéré également comme un acteur fringant et convaincant, la véritable renommée de Tibbett tient au fait qu’il a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs barytons à se produire au Metropolitan Opera. Sa voix était large, avec un timbre sombre se rapprochant de celui d’une basse, mais avec une facilité certaine dans les aigus et il disposait d’une gamme complète de dynamiques à son apogée, des fortes puissantes aux pianissimos délicats. Il était réputé pour ses affinités avec les œuvres de Verdi. Il fut aussi un Scarpia imposant et sinistre dans Tosca , un Escamillo fanfaron dans Carmen et un puissant Tonio dans Pagliacci de Leoncavallo.