Emmy Destinn 1878-1930

Emmy Destinn fut l’une des plus grandes sopranos dramatiques du XXe siècle et l’une des divas les plus recherchées avant la Première Guerre mondiale grâce à une voix d’une richesse, d’une puissance et d’un contrôle exceptionnels. Elle fut universellement connue sous le nom de «divine Emmy» au cours de sa triomphale carrière.

Emmy Destinn, est née le 26 février 1878 à Prague, ville qui faisait à l’époque partie de l’empire d’Autriche-Hongrie. Son vrai nom était Emílie Pavlína Věnceslava Kittlová. Elle était l’aînée de cinq enfants. Ce fut une enfant prodige dont l’intérêt précoce pour la musique fut encouragé par ses parents, tous deux fervents partisans des arts. Emmy, étudia d’abord le violon avec le grand violoniste Ferdinand Lachner et le théâtre avec Otylie Sklenarova-Mala. De 1892 à 1897, elle étudia le chant avec la mezzo-soprano Marie von Dreger-Loewe, connue sous son pseudonyme artistique de Destinn, qu’Emmy adopta plus tard en hommage à son professeur bien-aimé. 

Immeuble de Prague où naquit Emmy Destinn, Katarinska No. 7, Prague
Emmy Destinn dans le rôle de Senta
(Der Fliegende Holländer)

L’entrée d’Emmy Destinn sur la scène lyrique fut cependant loin d’être facile. Elle fut rejetée par trois opéras (le Théâtre National de Prague, l’Opéra Semper de Dresde et le Théâtre des Westens de Berlin) avant de faire ses débuts au Hofoper de Berlin en 1898. Agée seulement de 20 ans, elle débuta avec le rôle de Santuzza (Cavalleria rusticana), le 19 juillet 1898, et eut un succès immédiat. Elle obtint dans la foulée un contrat de cinq ans avec l’Opéra impérial de Berlin. En 1901, elle y chanta Senta dans Der Fliegende Holländer de Wagner avec un grand succès, ce qui lui valut des débuts à Londres dans Donna Anna (Don Giovanni de Mozart). À Londres, elle chanta également Aida (Verdi) et Madame Butterfly (Puccini). En 1904 à Berlin, on lui confia la première mondiale de Der Roland von Berlin de Leoncavallo.  Pendant la décennie suivante, Destinn connut succès après succès à Berlin. Elle y chanta dans 43 rôles, le plus souvent comme Santuzza, Carmen, Mignon, et a fait 706 apparitions sur scène au Hofoper. Son plus grand triomphe à Berlin fut sa superbe performance de Salomé de Richard Strauss, créée pour la première fois le 5 décembre 1906, sous la direction du compositeur. 

Emmy Destinn en compagnie d’Enrico Caruso. Elle refusa la demande en mariage de ce dernier.

Elle fut invitée Bayreuth en 1901-1902 par Cosima, la veuve de Wagner. Destinn y reçut un accueil enthousiaste dans le rôle de Senta. Ses prestations au cours des deux saisons passées à Bayreuth lui ouvrirent les portes des grandes maisons d’opéra européennes, dont le Covent Garden de Londres. Pendant douze saisons entre 1904 et 1919, Destinn se produisit à Londres, faisant 225 apparitions dans 18 opéras différents. L’une de ses performances les plus acclamées à Covent Garden fut la première londonienne de Madame Butterfly le 18 juillet 1905, avec Enrico Caruso comme partenaire dans le rôle de Dick Johnson. Caruso et Destinn se sont produits ensemble à 47 reprises à Londres, dans une succession d’opéras dont Cavalleria rusticana, Aida, Les Huguenots, Don Giovanni, Madama Butterfly, Andrea Chenier, Tosca et Un Ballo in Maschera.

Portraits de Emmy Destinn
Portraits de Emmy Destinn
Emmy Destinn et Enrico Caruso dans La Fanciulla del West de Puccini. Première mondiale au Metropolitan Opera de New-York le 10 décembre 1910.

Destinn fit ses débuts au Metropolitan Opera le 16 novembre 1908 dans Aida. Enrico Caruso était alors son partenaire dans le rôle de Radames et Arturo Toscannini dirigeait l’orchestre du Metropolitan. Destinn joua huit saisons complètes au Met où elle chanta 249 fois dans 21 rôles. On dit que Destinn pouvait chanter plus de 80 opéras à tout moment et lors d’une représentation du Metropolitan Opera quand une collègue était malade. Ainsi dans Aida, elle a un jour chanté la prêtresse hors scène ainsi qu’Aida dans la même représentation. Son rôle le plus acclamé au Metropolitan fut le rôle de Minnie dans la première mondiale de La Fanciulla del West de Puccini, avec Caruso et Pasquale Amato sous la direction de Toscanini. A cette époque Caruso la demanda en mariage, mais elle refusa sa demande pour épouser Dinh Gilly, un baryton français d’origine algérienne.

Emmy et son mari Dinh Gilly

En mai 1910, le théâtre du Châtelet donna une série de représentations «italiennes» de prestige, profitant de la présence à Paris au printemps, d’un groupe de grands solistes comme Caruso, Destinn, Louise Homer, Frances Alda, Leo Slezak, Antonio Scotti, des chœurs, du corps de ballet, tout cela dans les décors et les costumes du Metropolitan Opera venus de New-York et avec l’orchestre du Met dirigé par Arturo Toscanini. La presse fut élogieuse à l’instar de Édouard Noël et Edmond Stoullig (dans Les Annales du théâtre et de la musique): «Parmi les femmes, nous avions l’occasion d’applaudir des voix splendides d’un choix unique comme celle d’Emmy Destinn qu’avait bien voulu prêter Covent-Garden et que nous entendîmes avec Caruso dans Aida; Emmy Destinn, dont l’organe d’une exquise pureté, et l’art passionné, avaient laissé d’impérissables souvenirs dans le cœur de tous ceux qui avaient entendu Salomé au Châtelet. Dès son entrée en scène jusqu’au duo final, Mme Emmy Destinn nous a ravis par sa voix si suave, son incomparable talent de cantatrice, la pureté de son style et l’ardeur dramatique de son jeu; aussi n’étions-nous pas étonnés du succès colossal que lui faisait le public du premier soir, et qui devait se renouveler toutes les fois qu’elle interprétait, en cette saison d’opéra italien, un rôle où elle était en tous points remarquable.»

Emmy Destinn dans certains de ses rôles

La nationalité de Destinn devait s’avérer problématique tant pour sa carrière que dans sa vie personnelle. Il est probable qu’elle ait adopté son nom de scène pour faire oublier ses origines tchèques et obtenir plus de rôles dans le monde germanophone. Dans la deuxième partie de sa carrière, elle modifia légèrement le nom de Destinn par Destinnová. Malgré cette concession à la culture germanique, elle est restée une nationaliste fervente et militante. Patriote passionnée, elle avait été frustrée à Londres, où elle ne pouvait pas faire connaître les oeuvres de ses compatriotes comme Smetana ou Dvorák. En 1908, Destinn quitta le Berlin Hofoper parce qu’on lui refusait l’autorisation de chanter au Metropolitan Opera de New-York. Cependant, sa carrière avait pris son envol aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans son propre pays. Emma Destinnová fit aussi connaître sur la scène new-yorkaise La fiancée vendue de Bedřich Smetana. La mise en scène de cet opéra national fétiche fut dirigée pour l’occasion par Gustave Mahler.  Sa vie professionnelle était donc bien remplie jusqu’à ce qu’éclate la Première Guerre mondiale.

Son retour au milieu de la saison New-Yorkaise (1915-1916), contre les conseils de ses amis, vers une Europe déchirée par la guerre, eut des conséquences fatales sur sa carrière, d’autant plus qu’elle emportait avec elle des messages pour la résistance tchèque, une initiative qui faillit lui coûter la vie. Ses liens avec le mouvement de résistance patriotique et son refus de chanter à Prague pour les troupes austro-hongroises aboutirent à son assignation à résidence pendant deux ans par les autorités autrichiennes et cela, malgré qu’elle ait la citoyenneté américaine. Elle dut passer ces deux années à sa résidence d’été à Stráž nad Nezarkou en Bohême du Sud. Elle fut rejointe dans sa captivité par Dinh Gilly qui fut plus tard, en tant qu’officier français, envoyé dans un camp d’internement. Il décéda à Londres en 1940.

Alors que la guerre touchait à sa fin, Destinn fut enfin autorisée à chanter de nouveau au Théâtre National de Prague. Après la création d’une Tchécoslovaquie indépendante, elle devint l’un des symboles les plus populaires de la libération nationale, une figure profondément vénérée et importante de l’histoire tchèque. Elle s’est produite 82 fois sur la scène pragoise, le plus souvent dans les rôles de Milada (13 fois), Marenka (12 fois) et Libuse (9 fois). Elle a également joué dans les théâtres de Pilsen, Brno et plusieurs autres salles. Le public l’a partout accueillie avec des manifestations enthousiastes de soutien et d’affection.

Mais son absence involontaire de deux ans au Met avait entre-temps ouvert les portes à une nouvelle génération de chanteurs. Sa carrière internationale ne s’est en fait jamais remise de son absence forcée sur la scène mondiale.

Emmy destin chez elle

Après un mariage bref et insatisfaisant avec un jeune pilote de l’armée de l’air de vingt ans son cadet, Josef Halsbach, elle vécut ses dernières années dans la solitude de son manoir de Stráž nad Nezarkou. Elle passait ses journées à écrire et à pêcher, ne revenant qu’occasionnellement pour de brefs passages sur scène, principalement en Bohême et en Moravie. Elle écrivit une pièce de théâtre, un roman et de la poésie. Elle peignait également sur canevas et sur la porcelaine. Elle a donné plusieurs concerts en Yougoslavie et en Allemagne. Son dernier concert public eut lieu au Queen’s Hall de Londres en 1928, pour marquer le dixième anniversaire de l’indépendance de la Tchécoslovaquie.

Pendant toute sa carrière, Emmy Destinn a cherché à promouvoir les opéras tchèques. Elle a joué un rôle déterminant dans la mise en scène de The Bartered Bride à New York le 19 février 1909, où l’ouvrage été joué sous la direction de Gustav Mahler. Elle rendit également possible une représentation de Dalibor à Berlin le 10 octobre 1909. Elle avait popularisé des airs et des scènes de Libuse, The Devil’s Wall, The Secret, The Kiss, Rusalka, The Jacobin et Jenufa. Elle a également présenté un répertoire exclusivement tchèque lors de sa première tournée d’après-guerre avec le Quatuor tchèque, le violoniste Jaroslav Kocian et un ensemble choral, à Londres, Paris, Genève, Berne et Zurich. 

Vingt-cinq ans après ses débuts, lors de la saison 1922-1923, elle fit ses adieux avec une tournée de concerts à Copenhague, Stockholm et Oslo et des récitals sur les scènes de Pilsen, Bratislava, Ostrava, Brno, Sarka, Vysehrad et Prague, où elle a chanté pour des milliers de personnes dans Madame Butterfly et dans Le Couronnement de Libuse de Smetana.

En mauvaise santé depuis un certain temps, souffrant d’hypertension artérielle, elle eut un accident vasculaire cérébral dans le cabinet d’un spécialiste qu’elle consultait le 27 janvier 1930 et décéda le lendemain à České Budějovice, ville située à 120 Km de Prague, le 28 janvier 1930 à l’âge de 52 ans. Elle est enterrée au cimetière de Vyšehrad à Prague.

Créée en 1998, la Fondation Emmy Destinn se consacre à la préservation de l’héritage de la plus grande diva tchèque en soutenant les jeunes chanteurs au début de leur carrière. La fondation organise également un concours de chant des Emmy Destinn Young Singers Awards. 

Buste de Emma Destinnová (Destinn) sur le Kaiserštejnský Palace à Prague
Mémorial de Emmy Destinn près de Stříbřec, dans le sud de la Tchéquie actuelle

Sa voix, d’une couleur particulière, était homogène, parfaitement émise avec une tessiture étendue. Elle fut décrite comme étant d’une richesse, d’une puissance et d’un contrôle exceptionnels. C’était une voix très expressive avec une maîtrise complète de la plage dynamique. Elle fut aussi une remarquable actrice brillant particulièrement dans les rôles tragiques. Elle a chanté avec Enrico Caruso et d’autres superbes chanteurs d’opéra dans les lieux les plus prestigieux, tels que Bayreuth, le Hofoper de Berlin, le Covent Garden de Londres et le Metropolitan de New York. Elle occupe une place de choix dans l’histoire de l’opéra. 

Bien qu’elle ait eu beaucoup de succès dans les rôles les plus légers des opéras de Wagner, sa voix excellait dans le rôle de Carmen, pour lequel elle rivalisa avec la grande Emma Calvé, ainsi que dans les rôles italiens d’Aida, Madama Butterfly et Leonora (Il trovatore) .

Emmy Destinn dans Carmen
Cet enregistrement de Carmen,
chanté en allemand,
est l’une des premieres tentatives
pour enregistrer un opéra complet.
La Gramophone Company de Berlin
a commencé à enregistrer Carmen
pendant la semaine du 14 octobre 1908.
Cet enregistrement est devenu
connu sous le nom de
«The Destinn Carmen».
Emmy Destinn domine
complètement cet enregistrement.
Elle était à son apogée et sa voix
bondit hors des sillons
avec une vitalité juvénile.
Sa musicalité, ses talents d’actrice
et sa personnalité réaliste
créent l’une des caractérisations
les plus remarquables de Carmen
La langue allemande semble
aiguiser l’opéra pour entretenir
une intensité dramatique.
Karl Jörn, Minnie Nast
et Hermann Bachmann complètent
le casting dans le rôle de Don José,
Micaëla et Escamillo.

Destinn a réalisé plus de 250 enregistrements, qui nous montrent sa capacité à passer de la beauté lyrique exposée dans Und ob die Wolke de Der Freischütz à la verve et à la morsure qu’elle affiche dans l’air de Milanda de Dalibor. Ses enregistrements complets ont été publiés sur CD (Ultraphon 11 2136-2 600) avec de nombreux titres enregistrés plusieurs fois au cours de sa longue carrière. Son enregistrement de 1908 de Carmen avec Karl Jorn, Minnie Nast et Hermann Bachmann (Marston CDA 52022) était l’un des premiers enregistrements d’opéra complets et chanté en allemand. Cela donne un merveilleux exemple de sa vocalité et de sa capacité à créer un personnage. Parmi les meilleurs disques enregistrés, il y a les Victors qui incluent des airs de Madame Butterfly, Aida, La Gioconda et Il Trovatore. Parmi ses premiers enregistrements, le duo de l’acte Act 4 des Huguenots avec Karl Jorn est particulièrement impressionnant. Outre Carmen, en 1908, Destinn a également enregistré une intégrale du Faust de Gounod. Cet enregistrement a également été chanté en allemand avec Karl Jorn dans le rôle de Faust. Emmy Destinn était l’une des plus grandes sopranos du premier quart du XXe siècle, et nous avons la chance que sa voix ait put être si bien enregistrée.