Solomiya Krushelnytska 1872-1952

Solomiya Krushelnytska était une soprano lyrique dramatique ukrainienne qui fut l’une des plus grandes voix de la première moitié du XXème siècle. L’exceptionnelle étendue de sa tessiture peut la faire entrer dans le cercle rarissime des chanteuses du type «falcon».

Solomiya Amvrosiivna Krushelnytska (en ukrainien: Соломія Амвро́сіївна Крушельницька) naquit le 23 septembre 1872 dans le village de Bielawińce en Galicie qui à l’époque faisait partie de l’empire d’Autriche-Hongrie (aujourd’hui Biliavyntsi en Ukraine). La Galicie était devenue autrichienne à la suite du premier partage de la Pologne en 1772. Elle le resta jusqu’en 1918.

Solomiya fut baptisée par le révérend Wasyl Krushelnytsky, le curé de la paroisse du village de Soroky, aujourd’hui district de Buczacz, Oblast de Ternopil. Après plusieurs années de déménagements, de village en village, en 1878, son père, prêtre orthodoxe ukrainien, Ambrosiy (Amvroziy) Vasilyovych Krushelnytsky, s’installa avec sa grande famille dans le petit village campagnard de Biliavyntsi dont il devint le prêtre.

Les parents de Solomiya Krushelnytska 

Biliavyntsi est un village du centre de la Galicie, dans l’oblat de Ternopil, située à l’ouest de l’Ukraine. La famille de Krushelnytska faisait partie de la petite noblesse ukrainienne. Elle comprenait sa mère Teodora Maria (née Savchynska, décédée en 1907), fille d’un écrivain ukrainien bien connu Hryhoriy Savchynskyi, ses sœurs Olga, Anna, Emilia et Maria, et ses frères Anton et Volodymyr. Dans ses mémoires, la nièce de Solomiya, Daria Bandriwska, écrit que, enfant, la future diva eut l’occasion d’apprendre de nombreuses chansons folkloriques ukrainiennes auprès des paysans ruthènes. Elle chantait des chansons folkloriques tout en travaillant dans les champs. Pendant l’adolescence de Solomiya, les enfants avaient une gouvernante qui aidait à leur éducation, madame Bauer, une Roumaine divorcée, qui parlait français et allemand. Elle aida également Solomiya à s’initier au piano à l’âge de six ans. Cependant, la gouvernante ne resta pas très longtemps et dut partir chercher un meilleur travail à Lviv. Amvrozij, le père, commença à donner des cours de chant aux enfants, profitant d’une immobilisation forcée à la suite d’une fracture de jambe. Il n’y avait pas d’école ukrainienne dans le village. Dans la famille, les enfants plus âgés fréquentaient l’école polonaise et les plus jeunes étaient éduqués par Amvrozij lui-même. Bientôt, il monta une chorale, donnant des concerts aux visiteurs, en costumes nationaux, non seulement des chansons folkloriques mais aussi des classiques de Schubert, Mendelssohn ou Glinka. Solomiya chanta ainsi souvent en solo accompagnée au violon par son père.

Carte des régions administratives (appelées oblasts) de l’Ukraine actuelle. On distingue à l’ouest les oblasts de Ternopil et de Lviv qui vont concerner la vie de Solomiya Krushelnytska

Adolescente, Solomiya suivit les cours d’enseignement secondaire à Ternopil. Au fil des années, le chœur dirigé par Amvrozij Krushelnytsky dans le village de Biliavyntsi ne cessait de se renforcer. Bientôt, il se composa de quarante chanteurs et des gens venaient de tous les villages voisins pour écouter des chants folkloriques ukrainiens. À l’âge de dix ans, Solomiya  rejoint le chœur ukrainien Besida à Ternopil. Plus tard, elle participa à des pièces et des concerts amateurs. À Ternopil, Solomiya se lia d’amitié avec d’autres musiciens tels que le futur compositeur Denys Sichynsky, qu’elle suivra au Conservatoire de Lviv. Ses premières représentations publiques eurent également lieu à Ternopil, à partir de 1883, où elle rencontra pour la première fois des intellectuels tels que le compositeur Ostap Nyzhankivsky, et l’écrivain, activiste politique et ami de toujours Ivan Franko. 

Solomiya se fiança à Zenon Hutkovskyj, fils de l’ami de son père qui était aussi prêtre. C’était une tradition familiale puisque tous les ancêtres Amvrozij connus étaient des prêtres. Zenon était un bel homme mais il n’aimait pas la musique et préférait le cirque à l’opéra. Il soutenait également qu’il n’était pas convenable pour une femme de se présenter sur une scène. Cela ne plaisait pas du tout à Solomiya et, peu de temps avant le jour du mariage, lorsque Zenon lui demanda de choisir une alliance, elle répondit sèchement: aucune! Là-dessus, à son grand plaisir et au chagrin de ses parents, le mariage fut annulé. Après ce petit scandale, les Krushelnytsky furent rejetés par la société cléricale et aucune des sœurs de Solomiya  n’a par la suite épousé de prêtres.

Solomiya  continua donc à développer sa voix et à pratiquer le piano. Dans ses efforts, malgré des difficultés matérielles, elle fut soutenue par ses parents et par quelques chanteurs de leur entourage. À seize ans, Solomiya  était une grande fille élancée aux yeux vert grisâtre et aux longues tresses blondes. Habillée avec goût, elle donnait une bonne impression de jeune femme bien élevée et intelligente.

Solomiya Krushelnytska

Lviv, parfois orthographiée, Lvov, ou Lwów en polonais -voire Lemberg en allemand- est la plus grande ville de la partie occidentale de l’Ukraine, centre historique de la Galicie. La province était anciennement polonaise, puis autrichienne après les partages de la Pologne, puis de nouveau polonaise en 1921. Lviv fut chef-lieu de la voïvodie de Lwów au sein de la Deuxième République polonaise qui durera jusqu’en 1939. C’est donc au Conservatoire de Lviv sous administration Austro-hongroise, que Solomiya va parfaire sa formation musicale et vocale où elle étudiera le piano avec Vladyslav Vshelachynsky et le chant sous la tutelle de Walery Wysocki. Au début, elle habita avec l’oncle de sa mère, qui a ensuite trouvé et payé son logement près du Conservatoire. La propriétaire, qui venait de perdre sa fille, se montra très accueillante et a rendu la vie de Solomiya tout à fait confortable. Etant particulièrement douée, elle débuta professionnellement le 15 avril 1893, avant même d’obtenir son diplôme et un peu contre l’avis de ses professeurs, dans le rôle de Leonora dans une production de La Favorita de Donizetti, au théâtre d’opéra et de ballet de Lviv. C’est là qu’elle fit la connaissance de Gemma Bellincioni, l’une des grandes soprano italiennes de la fin du XIXème siècle. Cette dernière sut apprécier le potentiel de la jeune chanteuse et lui conseilla de se rendre en Italie pour parfaire sa formation vocale.

Portraits de Solomiya Krushelnytska

Krushelnytksa se rendit donc en Italie à l’automne 1893, son père ayant dû contracter un prêt pour financer son voyage. Elle va travailler à Milan, le chant avec Fausta Crespi, et l’art dramatique avec le professeur Conti. Elle était logée chez la mère de Gemma Bellincioni. C’est sous la houlette de Crespi que Solomiya passa de sa formation précédente de mezzo-soprano à celle d’une soprano lyrique dramatique. 

De 1893 à 1896, elle partagera son temps entre Milan et Lviv, revenant régulièrement pour des engagements avec l’Opéra de Lviv afin de payer ses études en Italie. Après un contrat de cinq mois à Lviv, Solomiya , accompagnée de sa sœur aînée Olga, revint à Milan et loua un petit appartement au 19, rue Santa Paulo. Là, elle poursuivit ses études au rythme de cinq à six heures de cours de chant et de musique par jour. Elle apprit également le solfège, lut la littérature ukrainienne et étrangère (elle connaissait sept langues étrangères). Son emploi du temps, pendant ses études à Milan, comprenait des cours de chant, des cours de théâtre, l’apprentissage de nouvelles pièces, l’apprentissage de nouvelles langues. Son «temps libre» était consacré à des visites de musées et de sites historiques ou la participation à des spectacles d’opéra et de théâtre.

Mykhailo Pawlyk, figure littéraire et patriote activiste ukrainien, joua un rôle important dans la vie de Solomiya  lors de son séjour en Italie. Alors qu’elle cherchait à faire des connaissances et désireuse de rentrer chez elle, un ami lui donna l’adresse de Pawlyk et ils commencèrent à correspondre. Il avait vingt ans de plus qu’elle et eut une grande influence sur sa vie. Mykhailo Pawlyk tenait à ce que Solomiya lut de la bonne littérature, qu’elle se rende compte des différents mouvements progressistes et qu’elle se développe non seulement en tant que chanteuse mais aussi en tant qu’individu. Il choisissait et lui envoyait régulièrement ses propres écrits, et partisan de l’émancipation des femmes, Pawlyk lui rappela toujours de ne pas interrompre sa carrière de chanteuse pour quelque raison que ce soit… y compris le mariage. Certains disent que Pawlyk aimait Solomiya, mais leur amitié n’a jamais été plus loin. Fait intéressant, la correspondance de Solomiya  avec Pawlyk est la seule source écrite qui montre et dépeint ses pensées intérieures et ses opinions personnelles. Elle a maintenu une correspondance active avec d’autres amis, discutant aussi de questions telles que le sort de son Ukraine natale, les problèmes de la culture, les derniers livres sortis, etc.

Solomiya qui était belle et séduisante eut bien d’autres prétendants. Il y eut Teofil Okunewsky camarade d’école dans ses premières années, juriste et homme politique, plusieurs fois élu au parlement. Il y eut l’avocat Mykola Shukhewych venu spécialement en Italie pour demander sa main mais qui a été refusé. D’après ses mémoires, il embrassa les longs cheveux de Solomiya et sans un mot, il rentra chez lui. Il y eut aussi un riche médecin galicien, installé en Afrique du Nord, Ivan Bilynsky. Souhaitant épouser une fille ukrainienne, il entendit parler de Solomiya et vint en Italie pour la rencontrer. Ils parlèrent beaucoup, ont évoquèrent leurs souvenirs d’Ukraine. Même s’il était très amoureux de Solomiya (il lui envoya de nombreux cadeaux exotiques et, à sa demande, devint le bienfaiteur de talentueux ukrainiens qui étudiaient à l’étranger), il réalisa rapidement qu’elle tenait à son indépendance et ils se quittèrent bons amis.

Solomiya avait un art unique pour calmer la flamme amoureuse de ses prétendants et les transformer en amis proches. On peut également citer la figure littéraire ukrainienne Wasyl Stefanyk, également très épris d’elle. Il étudiait la médecine à Cracovie lorsque Solomiya y fut invitée pour remplacer la soprano du Lohengrin de Wagner. Mais quand le beau Stefanyk vit combien de fans adorateurs entouraient Salomiya, il n’eut pas eu le courage de se battre pour elle et ils restèrent amis. Il y eut beaucoup d’autres prétendants, mais, pour elle, sa carrière de chanteuse restait primordiale.

Solomiya Krushelnytska

Krushelnytska participait régulièrement à des représentations de l’école de musique et d’art dramatique L’Armonia. En tournée, elle chantait dans quatre ou cinq productions par semaine. Elle pouvait apprendre un nouveau rôle en deux jours, et approfondir le caractère d’un rôle en trois ou quatre autres jours. Elle y chanta dans Faust, L’Africaine et La juive. Une certaine dame anglaise, Miss Alexandra l’entendit chanter et lui offrit une aide financière pour continuer ses efforts de formation.

Elle a fait ses débuts professionnels dans le rôle de Leonora dans une production de La favorite de Donizetti à Lviv en 1893. En automne 1894, elle revint à Lviv pour une série de représentations à l’Opéra. Cette année-là, l’hiver fut très rude; Solomiya eut une bronchite et dut partir se reposer chez ses parents à Biliavyntsi, jusqu’au printemps 1895.
Après sa guérison, elle se rendit à Vienne avec son père et sa sœur Olga, où elle étudia les opéras de Richard Wagner. Puis, de manière inattendue, elle reçut une invitation de Cracovie (Pologne), pour remplacer une prima donna italienne dans l’opéra Il Trovatore de Verdi. Ses prestations dans cet opéra et, les jours suivants, dans Lohengrin de Wagner, furent accueillies avec enthousiasme par le public polonais, en particulier les jeunes. Elle y rencontra l’écrivain ukrainien Wasyl Stefanyk et le peintre Ivan Trush. Ils discutèrent d’art et de littérature. Après plusieurs spectacles dans différentes villes de Galicie,  Solomiya  et Olga retournèrent à Milan. De là,  Solomiya fut engagée à l’Opéra de Crémone pour la saison d’hiver 1895-1896 avec au programme Manon Lescaut de Puccini, Marion Delorme de Ponchielli, Carmen de Bizet et Les Huguenots de Meyerbeer. C’est à Crémone qu’elle fit la connaissance de Puccini et de sa famille. Cette saison d’opéra fut très réussie et Puccini fut très heureux car elle contribua à accroître sa propre popularité. En général, les Italiens étaient très amicaux avec elle, bien qu’il y eut quelques incidents désagréables, sans doute causés par des jalousies professionnelles, comme un spectacle qui fut interdit à San Remo, pour des raisons inconnues, par le gouvernement français. Puis  Solomiya  se produisit à Trieste, en Autriche, dans une oeuvre de Mascagni. La représentation attira plusieurs Ukrainiens, parmi lesquels Ivan Bilynskyj qui était le pharmacien du roi d’Egypte. Il tomba lui aussi amoureux de  Solomiya  et en 1910,  Solomiya lui  rendit visite lors d’une tournée en Egypte avec Puccini.

En décembre 1896,  Solomiya, en qualité de prima donna d’une compagnie d’opéra italienne, fut engagée par l’Opéra d’Odessa. Elle voyagea en train avec Olga, arrivant à Odessa en fin de soirée. Le chant et le jeu de  Solomiya  ravirent le public d’Odessa dans Faust, Otello, Cardinal’s Daugther, Gioconda, Il trovatore et Un bal masqué. Elle reçut à cette occasion de nombreuses et très favorables critiques.

Revenant d’Odessa, en mars 1897,  Solomiya  réussit à rendre visite à sa famille à Biliavyntsi puis chanta à Lviv lors du concert donné à la mémoire de Taras Shevchenko (écrivain et homme politique ukrainien, fondateur de la littérature ukrainienne moderne). À son retour en Italie, elle fut invitée à Santiago du Chili , en tant que membre d’une compagnie d’opéra italienne, la Grand Compania de Lyrica Italiana. Solomiya  et sa sœur quittèrent Milan le 1er mai 1897 pour Paris, puis voyagèrent par bateau de Calais jusqu’au port chilien de Valparaiso. A leur arrivée en train à Santiago, elles s’installèrent dans un hôtel, mais dès le troisième jour,  Solomiya  fut invitée à chanter le rôle titre de Aida. Ensuite on la vit dans Faust, Cardinal’s Daugther, Un bal masqué et d’autres opéras. Des fleurs, des articles de journaux avec de grands portraits de Solomiya  et la libération de colombes blanches (qui est une expression de grands éloges, d’honneur et de renommée dans ce pays) ont triomphalement marqué toutes ses apparitions.

D’Amérique du Sud, les deux soeurs revinrent en Italie, où Solomiya fut invitée à Bergame pour chanter lors de la célébration du 100ème anniversaire de la naissance du compositeur Gaetano Donizetti. Pour sa performance, elle reçut la médaille du jubilé.

(de gauche à droite et de haut en bas, Solomiya Krushelnytska dans Lorelei (Catalani), Marguerite (Faust), Salomé, Elsa (Lohengrin), Leonora (Il trovatore), Climnestra (Cassandra), Amalia (Un Bal masqué), Tatiana (Eugène Onéguine).
Cio-Cio-San (Madama Butterfly), la comtesse (Les noces de Figaro), Aida

À l’automne 1897 et l’hiver 1898, Solomiya chanta La Bohème de Puccini à Paris, et Lohengrin à Brescia et Bergame. Peu après, elle se produisit à Milan, Turin, Zara et Trieste. Au printemps 1898, Solomiya et Olga retournèrent dans leur patrie, d’abord à Biliavyntsi, puis, pour des concerts à Ternopil, Lviv, Stanislav, Berezhany, Stryi et d’autres villes de l’ouest de l’Ukraine. Plus tard en 1898, Solomiya signa un contrat avec le Grand Théâtre de Varsovie et s’y rendit avec sa jeune sœur Emilia, qui resta avec elle, à Varsovie. En 1898-1902, elle était prima donna de l’Opéra de Varsovie. Les critiques les plus renommés considéraient la chanteuse comme une «Aida inoubliable», «la seule Gioconda au monde», «la plus charmante Cio-Cio-San», «Halka unique», «Brunhilde parfaite», «Salomé inégalée», «Walkyrie impressionnante», etc. Les chefs d’orchestre de renommée mondiale commeArturo Toscanini et Leopoldo Mugnone ont mentionné que c’était un honneur de diriger des performances avec Krushelnytska.

A Varsovie elle côtoya Caruso, Battistini et d’autres chanteurs célèbres. Elle y chanta dans les opéras suivants: Tannhäuser, Die Walküre, Otello, Aida, Don Carlo, L’africaine, La fille du cardinal, Un bal masqué, La force du destin, Demon, Les Huguenots, Werther, La gioconda, Tosca, Fra Diavolo, Ernani, Manon, Maria di Rohan, Le Barbier de Séville, Eugène Onéguine, Faust, Robert le Diable, Léandre et Héro (Leander and Hero du marquis de Brassac), Halka (de Moniusko), Goplana (de Władysław Żeleński ) et Mazeppa (de Tchaikovsky). Le public polonais la considérait comme inégalée dans tous les rôles, en particulier dans les opéras nationaux polonais. Tous les critiques polonais saluèrent unanimement ses performances. Le 14 mars 1899, un concert-bénéfice en son honneur eut lieu au Grand Théâtre de Varsovie, où elle chanta dans l’opéra Halka et où elle fut sans cesse rappelée sur scène, applaudie et inondée de fleurs. Au cours de sa saison triomphale à Varsovie, Solomiya  se rendit également à Saint-Pétersbourg où elle se produisit au sein d’une troupe italienne avec entre autres Caruso, Battistini, Arimondi, Tetraccini, Arnoldson, Kutchini et Silvestri dans Le trouvère, Otello, Aida, Maria di Rohan, Lohengrin, Carmen, Eugène Onéguine, Halka. Les russes saluèrent le talent de la jeune chanteuse et la surnommèrent «la Chaliapine féminine» ce qui était un grand éloge dans la patrie du grand chanteur. Elle se produisit également au Palais impérial à l’invitation du tsar Nicolas II où elle ne manqua pas l’occasion de chanter plusieurs chansons ukrainiennes, comme elle le faisait à tous ses concerts. Lorsque le tsar lui demanda dans quelle langue elle chantait, elle répondit fièrement: «Ce sont les airs de ma nation, la nation ukrainienne…»

Solomiya Krushelnytska

Solomiya se rendit aussi à Vilnius, ville natale du grand compositeur polonais Stanislav Moniusko, où elle chanta dans son opéra Halka. À la fin de l’année 1900, Varsovie célébrait la 500ème représentation de cet opéra, qui se transforma en une célébration de la culture polonaise. Le rôle de Halka fut confié à Solomiya, qui reçut une large publicité dans la presse . Cependant, certaines personnes en Pologne trouvèrent à redire sur le fait que la principale vedette de l’opéra polonais soit de nationalité ukrainienne. Ils lancèrent des rumeurs selon lesquelles Solomiya  était réticente à chanter dans des opéras de compositeurs polonais. Ils contribuèrent aussi à faire retirer Mazeppa (de Tchaikovsky, compositeur russe) du répertoire. Bien que Salomiya ait nié ces rumeurs et fut soutenue par de grandes personnalités culturelles polonaises et beaucoup de mélomanes, elle finit par quitter Varsovie en 1901 et continua, bien sûr, à chanter des opéras russes.

Après avoir rendu visite à sa famille à Biliavyntsi, elle fut invitée, au printemps 1902, à chanter à l’opéra de Paris. Après une courte répétition, elle chanta le rôle d’Elsa (Lohengrin) avec le célèbre ténor polonais Jean de Reszké. Bien qu’à l’époque le public français n’était pas bien disposé vis-à-vis des opéras allemands, ils eurent un succès d’estime lors des deux représentations.

En janvier 1903, Solomiya se rendit à Naples pour chanter Aida et y apprit la nouvelle de la mort de son père. Sa mère vendit ensuite la propriété de Biliavyntsi et déménagea à Lviv. En septembre, à l’Opéra de Lviv, Solomiya  se produisit dans La fille du cardinal, Les huguenots, Manon, Halka, La dame de Pique et Le trouvère. Le public l’a toujours récompensée par des applaudissements enthousiastes, de nombreux rappels et des bouquets de fleurs.

Solomiya Krushelnytska

Le 17 février 1904, Puccini présenta son nouvel opéra Madama Butterfly à la Scala de Milan. Le compositeur et de nombreux mélomanes attendaient de grandes choses de cet opéra. Puccini, très confiant du succès de sa nouvelle création, fut perplexe lorsqu’il devint évident que le public n’appréciait pas le spectacle. L’opéra fut hué et sifflé par le public. Ce fut un échec retentissant pour un compositeur aussi connu. Puccini en fut fort déprimé. Rosina Storchio, qui avait fait de son mieux pour interpréter le rôle de la tragique japonaise Cio-Cio-San, pleura de détresse avec Puccini et les autres interprètes. Le maestro passa plusieurs jours chez lui avant de retrouver son esprit de créativité. Cet événement fit grand bruit en Italie et lorsque la nouvelle parvint à Solomiya,  elle se mit à étudier le rôle et, trouvant qu’il s’agissait d’une belle oeuvre, elle contacta Puccini en lui disant: «Votre tendre papillon coloré survivra! Il faudra peut-être quelques corrections mineures … et ensuite un effort pour le mettre en scène. Permettez-moi de jouer le rôle de la geisha japonaise. Je comprends cette pauvre fille … » Puccini accepta et après négociation avec plusieurs villes italiennes, la «deuxième première» de Madama Butterfly fut donnée à Brescia en mai 1904. À 21 heures, le dimanche 29 mai 1904, de nombreuses personnes, dont des personnalités artistiques de toutes les régions d’Italie et du monde, se rendirent au «Grand Théâtre» de Brescia pour assister à l’évènement. Cette fois, l’opéra fut un succès. Le public fut enchanté et récompensa Puccini et Solomiya Krushelnytska  par de généreux applaudissements. Il parut évident que la résurrection de Butterfly fut rendue possible grâce à la remarquable performance de l’artiste ukrainienne. Le public resta longtemps après la chute du rideau final. Après la représentation, Puccini reconnaissant envoya son portrait à Solomiya pour commémorer l’événement avec la dédicace : «Pour la plus belle et la plus charmante Butterfly». En novembre, une autre représentation de Madame Butterfly eut lieu à Gênes, en présence de quelque trois mille personnes. Un journal commenta: «La performance ne pourrait être plus parfaite. Krushelnytska est une artiste avec un goût exceptionnel et sans aucun défaut. Elle aime l’art et y met toute son âme».

Solomiya Krushelnytska dans le rôle de Cio-Cio-San
Solomiya dans le rôle de Salomé

Vinrent ensuite de nouvelles années de triomphe. Le 26 décembre 1904, elle fit ses débuts au Teatro Costanzi de Rome dans le rôle d’Aida aux côtés de Giovanni Zenatello suivi des rôles suivants: Brünhilde (Die Walküre le 24 janvier 1905 ) avec Maria Farneti dans le rôle de Sieglinde, Adriana dans Adriana Lecouvreur de Cilea avec Giovanni Zenatello dans le rôle de Maurizio, à nouveau Brünhilde le 26 décembre 1908 et Madame Butterfly le 27 janvier 1909 avec Giuseppe Acerbi (Pinkerton) et Giuseppe De Luca (Sharpless).  Elle termina l’engagement au Théâtre Costanzi avec l’opéra Paolo et Francesca de Luigi Mancinelli (Francesca) avec José Palet dans le rôle de Paolo et Domenico Viglione-Borghese dans celui de Giovanotto. Le 26 décembre 1906 sous la direction d’Arturo Toscanini et aux côtés de Giuseppe Borgatti, elle chanta à la Scala de Milan pour la première milanaise de Salomé de Richard Strauss. Les chroniques de l’époque racontent, non sans étonnement, qu’elle a elle-même interprété la danse des sept voiles. Plusieurs décennies plus tard, Arturo Toscanini aurait confié à un ami qu’elle fut la seule femme dont il avait été follement amoureux et qui avait dit non. (Anecdote tirée du livre Toscanini de Harvey Sachs).  Le triomphe de la soirée d’ouverture à La Scala fut principalement dû au talent phénoménal de Toscanini et au merveilleux chant et jeu d’acteur de Solomiya Krushelnytska. La relation entre Solomiya et Toscanini fut un lien spirituel profond, et quand Solomiya n’était pas présente, le maestro souffrait profondément de son absence.

Deux autres nouveaux opéras attendaient la plus grande soprano de l’époque: Elektra de Richard Strauss et Fedra de Piccetti (en première mondiale), où Solomiya conféra aux héroïnes des deux opéras, le caractère de son tempérament audacieux et le reflet de son inimitable individualité.

Krushelnytska est connue pour avoir contribué à la promotion des œuvres de ses contemporains et notamment de Richard Wagner dont les opéras nécessitent une grande puissance vocale, une endurance et des compétences scéniques extraordinaires. Peu de chanteurs pouvaient et peuvent se vanter d’un si grand répertoire wagnérien: Elsa, Elizabeth (Tannhäuser), Brünnhilde (Die Walküre et Götterdämmerung, la Walkyrie (Siegfried), et Isolde. L’un des critiques à Buenos Aires a écrit: «Les productions d’opéras allemands sur la scène de notre théâtre … n’ont jamais atteint une apothéose aussi colossale et majestueuse que dans Die Walküre dans la production de Arturo Toscanini. Solomia Krushelnytska était la Brünhilde idéale … une des meilleures interprétations du personnage de Wagner. Dans le rôle de Brünnhilde … la force de volonté de l’artiste, son identité, son talent dramatique se révèlent exceptionnels». 

Elle se produisit à Monte Carlo pour Eugène Onegine et Demon en 1916-1917, puis à Lisbonne (Madama Butterfly en 1916). Ses toutes dernières apparitions d’opéra furent à Naples en 1920 (Lohengrin et Lorelei).

En 1910, Krushelnytska épousa un avocat italien, Alfredo Cesare Augusto Riccioni. Ils s’installèrent à Viareggio, en Italie, ville natale de Cesare. Dans la décennie qui suivra elle chantera surtout en Italie et habitera à Viareggio avec son mari qui entre-temps est devenu maire de la ville toscane.  Solomiya était connue pour le chic de ses tenues, toujours à la dernière mode, et on la surnommait la “segnora” la plus élégante de Viareggio. La ville a célébré le 100ème anniversaire de la représentation de Madama Butterfly par Krushelnytska par l’apposition d’une plaque commémorative dans la maison où elle résidait. Elle aimait les jeux dangereux, était capable de conduire une voiture et était en pleine forme physique.

Solomiya Krushelnytska et son époux Alfredo Cesare Augusto Riccioni

En 1919-1920, années au cours desquelles elle participa à ses dernières représentations d’opéra, on retrouve la soprano ukrainienne au Teatro di San Carlo de Naples dans le rôle de Loreley (dans l’opéra homonyme de Catalani aux côtés de Francesco Merli le 29 décembre 1919), et le rôle d’Elsa (Lohengrin) avec Francesco Merli, Benvenuto Franci, Sara Bosisio, dirigés par Leopoldo Mugnone le 9 mars 1920). C’est en 1919 que la Galicie orientale, y compris Lviv, fut incorporée à la Pologne après avoir subi la terreur rouge pendant la guerre soviéto-polonaise. Elle restera polonaise jusqu’en 1939.

En 1920, au plus fort de sa carrière, Solomiya décida de quitter le monde de l’opéra et, trois ans plus tard, commença des tournées de concerts, se produisant en Europe occidentale, au Canada et aux États-Unis. Sa connaissance de huit langues lui permit d’inclure dans ses programmes des airs de nombreuses nations. Son répertoire comprenait des œuvres de Monteverdi, Gluck, Mozart, Mussorgsky, Sichynsky, Liudkevych et Lysenko (il s’agit du compositeur Mykola Vitaliiovytch Lyssenko et non pas de Trofim Lysenko le tristement célèbre agronome soviétique charlatan).

Buste de Solomiya Krushelnytska tel qu’il est visible au niveau du grand escalier de la Scala de Milan

Les cercles musicaux d’Europe et des Amériques ont reconnu Solomiya Krushelnytska comme l’une des plus grandes chanteuses d’opéra du premier quart du XXème siècle. A cette époque, l’opéra mondial était dominé par quatre chanteurs: Battistini, Caruso, Ruffo et Chaliapine. Une seule femme réussit à s’imposer à leur niveau, ce fut Solomiya Krushelnytska. Les personnages qu’elle interprétait sur scène étaient inoubliables. Selon le grand chef Arturo Toscanini, Solomiya Krushelnytska était inégalée dans les opéras de Wagner, Strauss, Picetti, Catalini et Puccini.

Son répertoire se composait de 61 rôles différents, qu’elle a toujours interprétés avec le souci du détail quel que soit le personnage qu’elle jouait. Elle a également réalisé 35 disques en italien, polonais et ukrainien. De célèbres compositeurs, chefs d’orchestre, chanteurs, musiciens, écrivains et poètes du monde furent ses amis et admirateurs de son grand talent.

Avant la mort de sa mère en 1907, la famille de Solomiya la convainquit d’acheter une résidence à Lviv afin qu’elle l’habita chaque fois qu’elle revenait de tournée tout en procurant un espace de vie confortable pour le reste de la famille, en particulier pour sa mère vers le fin de sa vie. En 1903, Solomiya acheta un immeuble situé sur l’actuelle rue Krushelnytska (nommée ainsi en son honneur en 1993), vers le campus de l’Université de Lviv. Construit et conçu par Jakub Kroch en 1884, le grand bâtiment avait plusieurs étages habitables. Le beau-frère de Solomiya, Karl Bandriwsky, fut chargé de superviser la gestion de l’immeuble lorsque les appartements commencèrent à se louer après le départ de ses frères et sœurs. Le bâtiment est désormais connu sous le nom de Stonehouse of Music de Lviv (ukrainien: Музикальнa кам’яниця), un havre pour les intellectuels, et les artistes en visite. Il servira également de domicile à l’écrivain et ami de la famille, Ivan Franko au cours des dernières années de sa vie.

Après la mort de son mari, Cesare Riccioni en 1936, elle commença à envisager un retour définitif en Ukraine. En août 1939, Krushelnytska quitta l’Italie et retourna chez elle à Lviv, qui pendant l’entre-deux-guerres était devenue une ville importante de la deuxième République polonaise. Elle continua ses concerts.  Au cours de l’hiver 1940, Solomiya glissa dans une rue enneigée de Lviv et se cassa une jambe. Elle dut être hospitalisée pendant une longue période.

L’immeuble où habita Solomiya Krushelnytska à Lviv

Ce retour en Galicie, en 1939, ne fut pas une bonne idée. Solomiya se retrouva tragiquement piégée à Lviv pour le reste de sa vie et elle cessera complètement de chanter en raison du contexte politique. En effet, à la suite du pacte germano-soviétique, quelques semaines seulement après son arrivée à Lviv, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique s’entendirent pour envahir la Pologne et se partager son territoire en septembre 1939.

Les deux armées d’invasion se rencontrèrent précisément à Lviv, et assiégèrent la ville. Lviv subira 10 jours de bombardements par la Luftwaffe, les frappes des panzers et les raids de cavalerie de l’Armée rouge, entraînent la perte de plusieurs milliers de vies et la destruction de nombreux bâtiments historiques, y compris l’église du Saint-Esprit située à un pâté de maisons de la résidence Krushelnytska. Après la reddition des forces polonaises, Lviv fut cédée à l’occupation soviétique, qui mit rapidement en place un régime de répression brutal, d’autant plus que Staline, qui venait d’affamer le reste de l’Ukraine y provoquant la mort de 5 millions d’habitants, se méfiait d’un renouveau patriotique ukrainien. La maison de Solomiya Krushelnytska fut saisie par les autorités, ne lui laissant qu’un seul logement au deuxième étage à partager avec sa sœur, Anna. Moins de deux ans plus tard c’est l’armée allemande qui envahit la Russie ainsi que l’Ukraine. Lviv tomba alors sous l’occupation nazie en juillet 1941. Cette fois, ce fut la Wehrmacht qui reprit deux étages de la résidence Krushelnytska, forçant tous les occupants à déménager ou a emménager ensemble aux étages supérieurs. Solomiya survivra à cette nouvelle occupation jusqu’à ce que le retour des troupes soviétiques, le 28 juillet 1944, la bloque définitivement en zone communiste, derrière le «rideau de fer». Les autorités soviétiques réquisitionnèrent à nouveau son immeuble, laissant encore à la famille Krushelnytsky un appartement au deuxième étage. Le plus grave fut que Solomiya s’était vu interdire de quitter les frontières de l’URSS (sa citoyenneté italienne ayant été annulée). Pour couronner le tout, des avocats soviétiques vendirent sa villa de Viareggio, en Italie, sans même qu’elle le sache. L’artiste, naguère de renommée mondiale, dut commencer à donner des cours de chant et intégra le Conservatoire de Lviv, en qualité de professeur.

Elle donna son dernier concert à 77 ans en 1950. En 1951, elle fut tout de même reconnue comme artiste émérite de l’Ukraine. 

Le Théâtre académique d’opéra et de ballet de l’État de Lviv Solomiya Krushelnytska
L’école de musique Solomiya Krushelnytska à Lviv

Solomiya Krushelnytska décèda d’un cancer de la gorge le 16 novembre 1952. Elle fut pleurée par une multitude de personnes et eut droit à des obsèques nationales. Elle est enterrée au cimetière Lychakiv de Lviv, en face de la tombe de son ami, Ivan Franko. Sa tombe est ornée de la sculpture remarquable et reconnaissable Orpheus (du sculpteur Teozia Bryzh). L’école de musique, la rue et le musée musical-mémorial portent le nom de Solomiya Krushelnytska à Lviv. Le théâtre d’opéra et de ballet de Lviv porte aussi son nom (Théâtre académique d’opéra et de ballet de l’État de Lviv de Solomiya Krushelnytska).

Musée Solomia Krushelnytska dans le bâtiment même où elle avait résidé à Lviv

De nos jours, le bâtiment même où Solomia Krushelnytska avait résidé à Lviv se trouve maintenant dans la rue Krushelnytsky et abrite, depuis 1963, le musée commémoratif de la musique Krushelnytsky. En 1966, un film qui lui fut dédié a été réalisé par le bureau du film documentaire ukrainien et en 1983 un film intitulé Le retour du papillon a été produit par les studios de cinéma Dovzhenko à Kiev. En 1991, un concours international de chanteurs d’opéra fut créé à Lviv. Le 15 septembre 2006, dans l’un des théâtres les plus renommés du monde, La Scala de Milan, un très beau buste de Solomiya Krushelnytska a été mis en place. 

La tombe de Solomiya Krushelnytska ornée de la sculpture remarquable et reconnaissable “Orpheus« (du sculpteur Teozia Bryzh) au cimetière Lychakiv de Lviv

Monument de Solomiya Krushelnytska à Ternopil

Solomiya Krushelnytska associait une magnifique silhouette, une verve passionnelle et une technique de chant parfaite. Sa voix puissante, riche et colorée couvrait trois octaves comme en témoigne l’étendue de son répertoire. Véritable «falcon», ses moyens vocaux fluides et expressifs furent adaptés tant au genre dramatique qu’aux finesses des rôles lyriques.

Elle nous laisse un peu plus d’une vingtaine d’enregistrements d’airs d’opéra et de chansons folkloriques ukrainiennes.