Gemma Bellincioni 1864-1950

Soprano italienne qui fut l’une des plus connues de la fin du XIXème siècle pour son jeu réaliste. Elle contribua largement à imposer la nouvelle école «vériste» et fut la créatrice du personnage de Santuzza dans Cavalleria rusticana de Pietro Mascagni.

De son vrai nom Matilda Cesira Bellincioni dite Gemma, elle naquit le 19 août 1864 à Monza, ville du Piémont, dans une famille de chanteurs. Son père, Cesare Bellincioni était une basse bouffe et sa mère Carlotta Savoldini, était contralto. Ce furent eux qui assurèrent la formation initiale de Gemma. Elle était à peine âgée de quatorze ans lorsqu’elle débuta au théâtre Nuovo de Naples dans un opéra léger de Pedrotti, Tutti in maschera. Peu après, elle se produisit au théâtre Costanzi de Rome dans Traviata, et elle se montrait déjà touchante et pleine de ce sentiment de mélancolie pénétrante qui distingua son talent d’une façon si particulière. Cantatrice brillante et habile, elle fut en même temps une comédienne de premier ordre. Elle s’est même essayée dans le «théâtre de prose» comme disent les Italiens, et, après avoir chanté  Traviata, elle a joué la Dame aux camélias, obtenant un véritable succès. Son talent était du reste, très varié, ce que prouve son répertoire, qui comprend des ouvrages comme Otello, Gioconda, le Barbier de Séville, Faust, Mignon, Manon, Fedora, Sapho, Carmen, la Bohème, etc. 

1890, au Teatro Costanzi de Rome, de gauche à droite: Roberto Stagno, Leopoldo Mugnone, Pietro Mascagni, Gemma Bellincioni, Mario Ancona, Ida Nobili, Federica Casali
Bellincioni dans Salomé

Elle s’est alors produite en Europe et en Amérique du Sud au cours des deux décennies suivantes. Une tournée en Espagne avec le célèbre ténor Enrico Tamberlick et de grands succès en Italie imposèrent sa réputation. Bien qu’elle n’apparaisse qu’une seule fois à Londres, au Royal Opera House de Covent Garden, en 1895, elle ne se produisit jamais dans la salle d’opéra la plus prestigieuse des États-Unis, le New-York Metropolitan Opera, malgré son indiscutable renommée. Après avoir chanté à Milan, en italien, la Cabrera, de Gabriel Dupont (1904), elle vint à Paris la chanter en français à l’Opéra-Comique.

Portraits de Gemma Bellincioni

Gemma Bellincioni

Le principal compositeur italien, Giuseppe Verdi, admirait le talent d’acteur de Bellincioni. Verdi l’avait rencontrée en 1886 lorsqu’elle avait interprété Violetta dans son opéra Traviata à La Scala de Milan. Il la jugea une Violetta exceptionnelle, «donnant une vie nouvelle aux vieilles ficelles.» Il ne fut toutefois pas aussi impressionné par sa technique vocale car il préféra ne pas la choisir pour chanter le rôle de Desdemona lors de la première d’Otello l’année suivante. 

Il fut clair que la manière histrionique de Bellincioni, sa diction accentuée et sa présence scénique saisissante devaient se révéler parfaitement adaptées à un nouveau style mélodramatique d’opéra italien connu sous le nom de vérisme, qui devint populaire dans les années 1890. Elle a chanté ce type de musique avec une grande passion, même si sa voix réelle n’était pas particulièrement grande ou mûre dans le ton, et gâchée par un vibrato particulier. Elle fut à l’art lyrique ce que la Duse fut à l’art dramatique.

Bellincioni et Pietro Mascagni se sont rencontrés lors d’une tournée en Argentine en 1886. Trouvant ses qualités parfaitement adaptées à sa musique, le maestro lui confia donc tout naturellement la création du rôle de Santuzza dans son oeuvre vériste emblématique, Cavalleria rusticana, lors de la première à Rome en 1890. Le rôle de Turiddu fut confié à l’éminent ténor sicilien, Roberto Stagno (1840-1897).

Le ténor Roberto Stagno

Stagno avait étudié à Milan et fit ses débuts à l’opéra de Lisbonne, au Portugal, en 1862. Sa percée se produisit en 1865, lorsqu’il remplaça le ténor Enrico Tamberlik, dans le rôle de Robert (Robert le diable) à Madrid. Il a joué dans de grandes maisons d’opéra en Espagne, en Italie, en France, en Russie et en Argentine. Il a joué pendant une saison entière (1883-1884) aux États-Unis, au Metropolitan Opera de New-York où il a chanté des rôles principaux dans les premières de plusieurs œuvres phares du répertoire italien comme Il Trovatore, I Puritani, Rigoletto et La Gioconda. Ses rôles comprenaient Manrico (Trovatore), le Duc (Rigoletto), Enzo (La Gioconda), L’Africana, Almaviva (Barbier de Seville) et Faust (Mefistofele de Boito)

Gemma Bellincioni dans le rôle de Santuzza de Cavalleria rusticana

Gemma et Roberto Stagno s’étaient rencontrés en 1888 lors d’une tournée en Amérique du Sud, alors que Roberto chantait, fait unique, Le barbier de Séville et la première sud-américaine de Otello lors d’une même saison (les deux ouvrages nécessitant habituellement des qualités vocales très opposées). Il se marièrent à Buenos Aires. Roberto Stagno n’avait pourtant pas le profil idéal du chanteur vériste; il fut plutôt l’incarnation du héros romantique, évoquant à plus d’un titre Adolphe Nourrit par son timbre clair, son élégance mais y joignant une diction plus incisive, et disposant d’un aigu d’une puissance exceptionnelle, capable de dominer une longue messa di voce sur un contre-ut. Il n’accepta qu’à contre-coeur de créer Turiddu, cédant aux instances de sa femme et de l’éditeur Sonzogno. Ayant déjà chanté, entre beaucoup d’autres, des rôles aussi divers que Don Ottavio, Manrique, Radames, Raoul, Faust et Lohengrin, il acceptera par la suite de nombreux ouvrages de la jeune école comme Labilia (Spinelli), Rudello (Ferroni), Mala Vita (Giordano), A Santa Lucia (Tasca), La martire (Samara), Nozze istriane (Smareglia), tout en défendant le reste de son répertoire.

Roberto Stagno et Gemma Bellincioni créateurs de Cavalleria rusticana à Rome le 17 mai 1890 sous la direction de Leopoldo Mugnone

Gemma fut également la première soprano à jouer le rôle titre dans un autre opéra emblématique du vérisme, Fedora d’Umberto Giordano, le 17 novembre 1898. (Son partenaire ténor à cette occasion était un jeune chanteur prometteur nommé Enrico Caruso.) Huit ans plus tard, elle chanta dans la première italienne de Salomé de Richard Strauss.

Gemma Bellincioni
Bianca Stagno Bellincioni, la fille de Gemma et de Roberto qui fut soprano lyrique et actrice.

Lorsque gemma et Roberto arrivèrent à Livourne en août 1890 pour interpréter Cavalleria au théâtre Goldoni, ils furent séduits par le paysage de Montenero sur les hauteurs proches de la ville de Livourne qui était par ailleurs la ville natale de Mascagni. Ils y firent l’acquisition d’un manoir, la Villa Bianca. De là ils se rendaient fréquemment dans la capitale pour participer à diverses productions lyriques, dont, à noter, celle du Barbier de Séville, Traviata et Carmen en 1893, puis celles de Manon et Silvano en 1895. Le couple eut une fille Bianca (1888-1980), dont le prénom fut donné à la villa. Bianca fit aussi une carrière de soprano qui chanta notamment les rôles de Cio-Cio-San, Mimi et Manon Lescaut. Elle tourna aussi quelques films sous la direction de sa mère.

Gemma Bellincioni annonça sa retraite de la scène en 1911 pour enseigner le chant, mais réapparu en 1916 pour jouer le rôle féminin principal dans une version de film muet de Cavalleria rusticana dirigée par Ugo Falena. Au début des années 1920, elle donna quelques représentations aux Pays-Bas, mais sa voix était alors en déclin. Elle a écrit un manuel d’instructions pour chanteurs qui a été publié à Berlin en 1912 et une autobiographie, qui a été publiée à Milan en 1920. Elle passa ses dernières années à Naples, où elle est décédée le 23 avril 1950 à l’âge de 85 ans, une cinquantaine d’années après son mari qui fut emporté à 57 ans par des problème cardiaques.

Elle a été inhumée dans un sanctuaire monumental au cimetière de Montenero.

La voix de Bellincioni peut encore être entendue sur des rééditions en CD (notamment sur le label Marston) de quelques enregistrements qu’elle a réalisés pour la Gramophone & Typewriter Company et la société Pathé au début des années 1900. Elle n’était plus au sommet de son art vocal lorsqu’elle les a enregistrés et ils peuvent décevoir artistiquement et musicalement; mais ils sont considérés comme étant d’un intérêt historique majeur vu l’importance de la carrière de cette artiste.