Tony Poncet 1918-1979

Ténor français d’origine espagnole, à la voix et à la carrière atypique, Tony Poncet fut un inoubliable ténor «héroïque» possédant une puissance vocale et des aigus ahurissants atteignant le ré aigu à son apogée. Il fut surnommé «le bombardier basque». Poncet fut l’un des rares ténors français d’après-guerre capables de chanter des rôles héroïques d’une manière qui rappelle les grands ténors spinto et dramatiques des générations précédentes, comme Gilbert-Louis Duprez, Jean-Alexandre Talazac, Agustarello Affre (le «Tamagno» français), Léonce Escalais, Charles Dalmorès, Paul Franz, César Vezzani, Georges Thill ou José Luccioni.

Tony Poncet, de son vrai nom (Antonio José Ponce Miròn ) est né dans un petit village d’Andalousie de la province d’Almeria, nommé Maria, le 26 décembre 1918. Quittant l’Espagne en raison du contexte politique, Manuel et Léandra Poncé, parents des petits Juan, Josepha, Antoine (Tony) et Manuel, vinrent s’installer en France, à Laruns dans les Pyrénées-Atlantiques, en 1928. De là, la famille va déménager vers le bassin minier de Decazeville (Aveyron) pour se fixer enfin à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), en 1929. De cette région, il gardera toujours l’accent typique rocailleux. Il y suit une scolarité médiocre au sein d’une famille pauvre. Milieu modeste, pays rude, temps difficiles, façonnèrent à la serpe le jeune Antoine qui délaissa dès l’âge de treize ans les bancs de l’école pour enchaîner les petits boulots: mécanicien, livreur et même contrebandier, un clin d’œil du destin à celui qui chantera son premier Don José à Toulon en 1958.  Mais il vivait dans une famille où l’on aimait le chant. Dès l’âge de douze ans, si l’on en croit le récit de sa fille, il possédait «une admirable voix de ténor à l’étendue exceptionnelle et à la puissance rare pour son âge». Il participa, dès l’âge de 15 ans, à la chorale des Quarante chanteurs montagnards, la plus ancienne formation polyphonique de France, fondée en 1838 par Alfred Roland. 

Portraits de Tony Poncet

A la déclaration de guerre, bien que non mobilisable puisque ressortissant espagnol, il décida de s’engager et rejoint donc, le 14 novembre 1939, la Légion étrangère où il fut incorporé au 2ème régiment de volontaires (2ème RMVE) qui deviendra le 22ème RMVE. Après huit mois d’entraînement intensif, il obtint le diplôme de tireur d’élite et la qualification de chef de chars d’assaut. Intégré à la 19ème division d’infanterie, son unité arriva en Alsace le 6 mai 1940. 

Après le désastre de Dunkerque, le 22ème RMVE prit position au sud de Péronne, dans le secteur de Fresnes-Mazancourt, Miséry et Marchelepot. Défendant un nouveau front sur les rives sud de l’Aisne et de la Somme, le régiment fut la cible de violentes attaques à partir du 5 juin. Tony sera cité à l’ordre de l’armée pour son comportement au feu. Il se battit courageusement, n’étant fait prisonnier qu’après avoir reçu plusieurs blessures aux jambes et à la tête, ce qui lui vaudra une citation à l’ordre de la division, le 2 juillet 1941, décerné par le général Huntziger: «Conducteur de chenillettes toujours volontaire pour les missions dangereuses. A été blessé au cours d’une mission particulièrement délicate, le 5 juin 1940.» Sur les 2 500 hommes qui composaient son régiment, seulement 800 seront encore valides et faits prisonniers.

Après un séjour à l’hôpital, il a été envoyé comme prisonnier au stalag VII-A de Moosberg en Bavière, au nord de Munich. Pendant cinq ans, sous le matricule 12242, il alterna les travaux à la ferme et les soirées au camp du commando au cours desquelles il distrayait ses compatriotes en chantant des airs espagnols lors des veillées. Le chef allemand du camp lui proposa même d’entrer au conservatoire de Salzburg pour travailler le chant, mais Tony, guidé par son esprit de résistance patriotique, lui rétorqua: «Je fais partie d’un pays où les hommes sont fiers et chez moi, mon père, s’il apprenait que j’ai chanté pour vous, je crois qu’il me donnerait un coup de fusil. Je l’aurais bien mérité». Les vibrants chants patriotiques qu’il enregistrera en 1960 chez Philips, ne relèvent donc pas d’un simple exercice de style.

Il fit deux tentatives d’évasion qui restèrent sans succès et il écopa de 80 jours d’emprisonnement dans un camp disciplinaire. Il fut même condamné à être fusillé pour insubordination et tentative d’évasion, mais l’exécution sera repoussée par les Allemands qui admiraient sa voix. Libéré en avril 1945 par le 81ème régiment de Rangers du Texas de l’armée du général Patton, il reprit le combat aux côtés des unités qui poursuivirent les dernières troupes allemandes jusqu’à Berchtesgaden. Il sera parmi les libérateurs du Camp de Concentration de Dachau.
La guerre terminée, il se présenta aux autorités françaises le 19 mai et fut rapatrié, puis démobilisé le 1er juin 1945.

De retour des camps, en 1946, à l’occasion d’un match de rugby qu’il disputait à Toulouse, ses amis le poussèrent à participer à un concours de chant amateur qu’il remporta haut la main avec l’air de Paillasse «Vesti la giubba» (interprété à l’époque en français). Ce premier prix de Toulouse décida de son avenir. Il partit à Paris tenter sa chance. Il dut se battre: «On n’entre pas à 25 ou 26 ans au Conservatoire, me disait-on. Vous ne pouvez pas apprendre le solfège à cet âge, ajoutait-on. De toute façon, fait comme vous l’êtes, vous n’aurez aucune chance de faire carrière, insistait-on. Alors, moi, j’ai voulu gagner. Malgré tout et malgré tous.» Il remporta le concours de ténors organisé par la Gaité-Lyrique, entra dans les chœurs de ce théâtre et parallèlement, réussit à être admis au Conservatoire de Paris. 

Naturalisé français, celui qui est devenu Antoine Poncé entra donc au Conservatoire de Paris en 1947 où il étudia avec Fernand Francell et Louise Vullermos. Il y côtoya Gabriel Bacquier, Michel Sénéchal, Michel Roux et Liliane Berton. Pour vivre, il fit des petits boulots de nuit aux Halles et participa aux chœurs des spectacles d’André Dassary et de Luis Mariano. Mme Vuillermoz l’encouragea à apprendre le solfège car: «Sans ça, mon petit, tu ne feras jamais rien», disait-elle. Mais il renâclait quelque peu devant ce genre d’étude et les chefs d’orchestre devront s’en accommoder. Il dira un jour à un jeune chef qui désirait se mettre d’accord avec lui sur les tempi avant une représentation de Guillaume Tell: «Ne t’inquiète pas, petit: tu n’as qu’à me suivre. De toute façon, le public vient pour moi et pas pour toi.»

Tony Poncet dans le rôle du Duc
de Mantoue (Rigoletto).
«Son premier bis fut le meilleur,
presque suave» écrit François Malric
en 1968 dans Le Midi Libre à propos de
«La plume au vent» («la donna e mobile»)
que le ténor se paya le luxe de trisser
lors d’une représentation
à Montpellier. 
Ce rôle est d’ordinaire assuré
par des ténors lyriques plus légers;
or ce succès souligne deux autres
composantes du chant de Tony Poncet:
l’art de la demi-teinte, une capacité
à alléger qui contraste avec le caractère
naturellement massif de la voix,
et une facilité dans l’aigu
qui sont rarement l’apanage
des «forts ténors»

Il fit ses débuts en concert à Lyon en 1953, puis chanta à Avignon dans les rôles de Turridu de Cavalleria rusticana et de Canio (Paillasse) qui restera son rôle fétiche et qu’il chantera environ 200 fois, y compris pour la télévision. «Il trouvait là un personnage émouvant et humain et vocalement fait pour lui sans difficulté apparente» explique Alain Vanzo en 1994 dans une lettre envoyée à Mathilde Poncé; sans difficulté apparente, quand on sait combien Canio exige de puissance mais aussi de vigilance pour ne pas céder aux sirènes d’un expressionnisme de mauvais aloi. On suppose que Tony Poncet s’identifiait, plus qu’un autre, au personnage imaginé par Leoncavallo. Physiquement, avec sa petite taille et sa carrure de rugbyman, il y était plus crédible qu’en Arnold ou en Manrico. Psychologiquement, le caractère latin de Paillasse, sanguin, simple, un peu rude mais courageux, et généreux, ne devait pas être si éloigné du sien. «S’ils veulent que je bisse, d’accord!» disait-il au chef d’orchestre, Paul Jamin, avant d’entrer en scène. Et de fait, « après l’air me grimer, la salle était debout, vibrant de bravos et d’applaudissements sans fin» témoigna un admirateur belge. La critique elle aussi s’enthousiasmait : «Ardeur et véhémence», «Vraie voix large, ample, bien timbrée, sonore, puissante, naturellement placée et émise, à l’aise dans tous les registres, une voix comme il y en a peu», «le rare prestige d’un admirable don», «une présence scénique exemplaire», «l’excellence de son style vocal, de son articulation irréprochable, de son jeu». Mieux, une rencontre unique entre un rôle et un interprète.

Tony Poncet en compagnie de Luis Mariano

Alors qu’Avignon et Toulouse commençaient à l’applaudir dans Paillasse, intervint en mars 1954 le Concours International des ténors de Cannes, événement mythique qui couronna en une seule édition Alain Vanzo dans la catégorie «lyrique», Guy Chauvet dans la catégorie «lyrique dramatique» et Antoine Poncé dans la catégorie «fort ténor», classifications un peu arbitraires que l’on pourrait discuter aujourd’hui.

Tony Poncet

Le concours des «Voix d’or» de Cannes, organisé par Mario Podesta, ouvrit à Antoine Poncé les portes du Nouveau Monde. Un impresario américain, Abe Saperstein, l’engagea dans sa troupe et lui fit parcourir les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Expérience sans lendemain car le ténor se sentit exploité. On le faisait chanter dans des salles obscures; on lui faisait miroiter en vain le Metropolitan Opera; on lui proposait de jouer les doublures de Mario Lanza («Si Lanza a accepté de jouer le rôle d’un chanteur, qu’il chante lui-même ! » s’emportait-il) ; on lui proposa même de se produire dans un night-club new-yorkais. Il refusa. Il ne voulait pas être chanteur de variétés mais chanteur d’opéra. De cette aventure, il ne rapporta finalement que son pseudonyme: Tony Poncet. Il ne retournera aux Etats-Unis qu’en 1969 le temps d’une représentation des Huguenots, à Carnegie Hall aux côtés de Beverly Sills.

A son retour, c’est la Belgique (Gand, Liège, Bruxelles) qui lui offrit ses premiers succès et dorénavant sa carrière se limitera à la France et à la Belgique avec quelques rares incursions à l’étranger: Roumanie, Turquie, Algérie, Alger à laquelle il offrira tout de même son premier Radamès (Aida) en 1960.

Tony Poncet en récital

A Paris, Maurice Lehmann, administrateur de la Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux argua de sa petite taille pour ne pas lui confier de rôles, ce qui le mit en rage : «Caruso fait deux centimètres de plus que moi, mais il a deux notes d’aigu en moins!». Il faudra l’intervention d’Antoine Pinay pour qu’il soit auditionné à l’Opéra de Paris en juin 1956 et engagé dans la foulée. En 1957, il débuta à l’Opéra-Comique et au Palais Garnier où on le vit dans l’intrigant Italien du Chevalier à la Rose (avec Régine Crespin en Maréchale) ou Rodolphe dans La bohème (1958), avant d’aborder les rôles lourds des ténors héroïques comme Arnold (Guillaume Tell de Rossini) qu’aucun ténor français n’osait reprendre depuis l’inoubliable Georges Thill, et qu’il incarnera 90 fois, assumant sans défaillir ses 22 contre-ut à chaque prestation; mais aussi Eléazar (La Juive); Raoul (Les Huguenots), Fernand (La Favorite); Vasco de Gama (L’Africaine); Don José (Carmen); Jean (Hérodiade). On l’entendit également dans Le Trouvère, Aida, Tosca et son Duc de Mantoue en 1962 (Rigoletto). On put le voir sur le petit écran, en 1960, dans Angélique de Jacques Ibert et dans la production De Béthune au chat noir en 1974. Il joua en 1960 dans le film La Pendule à Salomon de Vicky Ivernel.

Tony Poncet avec la mezzo-soprano roumaine Viorica Cortes travaillant La favorite de Donizetti en 1967.

Et ce fut à peu près tout pour Paris. En 1961, après être resté quatre ans pensionnaire des théâtres lyriques nationaux, il claqua la porte. Mathilde Poncé explique cette démission par la lourdeur administrative des grandes scènes parisiennes et par le désir qu’avait Tony Poncet d’explorer un autre répertoire. D’autres versions laissent entendre que sa rudesse et son franc-parler ne trouvaient pas leur place dans un milieu parisien où une certaine préciosité faisait loi. Lui a-t-on assez reproché de n’être pas un de ces Apollons de la scène, beaux mais sans voix que des directeurs, mal inspirés, lui préfèraient. Lui a-t-on assez reproché de ne pas savoir faire sa cour avec ce franc parler, choquant pour certaines oreilles. Et pourtant, sous une apparence de rudesse et de vigueur, ce monstre de sensibilité fit scander, pendant dix minutes, au public du Palais de Chaillot: “Poncet à l’Opéra“. 

Tony Poncet dans Paillase (Leoncavallo)

Toujours est-il que c’est désormais en dehors de Paris que va se forger sa légende. Toulouse applaudira son premier Arnold (Guillaume Tell) en 1960, Verviers son premier Raoul (Les Huguenots) en 1961, Aix-en-Provence son premier Eléazar (La juive) en 1962. Trois œuvres dans lesquels Tony Poncet fit revivre le souvenir glorieux de Gilbert Duprez.  Guillaume Tell surtout devint l’opéra emblématique du chanteur béarnais qui promena son Arnold et ses vingt-deux contre-ut un peu partout : Nîmes, Oran, Dijon, Aix-en-Provence (1961) ; Nantes, Liège (1962) ; Bordeaux, Rouen, Verviers (1963), Lille, Calais, Mons (1964) ; etc. Le record fut atteint en 1965 lorsqu’il cumula plus de trente représentations de Guillaume Tell en une seule année. Il s’agit d’ailleurs du dernier opéra qu’il interprètera intégralement (en version de concert à Liège en décembre 1971). « Ce n’est pas un opéra mais un exploit vocal», confiera Tony Poncet, «Quand vous donnez Guillaume Tell, c’est comme si vous aviez chanté trois Faust ou dix Rigoletto dans la même soirée.».

Tony Poncet dans Aida, Paillasse, La juive, La bohème.

Le 12 août 1969, il fonda une famille et connut le bonheur d’accueillir une petite Mathilde, comme l’héroïne de «Guillaume Tell»

Le trouvère à Marseille
en 1966: Michèle Vilma,
Henri Peyrottes,
Tony Poncet
et Géry Brunin.

La carrière de Tony Poncet va commencer à s’essouffler à partir de 1967. Encore une cinquantaine de soirée en 1967, trente en 1968, quinze en 1969, dix-neuf en 1970. Sa dernière apparition à l’opéra eut lieu à Toulouse en 1974, mais cette force de la nature continua néanmoins à se produire en concert, pratiquement jusqu’à la fin de ses jours. On peut également noter qu’à l’occasion de ces spectacles, il enrichit son répertoire d’airs qui n’y figuraient pas auparavant, comme par exemple La Force du destin de Verdi, ainsi qu’en témoignent quelques enregistrements en direct datant de cette période. Il donna une dizaine de galas par an de bel canto jusqu’au 13 décembre 1977, date de son dernier récital. De cette carrière écourtée, on cherche encore l’explication, mais il est certain qu’il commença à connaître des ennuis de santé qui ne furent pas sans conséquences. Sa biographie observe à ce sujet un silence pudique. Tony Poncet, colosse aux pieds d’argile? Chanteur prématurément usé par des rôles trop lourds enchainés trop rapidement? Ténor victime de cette technique sommaire que certains pointèrent du doigt. «Il possédait une voix capable de se mesurer avec les plus grands mais il manquait un peu de constance dans le travail pour améliorer son style et ses ennuis musicaux» écrira Jean Giraudeau à Mathilde Poncé au sujet de ce père qu’elle chercha à mieux connaître. Née en 1969, elle n’avait que dix ans quand il mourut à Libourne, le 13 novembre 1979 d’une maladie dont on ignore le nom (probablement un cancer) mais qui est peut-être la cause de son retrait prématuré des scènes. Elle a publié: Tony Poncet, Ténor de l’Opéra, une voix, un destin, à l’occasion du trentième anniversaire de sa disparition.

Il repose dans le village de Saint-Aigulin en Charente-Maritime. Un théâtre y porte son nom. Sur son cercueil, s’étale le costume de scène d’Arnold, dernier hommage à l’artiste. Une stèle et une promenade en bord de fleuve commémorent sa mémoire dans la ville de Bagnères-de-Bigorre.

Théatre Tony Poncet à Saint Aigulin

Tony Poncet était titulaire des décorations suivantes:

  • Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur
  • Médaille Militaire
  • Croix de Guerre (avec étoile d’argent)
  • Croix du combattant de l’Europe
  • Croix du Combattant Volontaire
  • Médaille des Engagés Volontaires
  • Médaille Commémorative 1939-1945
  • Médaille des blessés de guerre
  • Presidential Medal of Freedom (Etats-Unis)
  • Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres

On a dit: qui n’a jamais vu Tony Poncet sur scène ne peut comprendre ce que signifie une salle qui «croule sous les applaudissements».

La voix de Tony Poncet fut exceptionnelle: large, ample, bien timbrée, sonore, puissante, naturellement placée et émise, à l’aise dans tous les registres avec une articulation irréprochable. Il lançait avec aisance des contre-ut fabuleux qui faisait chavirer le public. Il n’hésitait jamais à bisser un air voire à le trisser… Un telle puissance dans les aigus est assez rare dans l’histoire de l’opéra. Il faut sans doute remonter à Léonce Escalaïs (1859-1940), au début du XXème siècle, pour retrouver ce type de voix et peut-être à Gilbert Duprez au XIXème siècle. On remarquera que, tout comme Tony Poncet, Escalaïs était également râblé et de petite taille.

Poncet dans le rôle de Radames (Aida)

Sans complexe, Poncet se comparait aux plus grands, du passé et du présent, considérant avec fierté qu’il avait «deux notes d’aigu de plus» que chacun d’entre eux, y compris Caruso. Il mettait un point d’honneur à interpréter tous les ouvrages dans la tessiture originale, faisant remarquer qu’ «aucun ténor que l’on classe parmi les plus grands, Mario del Monaco, Giuseppe Di Stefano, Franco Corelli, ne chante dans le ton (toujours un demi-ton ou un ton en-dessous de la partition)… Je peux chanter Le Trouvère, Aïda ou Le Pays du sourire, Carmen, Les Huguenots et tout ça dans le ton ! Les Italiens transposent. Moi, je veux chanter dans le ton, c’est mon panache à moi.» Il rêvait de  rencontrer les dix meilleurs ténors italiens et de les prends un par un : «Alors on verra bien celui qui chante et ceux qui vocalisent.» Il ajoutait qu’il n’y avait eu que trois ténors en France : « Vezzani, Luccioni et…Poncet. » Cela ne relevait pas de la forfanterie car il ne donnait pas l’impression d’être imbu de sa personne. S’il était parfois d’une franchise peu diplomatique, il n’écrasait jamais ses partenaires. C’est ainsi qu’à Marseille, il encouragea un jeune baryton, nommé José Van Dam, d’un chaleureux «C’est bien, petit, continue!». La conscience qu’il avait de la nature exceptionnelle de sa voix l’obligeait, par honnêteté envers son public, à ne pas s’économiser et à répondre à son attente, avec une générosité jamais prise en défaut. Les auditeurs étaient sensibles à cette sincérité et succombaient au charme d’une voix naturelle, à l’émission saine, qui s’était mesurée aux grondements du Gave et aux espaces des cirques pyrénéens. Son timbre rond et coloré s’épanouissait sur une quinte aiguë éblouissante tant elle semblait atteinte sans effort. 

Séance d’autographes après le spectacle

Certes les puristes faisaient la fine bouche. Les censeurs n’ont pas manqué pour condamner ce goût pour la prouesse vocale, ce plaisir immédiat, si peu intellectuel. Ils ont cherché toutes les raisons pour dénigrer ce qu’ils considéraient comme la négation même de l’art.  Mais le public, surtout celui du «poulailler», jubilait et revenait chaque fois plus nombreux. Il oubliait le comédien inexistant, la petite taille parfois ridicule si elle était confrontée à certaines partenaires tenues de renoncer au moindre talon pour rester à sa hauteur (il mesurait 1,58m). Il ne lui échappait pas à ce public que cette voix était capable de nuances, de diminuendo et rinforzando sur le souffle, du meilleur aloi. Un spectateur de l’époque raconte: «Je me souviens de lui, campé sur ses jambes pour occuper tout l’espace de la scène, bien planté dans le plancher de l’opéra, en prise avec le sol lui même, un costume vert bouteille, chamois, marron, de hautes bottes en daim, à semelles rehaussées, poussant son “Asile héréditaire” avec fougue, hargne et rage, comme un défi au public, à l’histoire, à l’art du chant, à lui-même et aux très hautes notes qu’il était certain d’atteindre». Une indéniable bravoure sur laquelle notre époque jette parfois une oreille dédaigneuse. 

N’en déplaise aux grincheux, triomphes, ovations, adulation sans borne, débordements d’enthousiasme ont accompagné tout au long de sa carrière un ténor qui a su offrir beaucoup de bonheur à son public.