Jon Vickers 1926-2015

Jon Vickers était un ténor héroïque canadien dont la voix, au timbre unique, remarquable pour sa puissance et son aisance à passer de graves dignes d’un baryton à des aigus parfaitement maîtrisés, en fit notamment un interprète wagnérien idéal. 

Jonathan Stewart Vickers dit Jon Vickers naquit le 29 octobre 1926, à Prince Albert au Canada, dans une famille religieuse très stricte, son père étant prêcheur laïc dans l’église presbytérienne locale. Sixième d’une famille de huit enfants, il se rappella avoir participé à un concert de Noël à l’âge de cinq ans. Quoiqu’il chanta dès son enfance dans la chorale de son église, sa vocation pour l’art lyrique lui vint sur le tard. À la fin de ses études secondaires, sa voix d’alto s’était déjà transformée en celle d’un fort ténor. Mais il pensa d’abord devenir médecin, puis commença une carrière dans le commerce. En 1946, il devint gérant adjoint d’une succursale de grand magasin à Winnipeg, puis vendeur dans une quincaillerie. 

Ce n’est qu’en 1950, à 24 ans, qu’il s’essaya sérieusement au chant lyrique, décrochant rapidement une bourse pour étudier au Conservatoire Royal de Musique de Toronto. Dès le début de ses études, il commença à donner des concerts à travers le Canada, notamment dans des oratorios. On lui confia des premiers rôles dans des opérettes de Gilbert et Sullivan et de Victor Herbert. En 1954, il obtint son premier rôle lyrique, celui du Duc de Mantoue dans Rigoletto (Verdi) à la Canadian Opera Company. Néanmoins, les critiques furent encore mitigées, et ses revenus étant toujours très faibles, rendaient ses conditions de vie difficiles, d’autant qu’ayant déjà cinq enfants, il devait soutenir une famille nombreuse. Un temps, il hésita à abandonner, mais sa carrière internationale décolla finalement en 1957, lorsqu’il fit ses débuts à Covent Garden, avec un opéra alors très rarement joué: Les Troyens de Berlioz sous la direction de Rafael Kubelik. Le rôle qu’il devait assurer, Enée, était considéré par Vickers lui-même comme ayant été «écrit pour un ténor qui n’existe pas». Pourtant, le ténor inconnu triompha, et devint du jour au lendemain l’une des étoiles de Covent Garden. Il restera un Enée inoubliable. Peu après, il y chanta Don José dans Carmen et Riccardo dans Un Bal Masqué de Verdi. L’année suivante, il y campe Don Carlos (Verdi) dans la production de Luchino Visconti.

Jon Vickers

Ce fut le point de départ d’une carrière internationale, interprétant Siegmund à Bayreuth en 1958, rôle qu’il chantera l’année suivante à l’Opéra de Vienne, avant d’être engagé pour Aida, à l’Opéra de San Francisco.  

L’Opéra de Vienne et la Scala de Milan le réclamèrent bientôt et le Metropolitan de New-York se l’attacha en 1960. Le 22 janvier 1965, Vickers fit ses débuts à l’Opéra de Paris où il incarna Riccardo (Un bal masqué). Le ténor deviendra un habitué du Palais Garnier où il triomphera dans Parsifal en 1976 ou encore dans Otello en 1977. Otello est un rôle qu’il a profondément marqué de sa personalité comme en témoignent plusieurs enregistrements filmés, dont celui réalisé en studio à Berlin en 1974 sous la direction d’Herbert von Karajan, avec Mirella Freni. Vickers sera aussi un Néron d’anthologie dans le Couronnement de Poppée de Monteverdi en 1978 à Paris.

Jon Vickers dans Samson et Dalila, Médée avec callas, Sigmund, Paillasse, Les Troyens, Fidelio avec Sena Jurinac, Otello.

Même s’il donna à l’occasion des récitals au Canada, notamment à Toronto et lors de l’inauguration du Festival du printemps de Guelph 1969, Vickers fut plutôt absent des scènes lyriques canadiennes à l’époque où il était au sommet de sa carrière.

il partagea la scène de l’Opéra de Dallas avec Maria Callas, incarnant le Jason de sa Médée (Cherubini). En 1960, il fit ses débuts au Met en Canio dans Paillasse (Leoncavallo). La même année, il débuta dans le Fidelio de Beethoven en Florestan à la Scala, sous la direction de Karajan, avec Birgit Nilsson. Un an plus tard, il fit le premier enregistrement de l’un de ses plus grands rôles, Otello de Verdi, avec Tito Gobbi et Léonie Rysanek. En 1962, il donna son premier Samson et Dalila (Saint-Saëns), dans un enregistrement dirigé par Georges Prêtre. En 1964, il revint à Bayreuth pour Parsifal. Deux ans plus tard, il débuta à Salzbourg en Don José, Carmen étant campée par Grace Bumbry et Micaëla par Mirella Freni. La même année, il s’essaya également avec succès au répertoire russe, enregistrant Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch (Sergei), puis La Dame de pique de Tchaïkovsky l’année suivante (Hermann).

Il participa au festival de Pâques de Salzbourg en 1966, 1967 où il fut un magnifique Siegmund dans Die Walküre et au Festival de Bayreuth sous la direction de Herbert von Karajan à la tête du Berliner Philharmoniker avec une non moins magnifique Gundula Janowitz dans le rôle de Sieglinde. Il fut considéré par certains comme le meilleur interprète de ce rôle au monde.

Jon Vickers et Herbert Von Karajan en répétition pour la mise en scène de Die Walküre
Deux rares images de la légendaire représentation de Die Walküre, au festival de Salzbourg 1967 dirigée par Karajan, avec Jon Vickers dans le rôle de Sigmund et Gundula Janowitz dans celui de Sieglinde.

En 1973, il donna deux de ses performances les plus inoubliables: un Tristan et Isolde avec Birgit Nilsson aux Chorégies d’Orange sous la direction de Karl Böhm, et Peter Grimes (Britten) au Met. Benjamin Britten, présent dans le public, désavoua totalement sa vision du personnage (Vickers va jusqu’à changer le texte), mais le public et la critique restèrent sous le charme, et son interprétation intense et nuancée du pêcheur meurtrier a fait date. Désavoué par le compositeur pour «sa crudité réaliste et sa brutalité»,  son art ambigu, entre virilité et poésie, il fut admiré par Peter Pears, créateur du rôle et compagnon de Britten. L’intégrale enregistrée en 1978 avec Colin Davis (Philips) a marqué la discographie. L’année suivante, le public français le revit à Orange pour deux occasions, en Hérode face à la Salomé (Strauss) de Léonie Rysanek, et en Pollione face à la Norma (Bellini) de Montserrat Caballé. La même année, non content d’être autant reconnu pour ses incursions dans les répertoires britannique, français, italien, russe et allemand, il chanta Luca dans Jenufa de Janacek.

Vickers dans Peter Grimes de Britten

Au Canada, certaines apparitions retentissantes peuvent être mentionnées, telle son interprétation d’Otello lors de quatre représentations à Montréal en juillet 1967 au Festival mondial d’Expo 67 avec la soprano Régine Crespin et l’Orchestre symphonique de Montréal. Il chanta le premier acte de Die Walküre à l’occasion des manifestations inaugurales du Centre national des arts à Ottawa, le 10 juin 1969. Les 4, 6 et 8 mai 1974, il reprit le rôle du Choeur masculin dans la production de The Rape of Lucretia de Britten au Festival du printemps de Guelph. À Toronto, en novembre de la même année, il chanta des extraits d’opéras avec la soprano Birgit Nilsson et le Toronto Symphony, sous la direction de Zubin Mehta lors d’une soirée intitulée «Concert de rêve», à Montréal. Il tint le rôle de Tristan pour les cinq représentations de Tristan und Isolde avec l’Opéra du Québec en mai 1975, et fut le présentateur de cette production lors de sa télédiffusion à la Société Radio-Canada (CBC, Canadian Broadcasting Corporation) le 9 février 1977. 

En 1977, il effectua une tournée de huit villes de la Saskatchewan avec son accompagnateur Peter Schaaf, tournée dont le point culminant fut un récital dans sa ville natale de Prince Albert, à l’église où son père avait été pasteur dans ses dernières années et où lui-même avait été choriste dans son enfance. Le programme incluait des extraits de Samson de Haendel, Die Walküre, Hugh the Drover de Vaughan Williams et Peter Grimes.

Il chanta pour la première fois en public le cycle de lieder Die Winterreise de Schubert au Festival du printemps de Guelph, le 9 mai 1979. Il revint au Canada en août pour chanter aux funérailles de l’ancien premier ministre John Diefenbaker à la cathédrale Christ Church d’Ottawa. Il chanta Winterreise au Roy Thomson Hall devant une salle comble en 1983 et présenta des récitals à Prince Albert et à Vancouver en 1984. Lors du Festival international de Toronto en 1984, il se produisit dans Die Walküre et Peter Grimes avec le Metropolitan Opera en tournée. En 1985 et 1988, il chanta dans des concerts avec l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo, incluant des actes complets de Die Walküre et de Parsifal. En 1987, Vickers revint chanter au Roy Thomson Hall pour le concert du centenaire du Royal Conservatory of Music de Toronto, et plus tard au Festival du printemps de Guelph. Afin de consacrer plus de temps à sa famille, Vickers limita ses engagements à soixante-cinq par an après 1966. 

Vickers dans Tristan, à gauche avec Roberta Knie en 1975; à droite avec janis Martin en 1982
Vickers dans Parsifal en 1986

Le Festival d’Orange fit, lui aussi, un accueil enthousiaste au ténor qui incarna Hérode dans la Salomé de Richard Strauss comme Florestan dans le Fidelio de Beethoven, un personnage où il excellait. En 1973, Vickers triompha aux Chorégies dans Tristan und Isolde où il eut pour partenaire la grande Birgit Nilsson.

Vickers avec Grace Bumbry dans Samson et Dalila en 1965

Refusant de se laisser enfermer dans un type de rôle, Jon Vickers ne s’est jamais reconnu comme heldentenor wagnérien bien qu’il en soit l’un des plus beaux représentants. Ses convictions religieuses l’empêcheront d’ailleurs d’aborder certains opéras de Wagner, comme Tannhäuser ou Siegfried, qu’il juge trop païens. Non content de passer du vérisme italien à l’opéra français, de Wagner à l’opéra russe, il chanta aussi Janacek (Laca, dans Jenufa), Stravinsky (Tom Rakewell, du Rake’s Progress) ou l’opéra anglais  (Peter Grimes).

Vickers inclut un certain nombre d’oeuvres canadiennes dans ses récitals. Il se fit le défenseur des mélodies de Bernard Naylor, et déclara : «J’adore les mélodies de Naylor… Je ne crois pas que le monde soit vraiment prêt pour ces mélodies mais un jour son tour viendra» (Music, novembre-décembre 1986). Il reçut une critique favorable pour son interprétation des Six Medieval Love Songs de Jean Coulthard (Globe and Mail, Toronto, 25 avril 1987); il avait enregistré ces dernières et d’autres mélodies canadiennes pour Centredisques en 1985.

A l’orée des années 1980, la voix de Vickers commença à perdre de sa superbe. L’homme, d’une grande exigence, a toujours donné le meilleur de lui-même, se concentrant sur une cinquantaine de représentations par an. Pour lui, l’art n’est pas un divertissement mais un lieu sacré où l’artiste se doit de transcender le génie des compositeurs. Son caractère colérique et intransigeant lui valut des brouilles et ruptures retentissantes. Jon Vickers est connu pour son intransigeance. Il lui arriva de quitter des productions s’il estimait que le travail de ses collègues n’était pas à la hauteur, et il refusa les rôles qu’il jugeait immoraux en raison d’une foi chrétienne chevillée au corps. Il fut le seul qui pouvait se permettre d’apostropher un spectateur, au milieu du troisième acte de Tristan, pour lui demander d’arrêter de tousser!

Portraits de Jon Vickers

Jon Vickers commença à ralentir son activité prodigieuse à partir des années 80, se recentrant sur le récital. En 1987, le Met, où il est apparu pendant 22 saisons dans 277 représentations et 17 rôles, l’accueillit une dernière fois dans Samson et Dalila, toujours impressionnant malgré l’amenuisement des moyens. Denver sera la dernière ville dans laquelle il chanta un opéra. Dix ans plus tard, à Montréal, en 1998, c’est en tant que récitant qu’il fit ses adieux définitifs à la scène dans le mélodrame de Richard Strauss Enoch Arden.

Il fut longtemps propriétaire d’une ferme en Ontario et en assurait lui-même la bonne marche entre ses engagements, cela afin de garder un contact avec des réalités extérieures au monde lyrique. En 1973, il s’est toutefois établi aux Bermudes. 

De 1960 à 1970, le grand ténor va enregistrer en studio des versions de référence de ses meilleurs rôles : Otello avec Tullio Serafin (RCA), Aida avec Georg Solti (Decca), Fidelio avec Otto Klemperer, Samson et Dalila avec Georges Prêtre, Carmen avec Rafael Frühbeck de Burgos (EMI), Les Troyens avec Colin Davis (Philips), La Walkyrie avec Erich Leinsdorf (Decca) puis Herbert von Karajan dans son très célèbre Ring (Deutsche Grammophon). Sans oublier Don Carlo avec Carlo Maria Giulini (Myto), Medea avec Maria Callas (Melodram), et Parsifal avec Hans Knappertsbusch (Melodram).

C’est en 1979, à l’âge de 53 ans, que Vickers avait décidé d’aborder Winterreise (avec Richard Woitach au Guelph Spring Festival). Il allait le chanter à travers le monde pendant une dizaine d’années, alors que sa carrière d’opéra se terminait. C’est après le concert du 16 février 1983 au Théâtre des Champs-Elysées que Pathé Marconi EMI décida de graver cette interprétation exceptionnelle, en studio salle Wagram du 9 au 13 juillet suivant. 

Jon Vickers fut honoré par plusieurs universités canadiennes. Il reçu les titres suivants : Docteur en Droit honoris causa (Saskatchewan 1963),
Docteur en Musique honoris causa (Guelph 1977), 
Docteur en Musique honoris causa (Laval 1978), 
Docteur en Droit honoris causa (Queen’s 1984), 
Docteur ès Lettres honoris causa (McMaster 1985), 
Docteur en Musique honoris causa (Toronto 1986), 
Docteur en Musique honoris causa (Windsor 1989).

Jon Vickers fut nommé compagnon de l’Ordre du Canada en 1968 et mérita en 1975 un Prix Molson qui lui fut remis à Ottawa le 21 juin 1976. À l’étranger, il remporta l’Evening Standard Award en 1978 pour son interprétation du rôle de Tristan qualifié de «réalisation la plus remarquable à l’opéra», et fut élu à l’Academy of Vocal Arts Hall of Fame for Great American Singers en 1985. Il revint au Canada en 1986 donnant des conférences sur Dichterliebe, Winterreise et Peter Grimes dans des salles plus que combles d’étudiants et de mélomanes. En juillet 1991, il donna également une série de trois conférences sur «La contribution de la musique dans la progression de la civilisation» pour le Royal Conservatory of Music de Toronto. 

Vickers prit sa retraite en 1988. Il est décédé le vendredi 10 juillet 2015 à l’âge de 88 ans dans sa maison de Toronto (Ontario),  après une longue lutte contre la maladie d’Alzheimer. Son épouse, Henrietta, est décédée en 1991. Une sœur et cinq enfants lui ont survécu.

Un article du Newsweek (15 mars 1976) traitant des plus grands ténors du monde a dépeint Vickers comme «un Canadien austère et méditatif… mû par une conception protestante du labeur… Il chante d’une voix robuste, avec la même indifférence méprisante pour les frontières musicales et les frontières nationales et une volonté ardente de défier les vilains du répertoire… Le son de sa voix musclée et infatigable est grêle et presque balafré, comme s’il avait été taillé à coups de pic dans une carrière canadienne. Mais c’est une voix qu’il s’est façonnée lui-même et dont les imperfections mêmes, humaines et personnelles, sont en quelque sorte une compensation. Ce qu’il exprime, avec une concentration acharnée, c’est une profonde sensibilité dramatique». Will Crutchfield déclara dans le New-York Times(30 mars 1987) qu’à l’âge de 60 ans, Vickers «peut rendre des phrases longues et soutenues avec une voix pleine de force dans les fa, les sol et les la aigus, sans effort ou fatigue apparente, et il peut l’atténuer… sans que la voix y perde de sa substance. Ce qui n’est pas surprenant, car M. Vickers possède une voix colossale et n’essaie pas d’en démontrer l’amplitude.»

«Meilleur Otello du siècle», «le seul ténor capable d’interpréter Tristan»... les qualificatifs dithyrambiques ne manquèrent pas.  Si sa voix, au timbre très particulier, couleur d’airain, n’a pas le brio des ténors italiens mais, sombre et puissante et puissante dans les aigus (au moins jusqu’au si bémol), elle impressionne par la force de son rayonnement, sa passion et son expressivité. Avec sa voix d’une puissance extraordinaire associée à une grande souplesse et une grande délicatesse, avec une carrure d’armoire à glace et un sens dramatique inné,  un charisme et une présence scénique hors normes, Jon Vickers avait une prédilection pour les personnages tourmentés, inquiets, et fut de fait le ténor héroïque (heldentenor) le plus demandé des années 1960, en fait pour les rôles souvent considérés comme inchantables pour un ténor normalement constitué. Ce qui ne l’empêchait pas non plus d’interpréter magnifiquement le répertoire italien ou les Lieder. Sa technique, assise sur une énorme réserve de souffle et de puissance, lui permettait de toujours garder une expression dramatique particulièrement fouillée, où alternaient des forte et des pianissimi étonnants.

La biographie, en anglais, publiée en 1999 par Jeannie Williams (Jon Vickers. A Hero’s Life, Northeastern University Press, non traduit), éclaire le parcours d’un artiste singulier, à la profession de foi aussi sincère que paradoxale: «Ma carrière n’était pas ma raison de vivre, ma famille a toujours eu la première place.»