Lauritz Melchior 1890-1973

Ténor danois naturalisé américain, Lauritz Melchior fut le plus grand «heldentenor» wagnérien du XXème siècle. Il reste pour la postérité un Siegmund, un Siegfried et un Tristan inégalables. 

Lauritz Melchior est né Lebrecht Hommel le 20 mars 1890 à Copenhague. Son père était le recteur d’une école privée pour garçons à Copenhague. Le jeune Lauritz commença à chanter tôt, quand un professeur de chant qui logeait dans la maison familiale a donné à tous les enfants des cours de chant. Il chanta également comme soprano dans une chorale d’église à Copenhague et commença des cours de chant formels en 1908 avec Paul Bang. 

Melchior adolescent

Comme souvent chez les grands ténors héroïques (comme Jean de Reszké ou Ramón Vinay), c’est dans la tessiture de baryton que le jeune Lauritz Melchior suivit sa formation. À l’âge de 21 ans, Melchior entra à l’École royale d’opéra du Danemark et après avoir chanté le rôle de Germont père dans Traviata en 1912 avec la petite compagnie de tournée Zwicki et Stagel Opera, il fit ses débuts officiels en 1913 dans Silvio (I Pagliacci) avec le Royal Danish Opera. Pendant quelques années il chantera au sein de cette compagnie, toujours des rôles de baryton ou de basse, d’abord des emplois secondaires puis peu à peu des rôles principaux.

Portraits de Lauritz Melchior

Jusqu’à ce qu’un soir, lors d’une représentation de Il Trovatore (Verdi), Melchior se permit de soutenir une soprano malade en poussant un superbe contre ut dans le duo Leonora-di Luna de l’acte IV. La contralto américaine Mme Charles Cahier qui chantait le rôle d’Azucena dans ce spectacle fut fortement impressionnée, car les contre ut sont plutôt rares chez les barytons; elle s’autorisa à donner des conseils à son jeune collègue lui expliquant qu’il n’était pas baryton mais un ténor dont la voix était encore comme couverte. Elle écrivit même au Royal Opera en demandant que Melchior reçoive un congé sabbatique et une allocation pour réétudier sa voix.

Il le fit entre 1917 et 1918, en suivant les leçons du ténor danois Vilhelm Herold (1865–1937) qui avait connu son heure de gloire en tant que heldentenor wagnérien en Angleterre et aux États-unis au tout début du siècle (de 1900 à 1915). Ce fut le tournant de sa carrière. Sa voix de baryton aigu fut rééduquée de manière à développer une capacité à chanter les notes aiguës des ténors tout en conservant les notes de baryton inférieur.

Métamorphosé, Melchior put se présenter au public pour un second début de carrière, toujours au Royal Opera de Copenhague mais dans l’un des rôles les plus éprouvants du répertoire wagnérien: Tannhäuser. Le tournant était-il trop précoce? Le fait est que le succès ne fut pas vraiment au rendez-vous. Copenhague fera toutefois confiance à son jeune artiste, lui proposant, coup sur coup, Canio (I Pagliacci) et Samson (Samson et Dalila).

Lors d’un voyage en Angleterre, Guglielmo Marconi (1874-1937), célèbre pionnier de la radio, l’entendit en concert, et décida de lui proposer l’une des premières retransmissions radio de l’histoire musicale. Le hasard faisant parfois bien les choses, cette retransmission suscita l’intérêt d’un auditeur fortuné, l’écrivain Sir Hugh Seymour Walpole (1884-1941), par ailleurs wagnérien passionné. C’est lui qui offrit à Melchior l’aide financière et le soutien moral dont il avait besoin pour peaufiner son travail, lui permettant de côtoyer les meilleurs professeurs de l’époque sans que l’urgence de gagner sa vie ne vienne compromettre sa rééducation et la maturation nécessaires à cette transformation profonde. 

Lauritz Melchior et Siegfried Wagner (assis à gauche), le fils du compositeur, vers 1925. Melchior chanta à Bayreuth jusqu’en 1931.
Cosima Wagner, fille de Franz Liszt
et de Marie d’Agoult,

seconde femme de Richard Wagner
dont elle maintint le culte
pendant un demi-siècle
au festival de Bayreuth.

Walpole lui permit d’auditionner avec succès en 1923 devant Siegfried Wagner (fils de Richard Wagner et petit-fils de Franz Liszt) et sa mère Cosima, veuve de Richard Wagner. Ils prévoyaient la réouverture du Festival Wagner à Bayreuth, qui avait été réduit au silence pendant dix ans lors de la Première Guerre mondiale. Cosima elle-même entraîna Melchior dans la mise en scène et le jeu, lui fournissant un lien direct avec les intentions du compositeur. Il fit ses débuts à Bayreuth en 1924 dans le rôle de Parsifal et continua par la suite à y jouer les premiers rôles. Les performances légendaires de 1930 de Tristan und Isolde à Bayreuth sous la direction d’Arturo Toscanini ont suscité les éloges de ce dernier, le surnommant “Tristanissimo”. Melchior et Walpole se sont impliqués dans une relation intime de six ans qui dura jusqu’à ce que Walpole rencontre en 1926 Harold Cheevers, un ancien policier marié. Cheevers et Walpole sont restés en couple jusqu’à la mort de Walpole en 1941. Les détails du journal de Walpole expriment la jalousie envers ceux qui se disputaient l’attention de Melchior. Lorsque la relation avec Walpole s’est détériorée, Melchior a rencontré un marin marchand, Emil Opffer, un homme qu’il partageait avec son ami, le poète américain Hart Crane. Melchoir s’est marié deux fois, mais ses liaisons homosexuelles sont bien établies

Les débuts de Melchior à Bayreuth lui ouvrirent la voie à plusieurs autres apparitions comme un concert Wagner avec Frida Leider à Berlin en 1923. A cette époque, plusieurs disques acoustiques ont été gravés par Polydor. Il chanta ensuite un premier Siegmund à Covent Garden (mai 1924). Cette fois, le succès fut immédiat et considérable, et ce sont alors les portes du Metropolitan de New-York qui s’ouvrirent pour lui. Il y chanta Tannhäuser aux côtés de Maria Jeritza, Friedrich Schorr, Karin Branzell et Michael Bohnen sous la direction d’Artur Bodanzky. Bien qu’il n’ait pas été critiqué négativement, il y eut peu d’enthousiasme suscité par ces débuts. Dans sa première saison au Met, Melchior n’a chanté que huit fois et une seule fois lors de la deuxième saison.

Melchior fut à nouveau présent à Bayreuth en 1925. Il chanta notamment Parsifal en présence du nouveau chancelier Adolf Hitler, qui était l’invité de Winifred Wagner. Selon Walpole, assis dans la loge de Winifred à côté du Führer, «les larmes coulaient sur les joues d’Hitler» pendant que Melchior chantait. 

Pour enrichir son répertoire et acquérir plus d’expérience scénique, il accepta un engagement à l’Opéra d’État de Hambourg, où il incarna Lohengrin, Otello, Radames (Aida) et Jean van Leyden (Le prophète). Il chanta également régulièrement dans d’autres grands théâtres musicaux allemands, comme les opéras d’État de Berlin et de Munich afin de continuer le rodage de ses emplois de ténor, en évitant de brûler les étapes. Chance ou intelligence de l’artiste, il alterna des rôles allemands et italiens, Lohengrin et Otello, Florestan et Radamès, apprenant ainsi à garder la souplesse qui trop souvent fera défaut à ceux qui, d’emblée et trop tôt, se seront spécialisés dans les rôles uniquement wagnériens, fatiguant leur instrument, raidissant leur souffle, modifiant leur timbre.

Melchior et Lotte Lehmann

Fort de ces nouvelles expériences, de cet entraînement physique nécessaire à la santé vocale pour qui veut ne pas se brûler les ailes trop tôt dans Wagner, Melchior repartit tenter sa chance à New-York. Il préféra quitter l’Allemagne en 1939 après avoir laissé ses chiens de chasse attaquer des «visiteurs» de la Gestapo, laissant la place libre au seul Max Lorentz. Cette fois, il fit sa véritable percée au Met en se produisant dans Tristan und Isolde le 20 mars 1929. La suite est bien connue. Il deviendra l’objet d’un culte presque fanatique en Amérique et ce sera dès lors une série ininterrompue de productions aujourd’hui restées dans la légende du chant wagnérien, pour la plupart heureusement sauvegardées et fréquemment rééditées. Il donnera au Met 519 représentations de rôles wagnériens entre 1926 et 1950. Il chantera tout au long de sa carrière plus de 229 fois le rôle de Tristan!

Melchior dans ses rôles wagnériens. En haut avec Kirsten Flagstad (à gauche) et avec Marjorie Lawrence (au centre) qui, paralysée par la polio, chante assise.
Lauritz Melchior dans le rôle de Tannhäuser
Kirsten Flagstad et Lauritz Melchior dans Tristan et Isode à Covent Garden en 1937

Melchior chanta à Covent Garden de 1924 à 1939, notamment Otello aux côtés de la Desdémone de Viorica Ursuleac ainsi que Florestan, en plus du répertoire wagnérien. Toujours à Covent Garden, en 1932, il chanta aux côtés de la soprano populaire Florence Easton dans Siegfried pour la seule fois où ils se produisirent ensemble. D’autres grandes maisons d’opéra purent aussi l’applaudir: Buenos Aires (Teatro Colón) (1931–1943), Opéra de San Francisco (1934–1945) et Opéra de Chicago (1934–1945) où il chanta sur scène pour la dernière fois dans Lohengrin le 2 février 1950.

Il atteint le zénith de sa carrière dans les années 1930, où il se partagea entre le Metropolitan Opera et le Staatsoper de Vienne (Autriche). À cette époque, il était considéré comme le plus grand ténor wagnérien de son temps. Pour beaucoup de critiques musicaux, sa facilité d’émission et la vigueur sensationnelle de sa voix n’ont jamais été dépassées.  Parmi ses partenaires les plus notables il faut citer les sopranos Frida Leider, Lotte Lehmann, Helen Traubel, Marjorie Lawrence, Elisabeth Rethberg et surtout Kirsten Flagstad avec laquelle il forma un inoubliable couple de légende. Toutefois, s’ils formèrent un couple mythique sur scène il arrivait aux deux artistes de ne tellement plus pouvoir se supporter qu’ils n’échangeaient pas un seul mot en dehors de la scène. Enfin, Melchior travailla avec les plus grands chefs comme Felix Weingartner, Bruno Walter, Wilhelm Furtwängler, Fritz Reiner, Sir Thomas Beecham, Arturo Toscanini, Erich Leinsdorf, George Szell et Otto Klemperer. 

Lauritz Melchior et ses enfants

Peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale, il émigra aux États-Unis avec sa femme d’origine allemande, s’installant en Californie, où il est apparu dans cinq comédies musicales filmées entre 1944 et 1952, principalement dans des rôles quelque peu ringards. Il se produisit fréquemment à la radio et à la télévision, En 1947, sa main et ses empreintes de pas ont été immortalisées dans du ciment devant le Grauman’s Chinese Theatre à Hollywood. Bien que méconnu du jeune public d’aujourd’hui, il était le ténor wagnérien le plus célèbre de son époque. Des enregistrements historiques témoignent de sa grandeur en tant que Heldentenor.

De 1946 à 1949, Melchior partit en tournée mondiale avec son chef personnel Ezra Rachlin. Leur visite au Danemark fut particulièrement remarquée car ils étaient les invités du roi Frédéric IX, fervent mélomane et disposant de sa propre salle de concert dans son palais. En 1952, Melchior se produisit au Palace Theatre de New-York, à la suite de la populaire Judy Garland, après y avoir établi un engagement qui dura dix-neuf semaines. Il participa également au tournage de cinq films entre 1945 et 1953, dont Thrill of a Romance avec Esther Willams (MGM, 1945), dans lequel il semblait jouer son propre rôle: un vieux chanteur danois amateur de bonne chère installée en Californie; et aussi Luxury Liner (1947), The Stars are singing (1952). Après une retraite officieuse vers 1955, Melchior fit des apparitions de chant sporadiques.

Melchior et son épouse

En 1960, il chanta encore pour célébrer son soixante-dixième anniversaire, à Copenhague, avec le rôle de Siegmund dans le premier acte de La Walkyrie pour le roi du Danemark, en privé. L’énergie et la splendeur de ses illustres appels «Wälse!» étaient, semble-t-il, intactes.  Dans les années 1960, il fit au moins une apparition à la télévision dans The Danny Thomas Show, où il chanta avec Shirley Jones le rôle de son père, pour l’aider à entrer dans le show business. À l’été 1972, Melchior dirigea l’ Orchestre de l’Opéra de San Francisco dans le cadre de la célébration du 50ème anniversaire de la compagnie. Ce fut l’une de ses dernières apparitions publiques. Victime de vol le 18 juin 1957, trois hommes (Richard McFall, Wayne Burke et Alfred J.Pope) forcèrent son domicile de Los Angeles et ligotèrent Melchior, sa femme et deux domestiques avant de s’enfuir avec un butin estimée à 100000 $ en espèces, bijoux, fourrures et autres biens personnels. Les trois voleurs avaient été informés des objets de valeur par un ancien chauffeur de Melchior, Louis J. Spivak, qui devait recevoir un tiers du vol. 

De gauche à droite: la soprano Regina Resnik, Melhior, son épouse et le ténor Jan Peerce lors d’une réception de gala au Met.

À la fin des années 1960, il créa un fonds par le biais de la Juilliard School pour la formation de jeunes chanteurs, appelé «Fondation Lauritz Melchior Heldentenor», dans le but de contribuer à la recherche et à la formation de «heldentenoren» (ténors héroïques) dans son genre, un genre déjà bien raréfié à l’époque. L’entreprise était généreuse, mais un peu folle: il s’agissait d’arrêter le temps, de refuser d’admettre que le ténor wagnérien au souffle de forge et à la carcasse de géant était un spécimen en voie de disparition, que Wagner était désormais condamné à être chanté par des humains normaux (ou presque). Les responsables de la fondation, ont admis que depuis une dizaine d’années, ils n’ont travaillé qu’à perpétuer le souvenir du grand homme, à gérer sa discographie, à classer ses photos mais point de nouvelles perles rares. «Si l’on n’agit pas, le Heldentenor va s’éteindre, comme l’oiseau dodo», disait Melchior. Et de fait, en 2010, la fondation mit la clé sous la porte car il n’y eut pas eu de nouveau Melchior et que les cadres de la fondation ont atteint la limite d’âge. Le fond de la fondation fut légué (1,1 milliards de dollars, tout de même) au Metropolitan Opera de New-York. 

Melchior s’est marié trois fois. Ses deux premiers mariages se terminèrent par le décès de ses épouses; le troisième par un divorce. Melchior a épousé Maria Hacker le 26 mai 1925, décédée en 1963. Ils eurent deux enfants. Il épousa en 1964 Mary Markham, son ancienne secrétaire.

Il reçut de nombreuses décorations de différentes nations et détenait le titre de “Singer To The Royal Court” (Kammersanger) au Danemark. Il a reçu la Croix de Commandeur de Dannebrog, était Commandeur de la Rose Blanche de Finlande et était membre de la Légion d’honneur française. Ses empreintes (taille 13,5) sont les plus grandes sur le parvis du Grauman’s Chinese Theatre.

Lauritz Melchior et son épouse Maria Hacker
Pierre tombale de
Lauritz Melchior
et Maria Hacker

Citoyen américain depuis 1947, Melchior est décédé à Santa Monica, Californie, le 18 mars 1973, deux jours avant son 83e anniversaire. Il repose au cimetière Assistens Kirkegaard à Copenhague.

Son fils, Jørgen Melchior (né en 1917), héros décoré de la Seconde Guerre mondiale, auteur et producteur de films, scénariste et réalisateur a écrit une biographie de son père et a mené pendant des années une bataille juridique pour récupérer le domaine familial de Chossewitz en Allemagne, situé à huit kilomètres de la frontière avec la Pologne et qui avait été confisqué après la guerre par la dictature communiste d’Allemagne de l’Est. Lauritz, qui a légué Chossewitz à son fils, y avait passé des étés idylliques. La famille avait loué la propriété en 1932, l’achetant finalement en 1938. Le domaine au bord du lac a récemment été mis en vente sans mention de son ancien propriétaire. Le gouvernement est-allemand avait utilisé le domaine comme maison de convalescence (Erholungsheim) pour les travailleurs des chemins de fer nationaux, et il a ensuite servi d’auberge dirigée par Norbert Krause, qui a loué la propriété délabrée au gouvernement allemand. Il a exposé des souvenirs de Lauritz Melchior et accroché des photos et des peintures du ténor en costumes de théâtre, faisant la promotion de l’auberge comme lieu où les invités pouvaient passer une nuit dans l’ancienne chambre du grand interprète. Le manoir a ensuite été rénové en 2007 avant d’être à nouveau proposé à la vente. Aujourd’hui restauré, il semble peu probable qu’il revienne un jour aux descendants du ténor.

En haut, le domaine de Chossewitz à l’époque de Melchior, confisqué en 1945 par le régime d’Allemagne de l’Est. En bas l’état actuel de la maison.

Melchior et ses chiens de chasse

Melchior dans Lohengrin

Lauritz Melchior fut un phénomène vocal qui possédait une voix d’une force et d’une portée étonnantes. Le colosse qu’il était, débordait d’énergie mais était aussi capable du plus extrême raffinement dans ses interprétations. Il incarne toujours un âge d’or du chant wagnérien aujourd’hui révolu. Par son intelligence musicale, sa diction, ses aigus d’airain, sa vaillance quasi surhumaine, Lauritz Melchior demeure pour beaucoup le Heldentenor absolu. Dans Lohengrin, Walther et Parsifal, d’autres chanteurs, plus légers, plus italianisants d’une certaine manière, pouvaient faire aussi bien. Franz Volker (1899-1963) fut ainsi un Lohengrin sans doute aussi génial que Melchior, de même que Thill avant lui, avec leurs aigus faciles, et ce nécessaire bronze dans la voix. Mais dans les plus redoutables Tannhäuser, Siegfried et Tristan en revanche, il fut simplement inégalable, proposant un mélange inouï de puissance, d’endurance et de morbidezza toute italienne. Ici, les chiffres parlent d’eux-mêmes: André Tubeuf, dans la notice du CD paru chez EMI Références (récital Wagner), aligne les nombres de représentations : 229 fois Tristan, 188 fois Siegmund, 144 Tannhäuser, 128 fois Siegfried de l’opéra du même nom, et 107 fois celui du Crépuscule. C’est souligner la longévité exceptionnelle d’une telle carrière. Quel autre interprète ayant chanté plus de 200 fois Tristan peut se targuer d’avoir gardé jusqu’à 60 ans un timbre si frais, un souffle si tenu, un vibrato si naturel? Jusqu’en ce 2 février 1950, date de ses adieux officiels (en Lohengrin), Lauritz Melchior aura sans interruption chanté ces rôles écrasants sur toutes les plus grandes scènes du monde.

Cette malléabilité vocale ne fut possible que parce que l’artiste avait su ne pas précipiter les étapes de son évolution. Certes, son gabarit de géant pouvait le prédisposer à de tels exploits, mais il fallut la prudence et la (relative) lenteur favorisée par les aléas de son parcours singulier (d’abord baryton, puis premières expériences en tant que ténor mais au succès mitigé, l’incitant à reprendre encore le travail). Ainsi, les ressources physiques nécessaires à une telle endurance n’ont pas été brusquées, elles ont pu se mettre en place de manière progressive et préserver cette italianité de base qui donnait tant de souplesse à son chant, son adaptabilité, sa morbidezza, son sens du phrasé, de la cantilène, et un legato nécessaire pourtant souvent mis à mal par les poussées héroïques. Cette italianité donc associée à sa formation de baryton donnant une assise profonde qui est bien plus qu’une simple ressource en notes graves, semblent être les ingrédients du succès et de la longévité de Lauritz Melchior. On ne peut dès lors qu’acquiescer à son idée selon laquelle on ne naît pas ténor wagnérien, mais qu’on le devient, au sens où il faut se créer, par le travail et la patience, les moyens vocaux et surtout physiques nécessaires à ces rôles. Certes, tel ou tel chanteur peut en avoir, d’emblée, naturellement, les capacités physiques, mais s’il veut pouvoir en profiter sur le long terme, le corps doit apprendre à soutenir tous ces efforts sans en pâtir, sans risquer les surtensions fatales au chant. Et ces évolutions physiques ne peuvent se faire que sur la longueur, le gosier seul n’étant qu’un élément nécessaire et bien insuffisant. C’est d’ailleurs pour cela qu’il créa la Fondation Lauritz Melchior, pour aider les jeunes chanteurs à prendre le temps nécessaire à cette évolution avant de se lancer dans le répertoire wagnérien.

Selon Jean-Jacques Groleau, «outre le phénomène purement incroyable de la longévité de cette voix (phénomène qui tient certainement autant à la nature de l’homme qu’à sa fabuleuse technique vocale), c’est avant tout la beauté de son chant qui marque l’auditeur. De fait, Melchior est l’antithèse absolue du chant brutal et forcé que l’on considère trop souvent comme la seule manière de chanter Wagner, n’en déplaise à Cosima qui pensait que le chant haché était plus proche des volontés du compositeur!) Souplesse, phrasé, vibrato naturel, couleurs: son troisième acte de Tristan est à cet égard irremplaçable.