Eleanor Steber 1914-1990

Eleanor Steber fut l’une des sopranos les plus importantes des États-Unis dans les années 1940 et 1950, avec une voix d’une polyvalence exceptionnelle. Reconnue pour sa riche voix de soprano et sa grande maîtrise technique, elle s’illustra en particulier dans les opéras de Mozart, mais également ceux de Wagner, Richard Strauss et Verdi.

Eleanor Steber

Eleanor Steber est née à Wheeling, Virginie-Occidentale le 17 juillet 1914. Elle était la fille de William Charles Steber (1888–1966) et d’Ida Amelia, née Nolte (1885–1985). Elle avait deux frères et sœurs plus jeunes, William Charles Steber Jr. (1917–2002) et Lucile Steber Leslie (1918–1999). Elle fut élevée dans une famille de musiciens. Après avoir reçu de sa mère, qui était une chanteuse amateur accomplie, ses premiers cours de piano et de chant, elle fit ses études musicales au New England Conservatory de Boston avec l’intention à l’origine de se spécialiser en piano, mais son professeur de chant, William Whitney, la persuada de se concentrer sur le chant.  Puis elle se rendit à New-York afin de prendre des leçons avec Paul Althouse (1889-1954). Althouse fut un ténor américain, d’abord lyrique puis dramatique. Il se retira de la scène en 1945, se consacrant à l’enseignement. Il eut aussi pour élèves Richard Tucker, Astrid Varnay, Margaret Schaper et Leopold Simoneau.

Paul Althouse

Elle fit ses débuts en 1936, au Commonwealth Opera de Boston, dans le rôle de Senta  (Le Vaisseau fantôme de Wagner). Après avoir gagné en 1940 le concours «Met Auditions of the Air», elle se produisit pour la première fois au Metropolitan Opera de New-York le 7 décembre 1940 dans le rôle de Sophie du Chevalier à la rose (Richard Strauss) sous la direction d’Erich Leinsdorf (qu’elle appelait son «ange gardien»). Elle donnera dans ce théâtre, jusqu’en 1966, 427 représentations dans 33 rôles différents. Le 11 décembre 1941, Eleanor Steber interprèta dans la nouvelle production de la Flûte enchantée du Met le rôle de la première dame, aux côtés de la Pamina de Jarmila Novotna et sous la direction de Bruno Walter. Ce dernier la remarqua, et lui proposa de chanter le rôle de la comtesse des Noces de Figaro (Mozart) lors de la reprise de cet opéra le 16 décembre 1942, avec Ezio Pinza dans le rôle-titre. Steber donnera sur la scène du Met 55 représentations de ce rôle. Elle considérait Bruno Walter comme son «parrain musical».

Steber, à droite avec
la grande Lilli Lehmann, au centre.

En 1943, à l’époque où elle chantait Sophie avec la maréchale de Lilli Lehmann, Steber assista au concert annuel de Lehmann à l’hôtel de ville à New-York. Dans son journal, elle écrit: «Je suis presque contente d’avoir dû attendre jusqu’à maintenant pour l’entendre en concert, car maintenant ma propre expérience me permet au moins d’apercevoir son cadeau parfait. Elle est divine! Si je l’avais seulement entendue avant, peut-être aurais-je réalisé plus tôt ce miracle qui vient d’une sublimation si complète du moi à la musique. Lehmann était si complètement absorbée et entourée par la musique et la poésie, je me sentais comme si j’étais dans un lieu saint.» Steber étudia avec Lehmann peu de temps après, sur des lieder de Brahms et de Schumann. Dans une lettre de Lehmann en 1943, son professeur et amie l’exhortait: «Vos paroles seront aussi expressives que votre mélodie. Vous deviendrez une actrice-chanteuse. La musique et le poème flotteront en un seul être. Il y a cependant toujours le danger d’exagérer le mot. Il faut être très subtil et équilibrer la musique avec le poème de la bonne manière… Mon Dieu, il m’a fallu une demi-vie pour développer ma voix! Mais je n’avais personne à me montrer. J’ai dû aller toute seule sur un chemin qui paraissait, pour beaucoup de chanteurs, exagéré, avant qu’il ne s’installe dans tout mon être. Maintenant, il fait partie de moi et ne peut plus être séparé de moi. Même si je n’avais pas eu de succès avec mon chant, je sais de tout mon cœur et mon âme que ce que je fais est juste!» Steber reçut en 1951 l’appel d’un ami l’avertissant que le prochain concert de Lehmann pourrait être son dernier. Steber prit un billet d’avion et se précipita pour l’entendre une dernière fois. Elle décrit le beau concert et le chagrin du rappel, «An die Musik», dans lequel la voix de Lehmann se brisa d’émotion sur la dernière phrase, laissant l’accompagnateur Paul Ulanowsky terminer seul le dernier vers. Ce fut un moment extrêmement émouvant.

Portraits de Eleanor Steber

Au fur et à mesure que sa voix prenait de l’ampleur, Eleanor se mit à chanter certains rôles de spinto des répertoires allemand et italien. Il y eut notamment Violetta, Elisabetta, Desdemona, Marguerite, Manon Lescaut, Mimi et Tosca, et la maréchale. Elle aborda aussi Wagner avec Eva (Die Meistersinger von Nürnberg) et Elsa (Lohengrin). 

Au Metropolitan Opera, Eleanor Steber sera également la première Arabella des États-Unis en 1955, la première Marie (Wozzeck) en 1959, et elle créa le rôle-titre de l’opéra Vanessa de Samuel Barber lors de sa première mondiale le 15 janvier 1958, ce qui lui valut un triomphe (elle avait cependant obtenu le rôle après les refus successifs de Maria Callas et de Sena Jurinac). En dehors du Metropolitan, sa carrière comprit un engagement en 1953 au Festival de Bayreuth, où sa performance d’Elsa dans Lohengrin fut très acclamée et enregistrée par Decca Records.

Elle chanta avec Arturo Toscanini, dans son émission NBC Symphony de 1944, le Fidelio de Beethoven. En 1954, au Festival du mai musical de Florence, elle donna une performance devenue célèbre de Minnie (La fanciulla del West) avec le chef Dimitri Mitropoulos. Il s’avéra que le très viril Mario Del Monaco fut contraint de dominer sa crainte des chevaux pour enfourcher la monture de la radieuse Eleanor Steber et enserrer sa Minnie, au final de La fanciulla del West. L’anecdote a fait le tour du monde. La scène, couronnée par un indescriptible triomphe et dix rappels, se déroulait au Mai Musical Florentin de 1954. En maîtresse femme doublée d’une chanteuse aux moyens exceptionnels, la pétulante Américaine mariait, dans cette héroïne puccinienne, le feu et la tendresse, l’arrogance d’une voix homogène aux accents imparables, mais encore les smorzature de l’innocente jeune fille aux sauts d’octaves victorieux de la conquérante.

Eleanor Steber dans le rôle de la Maréchale (Le chevalier à la rose)

Avec Serge Koussevitzky et le Boston Symphony Orchestra, elle participa, en 1948, à la première mondiale de Knoxville Summer of 1915 de Samuel Barber, œuvre qu’elle avait commandée.

Eleanor Steber avec
le compositeur Samuel Barber

Aux États-Unis, Eleanor Steber se produisit également à Philadelphie, Baltimore, Boston, Cleveland, Chicago, Minneapolis, Dallas, San Antonio, New Orleans, Memphis, Rochester, Richmond, Atlanta, Los Angeles, Bloomington, Saint-Louis, Washington, Birmingham, Houston et San Francisco. Au Canada, elle chanta à Toronto et Montréal. En parallèle à sa carrière américaine, elle fut invitée en Europe pour les festivals de Glyndebourne, Édimbourg, Salzbourg, Bayreuth en 1953 et au Maggio Musicale Fiorentino en 1954. En 1956 elle effectua une tournée mondiale comprenant, entre autres, quinze pays asiatiques.

Le 9 février 1952, elle accomplit un tour de force en interprétant au Met le rôle de Desdemona (Otello) aux côtés de Ramon Vinay et de Leonard Warren en matinée, puis le rôle de Fiordiligi (Così fan tutte) aux côtés de Richard Tucker en soirée. Le critique Robert Sabin a écrit dans Musical America: «La Desdémone de Mlle Steber est peut-être la caractérisation la plus originale et convaincante qu’elle ait jamais créée au Metropolitan. Du début à la fin, elle était cohérente, fidèle aux indications de Verdi, et sensible aux nuances non écrites de la partition. Elle avait l’air jeune et rayonnante et son chant était souvent magnifique.» Le critique Cecil Smith écrivit également dans Musical America: «Eleanor Steber a donné une performance particulièrement brillante de Fiordiligi quelques heures seulement après avoir interprété, en matinée, la première Desdémona de sa carrière. Il n’est pas sans précédent qu’un grand chanteur apparaisse dans deux rôles en un seul jour au Metropolitan: Jarmila Novotna, Kurt Baum et probablement d’autres, l’ont déjà fait. Mais il est douteux que toute prima donna ait jamais chanté en un seul jour deux rôles si totalement différents dans leurs exigences de technique vocale. Peut-être ai-je été influencée par mon admiration pour la démonstration de Mlle Steber, mais je pense qu’elle n’a jamais chanté une partie aussi diabolique que Fiordiligi avec un timbre si constamment frais, souple et malléable.» Autre performance notable, elle se permit de chanter trois opéras aussi divers que Traviata, Lohengrin et The Girl of the Golden West pendant trois soirées consécutives.

Eleanor Steber et Mario Del Monaco dans La Fanciulla del West au Lyric Opera de Chicago.
Steber avec le General manager du Met, Edward Johnson, après la première de L’enlèvement au sérail en 1946

La relation d’Eleanor Steber avec le Met ne fut pas toujours facile, pour de nombreuses raisons de part et d’autre. Dans les années cinquante, après l’arrivée de Rudolf Bing à la direction du Metropolitan Opera, Eleanor Steber eut le sentiment de ne pas être choisie pour chanter les grands rôles des opéras italiens. Il faut dire qu’il y avait à l’époque deux autres artistes non négligeables comme Tebaldi et Callas. L’idée qui avait longtemps prévalu à New-York, où elle avait débuté en 1940 en Sophie de Der Rosenkavalier, avant de se voir par ailleurs attribuer nombre de rôles italiens et germaniques, était que sa vocation fût essentiellement mozartienne. Elle écrivit même dans son journal : «C’est trop épuisant. Il faut absolument que je m’arrête, car cela me déchire, surtout cette impression que d’autres obtiennent des rôles qui devraient me revenir.» Toutefois, dans les opéras de Mozart, elle obtint encore d’éclatants succès, comme dans le Cosi fan tutte de 1951, ou dans la nouvelle mise en scène de Don Giovanni, où elle interpréta Donna Anna sous la direction de Karl Böhm en 1957. En 1961, Rudolf Bing lui proposa pour la saison suivante un contrat qui ne lui convenait pas et qu’elle refusa. Elle reviendra au Met en 1962 pour cinq représentations de Don Giovanni, puis en 1966 pour un remplacement, aux côtés de Franco Corelli, dans La fanciulla del West, qui sera son dernier opéra chanté sur la scène new-yorkaise. Après plusieurs années d’absence du Metropolitan Opera, elle participa à la fameuse représentation de gala de l’ancien bâtiment de l’opéra, en avril 1966, en chantant le quintette de Vanessa. Ce sera sa dernière apparition avec cette compagnie.

Eleanor Steber. Tenues de scène.
Eleanor Steber

Alors qu’elle était connue comme une artiste du plus haut niveau, certains critiques ont observé que sa vie personnelle prétendument tempétueuse a finalement eu un impact sur sa voix. Elle soufrait d’asthme et d’une addiction à l’alcool. Elle n’était pas non plus très heureuse dans sa vie privée, deux mariages ayant été des échecs.  Dans une histoire bien connue, après un brillant succès en 1946 en tant que comtesse dans Les Noces de Figaro de Mozart au Festival d’Édimbourg, HMV Records l’engagea à enregistrer des Mozart et d’autres airs populaires. D’après le récit de Walter Susskind, le chef d’orchestre des performances d’Édimbourg et des enregistrements proposés, elle est arrivée aux studios Abbey Road ne se sentant pas bien, après avoir passé la majeure partie de la nuit sans dormir. Elle ne voulait pas chanter ses airs habituels. Susskind, essayant de sauvegarder la session d’enregistrement, lui demanda: «Qu’est-ce que tu as envie de chanter?» Elle réfléchit un instant et dit: «Essayons Depuis le jour (Louise). Des parties d’orchestre furent dénichées et le disque fut mis en boite en une seule prise. Il est devenu un enregistrement célèbre de l’air, révélant une superbe ligne vocale lyrique et une interprétation éloquente.

Elle fut également très appréciée en concert : elle interpréta les Nuits d’été de Berlioz dirigées par Mitropoulos, ainsi que les Quatre derniers Lieder de Strauss dirigés par James Levine. Elle participa aussi à d’importantes émissions radiophoniques et télévisuelles, comme The Voice of Firestone et The Bell Telephone Hour.

Eleanor Steber et son second mari , Gordon Andrews

Elle s’est mariée deux fois. Son premier mari était le pianiste Edwin Lee Bilby. Son deuxième mari était le colonel Gordon Andrews, qu’elle épousa en 1958, au moment où elle créa le rôle de Vanessa au Metropolitan Opera. Andrews géra sa carrière et fonda la maison de disques Stand, une co-entreprise qui produisit de nombreux enregistrements de Steber jusqu’à leur divorce. Leur union dura neuf ans et ils eurent trois enfants: Marsha Andrews, qui devint chanteuse d’opéra ayant étudié avec sa mère au Cleveland Institute of Music et à New-York et qui a également chanté au Metropolitan Opera pendant 12 saisons; Gordon Andrews Jr., maintenant décédé; et Michelle Andrews Oesterle, qui fut chef de chœur et fondatrice du très réussi Manhattan Girls Chorus. 

Après une retraite partielle en 1962, elle se tourna de plus en plus vers les récitals et les concerts. Elle fit quelques apparitions à Broadway et a également donné l’un des célèbres concerts des Continental Baths de New York en 1973.

Pendant 10 ans, Steber a participé aux émissions de radio et de télévision The Voice of Firestone. Elle était soliste pour la première émission télévisée du programme. Elle fut fréquemment invitée dans diverses émissions de télévision.

Eleanor Steber à la radio NBC

Eleanor Steber fut nommée chef du département de chant au Cleveland Institute of Music, de 1963 à 1972. Elle enseigna à la Juilliard School de New York, au New England Conservatory of Music et donna des cours privés. Elle créa la Fondation Eleanor Steber Vocal avec un concours annuel pour aider les jeunes chanteurs à lancer leur carrière. Ses nombreux enregistrements sont toujours disponibles, tout comme les bandes audio et visuelles de ses émissions de radio et de télévision pour The Voice of Firestone. Ses enregistrements sont conservés à la bibliothèque Houghton de l’Université Harvard. Son autobiographie, fut publiée à titre posthume (New Jersey 1992). En 1980, l’année où elle célébra le 40e anniversaire de ses débuts au met, Steber fut intronisée au Wheeling Hall of Fame.

Elle décéda le 3 octobre 1990, à Langhorne, Pennsylvanie, à la suite à une opération valvulaire cardiaque et fut enterrée au cimetière de Greenwood, Wheeling, Virginie-Occidentale. 

Tombe de Eleanor Steber

Sa vocalité, argentée et flexible, opulente et homogène, soutenue par une technique très solide et par un extraordinaire goût expressif, lui permit d’aborder plusieurs types de tessitures: elle chanta Konstanze de L’Enlèvement au sérail, rôle virtuose qui comporte des coloratures d’une grande difficulté, Sophie du Chevalier à la rose (soprano lyrique léger), Micaëla de Carmen (soprano lyrique), Senta du Vaisseau fantôme et Tosca (sopranos dramatiques). Elle interpréta également, aussi bien les répertoires italiens, français qu’allemands. En 1955 par exemple, elle chanta Manon de Massenet, Don Carlo de Verdi, Cosi fan tutte de Mozart et Lohengrin de Wagner, œuvres qui s’opposent autant stylistiquement que vocalement.

Elle marqua durablement l’histoire du Metropolitan Opera de New-York. À ce jour, Eleanor Steber demeure une Minnie de La fanciulla del West, une Comtesse Almaviva, et une Elsa de Lohengrin sans beaucoup de rivales.