Max Lorenz 1901-1975

Max Lorenz fut un ténor dramatique allemand, particulièrement réputé dans le répertoire wagnérien, l’un des plus grands «heldentenor» du XXème siècle.

Max Lorenz, est né Max Sülzenfuß le 10 mai 1901 à Düsseldorf. Fils d’un boucher, Lorenz a d’abord travaillé pour une entreprise industrielle à Düsseldorf. Après des études vocales avec Max Pauli à Cologne, Ernst Grenzebach à Berlin et Karl Kittel à Bayreuth, il sollicita l’engagement de l’Opéra d’État de Berlin mais échoua. Après avoir remporté un prix dans un concours de chant parrainé par un journal, Fritz Busch l’engagea à rejoindre l’Opéra d’État de Dresde, où il fit ses débuts en 1927 en tant que Walther von der Vogelweide (Tannhäuser).

Portraits de Max Lorenz

Lorenz resta avec la compagnie de Dresde jusqu’en 1931, chantant également entre 1929 et 1933 avec l’Opéra d’État de Vienne, dont il fit encore partie de 1936 à 1944. Il se produisit au festival de Zoppot (Pologne) en 1930 et en 1931 et fit ses débuts au Metropolitan Opera à New-York chantant Walther (Die Meistersinger von Nürnberg), Erik (Der fliegende Holländer), Siegmund (Die Walküre), le rôle-titre dans Siegfried et Babinsky (Schwanda le joueur de cornemuse, un opéra de Weinberger). De retour pour la saison 1933–1934, Lorenz élargit son répertoire new-yorkais avec le rôle-titre de Tannhäuser aux côtés de l’Elisabeth de Maria Jeritza, et Herod (Salomé).

Son interprétation de Menelaus dans Die aegyptische Helena de Richard Strauss, créée pour la première fois à Dresde en 1928, incita le compositeur à le recommander à l’Opéra d’État de Berlin, qui cherchait un ténor pour le même rôle. La compagnie berlinoise l’invita d’abord pour quelques rôles ponctuels, puis lui offrit un contrat définitif en 1933. Avec sa belle silhouette et son chant vigoureux, il s’imposa rapidement comme un chanteur wagnérien de renom. On lui confia en outre des rôles principaux dans des premières importantes données à Berlin telles que Der Prinz von Homburg de Paul Graener (1935) et Die Königin de Paul von Klenau (1940).

Max Lorenz avec Martha Fuchs (dans le rôle de Senta) en 1936 dans Le vaisseau fantôme.

Lorenz se produisit pour la première fois au festival de Bayreuth en 1933 dans les rôles de Walther, Siegfried (Der Ring des Nibelungen) et dans le rôle-titre de Parsifal. Il y chantera Lohengrin en 1936 et Tristan und Isolde en 1938. Pendant une décennie à partir de 1933, le ténor y chanta Siegfried et Tristan avec un succès considérable et se fit une réputation d’artiste aux capacités exceptionnelles. Les enregistrements du théâtre conservent son Siegfried, chanté avec une intensité rare et un exceptionnel ressort rythmique. 

Max Lorenz dans le rôle de Siegfried

Ses débuts au Royal Opera House de Londres eurent lieu en 1934 avec Walther puis il fut invité à y chanter Siegfried et Erik en 1937 étant considéré comme un «chanteur éminemment cultivé et musicien». À l’Opéra de Paris, il chanta Walther en 1934 et Tristan en 1941.

Max Lorenz dans le rôle de Tristan (à gauche) et de Walther des Maîtres Chanteurs

Lorenz s’est trouvé au sommet de sa carrière en pleine période du régime Nazi. Contrairement à son illustre collègue Lauritz Melchior il choisit de rester en Allemagne. Le pari était risqué car il cumulait deux tares majeures aux yeux du nouveau régime: il était homosexuel et avait épousé une femme juive, Charlotte Appel (1897-1964) dite Lotte. Mais il échappera à toute poursuite grâce à des appuis très haut placés. Par chance, Hitler et nombre de ses plus hauts lieutenants l’admiraient sans réserve. En 1943, alors que Lorenz était absent, des SS firent irruption et tentèrent d’emmener sa femme et sa belle-mère. Au dernier moment, Lotte Lorenz put téléphoner à la sœur d’Hermann Göring. Les SS ont alors reçu l’ordre de quitter leur résidence et de ne pas déranger les deux femmes. Göring déclara dans une lettre du 21 mars 1943 que Lorenz était sous sa protection personnelle et qu’aucune action ne devait être engagée contre lui, sa femme ou sa mère.

Lorsque Lorenz dû comparaître devant le tribunal en raison d’une liaison avec un jeune homme, Joseph Goebbels informa Winifred Wagner, alors directrice du Festival de Bayreuth, que Lorenz ne pourrait pas participer au festival. Il faut rappeler que Winifred était la belle-fille de Richard Wagner et amie personnelle d’Adolf Hitler. Elle alla jusqu’à menacer de fermer le théâtre si Lorenz était reconnu coupable et ne pouvait pas chanter, soutenant que sans Lorenz, «Bayreuth ne peut pas avoir lieu». Mais Hitler aimait Bayreuth et le procès de Lorenz s’est terminé sans verdict de culpabilité.

Photographie prise à Bayreuth en 1930. On reconnait, e gauche à droite : Margarete Klose, Wilhelm Furtwängler, Winifred Wagner, Frida Leider, Max Lorenz, Fridelind Wagner, Lotte Lorenz.
Bayreuth 1941: de gauche à droite: Venedikt Bobchevski, Hans Reinmar, Marta Fuchs, Max Lorenz, Dragan Kardjiev.
On reconnait sur cette photo le chancelier Hitler (deuxième à gauche) et Max Lorenz à droite, le tout dans une ambiance bon enfant, avec l’expression d’un chancelier qui semble prêt à tout pardonner à son ténor préféré.

Après la guerre, beaucoup de gens ont supposé (à tort) que Lorenz était un nazi. Il est devenu citoyen autrichien, mais des questions demeurent sur les raisons pour lesquelles il n’a pas quitté l’Allemagne. Peut-être nous nous souviendrions mieux de lui s’il avait déplacé sa carrière en Angleterre et aux États-Unis comme le fit l’autre grand ténor wagnérien de l’époque, le danois Lauritz Melchior. Mais beaucoup d’artistes allemands étaient des idéalistes et se souciaient peu de politique.

Max Lorenz et Inge Borkh
dans Elektra de Richard Strauss

Après 1945, malgré cette identification étroite avec le Troisième Reich, et malgré l’étiquette de «Siegfried de Hitler» que certains lui collèrent, Lorenz put rester extrêmement actif. Il prit la nationalité autrichienne. À l’étranger, il se produisit notamment à Vienne, Milan, Paris, où il fit sa première apparition scénique d’après-guerre dans Tristan et Isolde, aux côtés de Kirsten Flagstad, Londres, New-York, Milan, etc. Il chanta à nouveau à Bayreuth en 1952 et pour la dernière fois en 1954 pour remplacer en dernière minute Ramón Vinay en Siegmund, sous la direction de Keilberth. En plus de ses rôles principaux dramatiques, Lorenz joua des rôles contemporains dans les premières de Der Prozess de Gottfried Von Einem en 1953, Penelope de Rolf Liebermann en 1954 et encore en 1961, de Das Bergwerk zu Falun (Les mines de Falum) de Rudolf Wagner-Régeny.

Max Lorenz au festival de Salzbourg en 1949 en compagnie de Kirsten Flagstad.

Outre les rôles wagnériens, il s’affirma également en Florestan, Max, Bacchus, Hérode, Egisthe, Radames, Calaf, et fut particulièrement admiré en Otello, Vienne considérant alors qu’«il est le plus grand Otello depuis Léo Slezak». De son interprétation d’Hérode dans Salomé, on a gardé un enregistrement live (Munich, 1951) aux côtés de la Salomé d’Inge Borkh, sous la baguette de Keilberth. En 1948, il eut également l’occasion de chanter Tristan et Isolde avec Maria Callas, à Gênes.  Il garda en même temps une activité de concertiste et de récitaliste, dans des programmes de lieder incluant des pages de Mozart, Beethoven, Schubert.

Max Lorenz et Maria Callas
Tombe de Max Lorenz au Zentralfriehof de Vienne

Sa voix commença à montrer des signes de fatigue à partir des années 50. Sa dernière apparition sur scène sera un ultime Hérode, en 1962, au Staatsoper de Vienne qu’il quitta dans la discrétion, sans aucun remerciement de la part de la direction. La renommée est souvent éphémère…

Par la suite, il se consacra à l’enseignement, notamment au Mozarteum de Salzbourg, et fut le professeur, et presque un père dit-on, pour le ténor américain James King. En 1963, il publia une biographie pleine d’humour sur sa vie et sa carrière. Il est décédé à Salzbourg le 11 janvier 1975 et repose au Zentralfriehof de Vienne en Autriche, section 40 réservée aux célébrités autrichiennes, en compagnie de son épouse Lotte.

Le ténor dramatique Max Lorenz tirait généralement le meilleur parti d’une voix dure et souvent intraitable pour chanter les rôles héroïques de Wagner et les rôles dramatiques de Strauss. Figure de scène fascinante d’allure élégante et athlétique , il était, à son apogée, avec Melchior, le personnage le plus crédible en Siegmund et les deux Siegfried. Sa musicalité, de même, était plus fiable que celle de la plupart des autres chanteurs des grands rôles allemands.

Parmi les témoins consultés au sujet de la vie de Lorenz se trouvent des artistes allemands importants, dont le baryton de renommée mondiale Dietrich Fischer-Dieskau. Tous montrent une admiration sans bornes pour les performances de Lorenz. On le compare à un lion bondissant sur les notes; un autre dit que sa voix vous a traversé comme une épée rouge. Aux côtés de Lorenz, dit un ténor, tous les autres étaient des mauviettes. Pour Fischer-Dieskau «Il ne s’est pas contenté de produire les notes, il les a incarnées, et a tout chanté jusqu’au bout, et vous pouviez entendre son intensité et sa puissance expressive dans le timbre claironnant de sa voix.»

Ses prestations à New-York après la guerre furent moins enthousiastes, les critiques ayant parlé de voix sèche et tendue, bien que son Hérode dans Salomé soit salué comme une brillante réalisation. Peut-être que la présence continue de Lauritz Melchior au Met a rendu difficile pour le public new-yorkais de s’adapter au son beaucoup moins beau produit par Lorenz.

Il laisse une discographie immense, pour l’essentiel pirate, où l’on relève notamment le premier enregistrement intégral d’Ariane à Naxos, le 11 juin 1944 à l’Opéra de Vienne, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de Richard Strauss, avec Maria Reining, Alda Noni, Erich Kunz, Irmgard Seefried, Paul Schöffler, sous la direction de Karl Böhm. On retient aussi ses Siegfried (depuis les live de Bayreuth en 1936 sous la direction de Heinz Tietjen, ou plus tard avec Wilhelm Furtwängler, Scala, 1950), son Vaisseau fantôme avec Herbert Janssen, sous la direction de Fritz Reiner (Londres, 1937), ses Maîtres chanteurs de Nuremberg, avec Maria Müller, Jaro Prohaska, Josef Greindl, sous la direction de Furtwängler (Bayreuth, 1943), un rare Rienzi (abrégé), avec Margarete Klose (Dresde, 1942), deux Tristan et Isolde (en 1943 à Berlin, avec Buchner et Prohaska, sous la direction de Robert Heger, et un à Milan en 1951, avec Grob-Prandl, sous la direction de Victor de Sabata). Citons aussi La Walkyrie, avec Martha Mödl, Astrid Varnay, Hans Hotter, Josef Greindl, sous la direction de Josef Keilberth (Bayreuth, 1954) où Lorenz est alors vieillissant, mais son chant garde toute sa poésie et son héroïsme). Les enregistrements de Richard Strauss sont également nombreux, parmi lesquels Salomé avec Inge Borkh, Hans Hotter, sous la direction de Joseph Keilberth, en 1951; Elektra avec Inge Borkh, Lisa Della Casa, sous la direction de Dimitri Mitropoulos (Salzbourg, 1957). Selon Jean-Jacques Groleau, «quel que soit le témoignage, quelle qu’en soit la date d’enregistrement, l’engagement de l’artiste, son aisance, son implication demeurent stupéfiants.»

Max Lorenz est une figure de l’âge d’or du chant wagnérien et reste pour beaucoup d’amateurs le plus grand heldentenor après Lauritz Melchior.