Florence Easton 1882-1955

Florence Easton fut une soprano lyrique et dramatique anglaise et l’une des plus polyvalentes chanteuses de tous les temps. Surnommée «Le Rossignol de South Bank» elle chanta plus d’une centaine d’opéras qui demandent habituellement des qualités vocales très différentes comme les oeuvres de Meyerbeer, Gounod, Verdi, Wagner, Puccini, Strauss, Schreker et Krenek. Elle chanta notamment chaque partie de soprano, grandes ou petites, de Wagner, comme Senta ou la Brünhilde du Crépuscule des Dieux notamment.

Florence Gertrude Easton (dite aussi Flossie) était la fille aînée de John Thomas Easton et d’Isabella Yarrow, et la nièce de Fletcher Easton. Elle n’avait pas de lien avec le chanteur britannique Robert Easton. Elle naquit le 25 octobre 1882 au 52 Napier Street, South Bank, Middlesbrough. Ses parents quittèrent l’Angleterre lorsqu’elle avait cinq ans pour s’installer avec elle et son jeune frère à Toronto, en Ontario, au Canada. Florence chantait dans le chœur de l’église méthodiste de Parkdale, où son père était maître de chapelle et sa mère organiste. Son talent musical devint vite évident et on lui donna des leçons de piano, d’orgue et de chant avec JDA Tripp et M. Harrison. Elle se produisit en public au piano dès l’âge de 8 ans. Elle a dit «J’ai débuté en tant que pianiste et je n’avais pas l’idée de chanter, encore moins de l’opéra, lorsque j’ai commencé l’étude de la musique». Florence fut l’une des premières femmes à être nommée membre de la Royal Academy of Music le 25 mars 1909. Après la mort de sa mère en 1899, elle retourna avec son père à Middlesbrough, où ce dernier s’associa dans une entreprise de vente de fruits en gros avec William Henry Easton, son grand-père et Fletcher Easton, son frère. Une collecte à Middlesbrough recueillit assez d’argent pour permettre à Florence d’aller étudier pendant un an à la Royal Academy of Music de Londres. Elle perdit son argent le premier jour de son arrivée dans la capitale britannique et son père dut trouver des fonds de remplacement. Elle commença en mai 1900 a étudier le chant pendant un an avec Agnes Larkcom, tout en habitant à Hendon dans le Middlesex.

Portraits de Florence Easton

En 1901, elle se rendit à Paris pour travailler le chant avec Elliott Haslam, un ami de son père, qui l’aida à placer la voix en toute sécurité. Mais à la mort de ce dernier, ses grands-parents la firent revenir en Angleterre. Elle écrira: «mon père mourut et mes grands-parents, qui avaient des idées démodées, pensaient que l’endroit où une femme devait chanter était à la maison. Ils découragèrent mes efforts. Ils ont même porté le paternalisme assez loin pour choisir un mari pour moi. Une fois ce point atteint, j’ai discrètement disparu et je suis retournée à mon travail vocal.»

Déterminée à suivre sa voie de chanteuse, elle fit ses débuts à l’opéra dans le rôle du berger dans Tannhäuser à Newcastle en 1903 avec la Moody-Manners Opera Company de Charles Manners. 

Florence Easton dans le rôle
de Cio-Cio-San
(Madame Butterfly)

L’année suivante, elle épousa le ténor américain Francis Maclennan (1873-1935), également membre de la Moody-Manners Opera Company, avec qui elle chantera plus tard en Europe. Elle fit ses débuts américains, dans le rôle de Gilda de Rigoletto à Baltimore avec l’English Grand Opera Company de Henry Wilson Savage, en novembre 1905, puis elle chanta un certain nombre de rôles avec cette compagnie aux États-Unis et au Canada au cours des deux années suivantes. En 1905, Mac Lennan tint le rôle-titre de Parsifal dans la tournée américaine de Henry W. Savage. Ils eurent un fils en 1906 et une fille, Wilhelmina, en 1912. Ils divorceront en 1928. Wilhelmina est morte lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1919. 

Son premier succès notable en Amérique vint lors de la saison 1906-1907, dans le rôle de Cio-Cio-San dans la première en anglais de Madame Butterfly. Sa représentation du 27 octobre 1906 est la deuxième aux États-Unis, suivant celle d’Elsa Szamosy de seulement douze jours. Florence détient le record mondial avec plus de trois cents apparitions dans Madame Butterfly qui fut son rôle préféré.

Florence et Francis Maclennan
Florence Easton et son mari (rôle de Pinkerton) dans Madame Butterfly
Florence Easton et Francis Maclennan dans La Walkyrie

De 1907 à 1913, elle et son mari Francis Maclennan furent engagés dans la troupe du Staatsoper Unter den Linden de Berlin, chantant de nombreux rôles d’une grande variété. Elle dut apprendre le rôle de Marguerite en allemand dans un délai de 10 jours, suivi par l’apprentissage et l’exécution de la partie de Aida dans un délai de 48 heures, sans répétition. Elle reçut immédiatement un contrat de cinq ans. Le couple devint d’excellents amis de l’empereur Guillaume II. Pendant cette période berlinoise, elle fit également ses débuts à Londres, chantant Beatrice dans The Angelus d’Edwin Naylor et Cio-Cio-San avec son mari dans le rôle de Pinkerton. Dans ce dernier rôle en particulier, elle était appréciée pour la pureté cristalline de la voix et la facilité avec laquelle elle prenait le ré bémol à la fin de son entrée. 

Quelques rôles de Florence Easton (de haut en bas et de gauche à droite): Elisabeth (Tannhaüser), Cio-Cio-San, la maréchale, Fiordiligi (Cosi fan tutte), Eva (Les maîtres chanteurs), Sainte Elisabeth (Die Legende von der heiligen Elisabeth de Liszt), Sieglinde, Lauretta (lors de la première de Gianni Schicchi le 14 décembre 1918) et Sainte Elisabeth.

Florence fut dirigée par Richard Strauss en 1910 pour le rôle-titre de la version anglaise d‘Elektra à Londres, la première à Covent Garden. Après la saison 1912-13 les Maclennan rejoignirent l’Opéra de Hambourg jusqu’en 1916, où Florence eut l’occasion de chanter avec Enrico Caruso en 1913 ainsi que de nombreux rôles allant de Sophie (Le chevalier à la rose) à Elektra.

Florence Easton en Sainte Elisabeth
(Die Legende von der heiligen Elisabeth
de Liszt)

En 1915-16, le couple fit des tournées en Amérique où Florence apparut, lors d’une représentation unique, en Brünhilde dans Siegfried, obtenant un grand succès populaire ainsi qu’auprès des critiques. En raison de la guerre, il fut trop risqué de retourner en Allemagne et le couple resta aux États-Unis, devenant membres de la troupe Chicago Opera Association où Florence fit ses débuts dans Siegfried. Elle resta avec la compagnie de Chicago pendant deux saisons, devenant l’une des sopranos wagnériennes les plus connues aux États-Unis. Elle chanta aussi avec la Society of American Singers, à New-York en 1916. En 1917, elle rejoignit Le Metropolitan Opera de New-York où elle fit ses débuts, le 7 décembre 1917, dans le rôle de Santuzza (Cavalleria rusticana). Elle resta au Met pendant 12 saisons, chantant 41 rôles et environ 295 représentations. Pendant cette période New-yorkaise, Easton réétudia, en tant que soprano dramatique, avec la célèbre coach vocal Anna Schoen-René ancienne élève de Pauline Viardot-Garcia et de Manuel García. C’est son interprétation du rôle de Sainte Elisabeth dans la mise en scène de la version de Die Legende von der heiligen Elisabeth de Liszt, en 1918, qui la mit au premier rang des étoiles du Metropolitan Opera. Elle y fut très appréciée de la direction qui se sentait rassurée de disposer d’une soprano de première classe prête à chanter presque tous les rôles de son vaste répertoire sans grand préavis.

Giacomo Puccini a écrit un trio d’opéras appelé Il trittico composé de Il tabarro, Suor Angelica et Gianni Schicchi. Florence créa le rôle de Lauretta lors de la première mondiale de Gianni Schicchi le 14 décembre 1918 au Metropolitan Opera de New York. Elle y fut la première à chanter le magnifique air O mio babbino caro. Puccini n’ayant put se rendre à New-York pour la première, le directeur général du Met Giulio Gatti-Casazza lui télégraphia: «Très heureux d’annoncer le succès authentique et complet du Trittico. A la fin de chaque opéra, de longs applaudissement très sincères et plus de quarante rappels. Malgré l’avis au public interdisant les reprises, l’air de Lauretta a du être bissé.»

Easton chanta aussi plusieurs autres rôles principaux, notamment Aelfrida dans The King’s Henchman de Deems Taylor le 17 février 1927 et Mother Tyl dans The Blue Bird de Wolff. Elle participa également à de nombreuses premières américaines, dont La cena delle beffe, Così fan tutte et Der Rosenkavalier. Son répertoire comprenait plus de 100 rôles en 4 langues. Elle eut l’honneur de chanter avec le célèbre Chaliapine, et avec le non moins célèbre Enrico Caruso lors de sa dernière représentation, la veille de Noël 1920, chantant Rachel, et lui Eleazar dans La juive de Halevy. En 1926, elle gagna 800 $ pour chaque représentation de Turandot. En 1929, elle chanta sa dernière création pour le Metropolitan, la mise en scène de l’opéra jazz Jonny spielt auf par Otto Kahn.

Florence Easton, son chien et sa Dodge

En mai 1929, prétextant que sa mémoire lui faisait défaut, elle demanda à être libérée de son contrat. Elle annonça qu’elle n’allait plus chanter, et s’offrit un voyage touristique en Europe pendant plusieurs mois pour se reposer. Elle perdit une bonne partie de sa fortune lors du crack de Wall Street en 1929.

Florence Easton

Elle épousa en 1931 Stanley Roberts, un banquier New-yorkais de la direction de la Celanese Corporation of America et par ailleurs baryton. Bien reposée, elle se remis au travail et enregistra Brünhilde de Siegfried avec Lauritz Melchior. Entre 1932 et 1935, elle vécut en Angleterre, se produisant à Covent Garden, au Sadler’s Wells Theatre et au Promenade Concerts avec des chefs comme Sir Henry Wood et Sir Thomas Beecham. Son accompagnateur régulier était Harold Craxton. À Covent Garden en 1932, elle fut Isolde aux côtés de Lauritz Melchior, la seule fois où ils furent ensemble sur scène. Elle chanta aussi Tosca, Elias de Mendelssohn et même le rôle, improbable pour elle, de Carmen. Elle donna aussi des récitals de lieder et de chansons. 

Finalement, elle quitta l’Angleterre en 1935, ne souhaitant visiblement pas affronter la comparaison avec la nouvelle diva wagnérienne, Kirsten Flagstad, mais elle restera une grande admiratrice de la grande chanteuse norvégienne. Sa dernière apparition sur la scène de l’opéra fut dans le rôle de Brünhilde (La Walkyrie) , à New-York, le 28 février 1936.

Florence prit sa retraite de la scène en 1939. Sa dernière apparition avec orchestre fut en 1942, lors d’une émission où elle chanta des extraits de Tristan und Isolde à l’aide de ses propres traductions en anglais. Ensuite, elle enseigna en privé et à la Juilliard School of Music, et donna encore occasionnellement des récitals à New York. Sa dernière apparition eut lieu à l’ hôtel de Ville de New-York, lors d’un récital en 1943. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle s’installa avec son mari à Montréal, Québec, Canada, pour retourner à New-York en 1950. Elle souffrit de problèmes cardiaques et mourut le 13 août 1955, à New-York à l’âge de 72 ans à la suite de problèmes cardiaques. Elle est inhumée à Montréal.

Chanteuse d’une polyvalence exceptionnelle, Florence Easton possédait un soprano dramatique assez grand pour rendre pleinement justice à la Brünnhilde de Wagner, tout en couvrant les grands rôles italiens et ceux de Strauss avec une aisance et un style consommés. Douée d’un esprit plus musical que celui que l’on retrouve chez bien d’autres chanteuses, elle était scrupuleuse dans ses interprétations et toujours superbement préparée. Qu’elle ait créé le rôle intimement lyrique de Lauretta dans Gianni Schicchi de Puccini est étonnant, bien que ce ne soit qu’un autre témoignage de l’étendue de ses capacités. Elle se décrit comme une “soprano dramatique lyrique”, ce qui semble à peine suffisant par rapport à l’éventail des types de rôles dans lesquels elle excellait. Sa grande réputation internationale, fondée principalement en Allemagne et en Amérique du Nord, était presque unique pour une chanteuse britannique de son temps. Elle pouvait facilement traverser toutes les étapes de la colorature claire à la force dramatique du romantisme jusqu’au puissants drame wagnérien et straussiens. Sa voix pouvait être légère et aérienne, doucement mélancolique ou intensément passionnée. L’implication dans le caractère de ses rôles était totale. John Steane a suggéré que «cette grande force était aussi, d’une manière étrange, une source de faiblesse. Elle a très bien chanté tellement de rôles qu’elle ne s’est jamais vraiment identifiée à aucun de ceux-ci.» Malgré sa diction italienne souvent suspecte, elle a malgré tout été choisie par Puccini pour créer Lauretta dans son opéra de 1917 Gianni Schicchi.

Florence Easton en transatlantique

En quinze jours, entre le 3 et le 17 novembre 1927, elle chanta le rôle de Maddalena, (La Gioconda d’Andrea Chénier), Rachel (La Juive), Madame Butterfly et la Maréchale). Il est surprenant qu’elle ait pu gérer tout et dans un laps de temps relativement court. Il est étonnant que les critiques aient été élogieuses sur presque tout. A bien des égards, Easton a beaucoup de choses en commun avec Lilli Lehmann. À force d’application, d’intelligence, de facilité musicale et de travail acharné, elle réussit à transformer une soprano lyrique légère en un instrument dramatique capable non seulement de grimper sur les hauteurs wagnériennes, mais avec l’endurance nécessaire pour rester en-haut du début à la fin de la saison. Florence Easton est célèbre pour sa capacité à prendre une pièce inconnue à 8 heures du matin et à l’exécuter parfaitement devant le public, 12 heures plus tard. Souvent, elle est appelée au dernier moment pour remplacer certaines grandes soprano momentanément indisponibles. Elle chanta sa première Isolde sans une seule répétition, à l’heure dite. 

Easton a fait un grand nombre d’enregistrements pour Aeolian-Vocalion 1918-20, pour Brunswick 1921-8, pour Edison en 1928 et pour HMV à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Pour HMV, elle a enregistré la scène finale de Siegfried avec Lauritz Melchior en 1932 et des chansons avec Gerald Moore en 1933. Plusieurs enregistrements privés de 1937-1942 ont été diffusés.