Lucrezia Bori 1887-1960

Lucrezia Bori fut une soprano lyrique espagnole connue comme la grande dame du Metropolitan Opera de New-York dont elle fut l’une des sopranos les plus appréciées. Après une illustre carrière sur scène, son inlassable dévouement aux efforts de collecte de fonds pour le Metropolitan Opera lui a valu le surnom de «Jeanne d’Arc de l’opéra». Elle fut la première femme admise au conseil d’administration du Met.

Lucrezia Bori à ses débuts

Lucrezia Bori naquit le 24 décembre 1887 à Valence, en Espagne. Son vrai nom était Lucrecia Borja y González de Riancho. Son père était officier dans l’armée espagnole. Sa famille descendait de la branche espagnole de la puissante famille de la Renaissance italienne, la Maison de Borgia. Son nom en italien, en fait, était Lucrezia Borgia. Sa famille, cependant, a insisté pour qu’elle le change pour la scène. Selon certaines sources ce serait la grande diva Emma Calvé qui lui aurait suggéré ce changement de nom.

Bori a fait sa première apparition publique lors d’un concert bénéfice à Valence à l’âge de six ans. Elle fut éduquée dans un couvent et ce n’est que vers l’âge de 20 ans qu’elle put se consacrer au chant. Elle a étudié le piano et l’harmonie au Conservatoire de Valence avec le professeur Lamberto Alonso y Torres (1863-1929). Puis, elle suivit des cours de chant à Milan avec le compositeur Gabriele Sibella et avec Melchiorre Vidal, ancien ténor espagnol devenu professeur à Milan, ayant aussi eut comme élèves Rosina Storchio, Esperanza Clasenti, Ludwig Hess, Graziella Pareto et Elvira de Hidalgo. Cette dernière fut tellement enthousiasmée par les compétences de Vidal que lorsqu’elle enseigna à son tour le chant, elle utilisa ses méthodes pour former en particulier une certaine Maria Callas.

Lucrezia Bori

Lucrezia fit ses débuts au Teatro Adriano de Rome dans le rôle de Micaëla dans Carmen le 31 octobre 1908. En décembre 1910, elle fit ses débuts à La Scala comme Carolina dans Il matrimonio segreto de Cimarosa. Elle enchanta tellement le compositeur Richard Strauss qu’il insista pour qu’elle chante le rôle d’Octavian dans la première locale de son Der Rosenkavalier en 1911.

Lucrezia Bori et le baryton Antonio Pini-Corsi dans L’amore medico (The doctor Love) de Wolf-Ferrari

La longue association de Bori avec le Metropolitan Opera commença à Paris, lors d’une tournée de la troupe du Met en 1910, après qu’elle fut invitée à remplacer une collègue indisposée, pour le rôle de Manon (Manon Lescaut de Puccini), aux côtés d’Enrico Caruso. Elle obtint un tel succès que deux autres soirées durent être rajoutées et qu’elle signa peu après un contrat avec le célèbre théâtre new-yorkais.. Sa première apparition américaine fut dans ce même rôle à 24 ans, face au légendaire ténor italien Enrico Caruso, lors de la soirée d’ouverture de la saison 1912-1913 du Metropolitan Opera à New-York. Un critique de cette époque cité dans le Record Collector a fait l’éloge de la performance de Bori comme «une exposition exquise de chant legato» et «une diction délicieuse, une intonation impeccable et un pathos émouvant.» Au cours du même mois, elle enchaîna avec Gilda (Rigoletto), Nedda (I Pagliacci) et Mimi (La bohème). En Janvier 1913 elle fut Antonia (Les Contes d’Hoffmann), en avril Norina (Don Pasquale) avec Toscanini, en Janvier 1914 Fiora (L’amore dei tre re), en Mars Lucinda (The docteur Love) l’amore medico de Wolf-Ferrari), en Novembre Micaëla et en Avril 1915 Iris (de mascagni).

En 1913, elle chanta Traviata et Falstaff à Busseto dans le cadre des fêtes du centenaire de Verdi. En 1914 elle participa au Teatro Colón de Buenos Aires à la première de Sueño de Alma de Carlos López, avec Giuseppe De Luca, sous la direction de Tullio Serafin. Elle chanta ensuite Nedda (I Pagliacci) au Teatro dell’Opera di Roma avec Caruso et De Luca dirigés par Toscanini.

Lucrezia Bori dans quelques tenues de scène
Lucrezia Bori à la ville

Lucrezia Bori et Enrico Caruso

Alors qu’elle était à l’apogée de sa gloire, sa carrière subit un coup d’arrêt. Des nodules sur ses cordes vocales nécessitèrent une délicate opération en 1915, suivie de cinq ans de convalescence. Le grand ténor Enrico Caruso qui avait connu un problème semblable lui conseilla de consulter le médecin qui s’était occupé de lui. Dans un article du New-York Times, elle a décrit sa douloureuse période de rétablissement, au cours de laquelle elle s’est forcée à rester absolument silencieuse pendant deux mois. Après une premier retour sur scène à Monte-Carlo dans Manon et La Bohème avec Beniamino Gigli, sa discipline et son courage ont contribué à son retour triomphal au Met en janvier 1921 avec La bohème, suivie de Manon (de Massenet), Il segreto di Susanna, L’oracle (de Franco Léoni). Puis en 1922 la première américaine de Snegurochka (de Rimsky-Korsakov), Così fan tutte, Traviata et Roméo et Juliette. Et en 1923 Anima Allegra (de Franco Vittadini) avec Giacomo Lauri-Volpi, L’amico Fritz. En 1925 Falstaff dirigé par Serafin, Pelléas et Mélisande, L’Heure espagnole. Ensuite, en 1926 La vida breve; en 1927 Mignon; en 1928 la première américaine de La Rondine; en 1930 Louise et Le preziose ridicole de Felice Lattuada; en 1931 le rôle de Marie dans la première mondiale de l’opéra Peter Ibbetson de Deems Taylor dirigé par Serafin. Bori est restée fidèle au Metropolitan, ne chantant que des performances occasionnelles avec d’autres maisons américaines et faisant des apparitions régulières au Ravinia Park chaque été. Elle a en outre chanté Manon et I Pagliacci au San Francisco Opera en 1933. Elle est restée au Met jusqu’à sa retraite en 1936 prenant part à 654 représentations et a chanté le rôle principal dans 39 opéras.

Lucrezia Bori chantant (en 1926)
un air de La bohème devant
l’acteur John Gilbert et
le cinéaste King Vidor
alors sur le point de créer
une version cinématographique
de cet opéra.

Elle commença au début des années 1930 une sorte de nouvelle carrière pour se consacrer à la survie du Metropolitan Opera dont les finances furent mises à mal par le crack boursier de Wall Street en 1929. En plus d’un programme de chant exigeant, Bori a pris de nombreux engagements extérieurs en tant que chef du comité de collecte de fonds, rédigeant des courriers, organisant des réunions avec des bienfaiteurs et divers voyages. En 1933, elle fut félicitée par Paul D. Cravath, alors président du conseil d’administration du Met, qui déclara au New-York Times que Bori «avait fait plus que de l’opéra au Metropolitan» et qu’elle avait accompli un exploit que l’on croyait impossible. Il a dit qu’elle «a pris le contrôle de la situation et appliqué à l’accomplissement du but fixé les mêmes qualités d’imagination et de génie qui ont, dans son propre travail, fait d’elle l’une des plus grandes artistes de tous les temps.» En 1935, elle devint la première artiste en activité et la première femme élue au conseil d’administration du Metropolitan Opera.

Son gala d’adieu le 29 mars 1936 fut l’un des grands événements du Métropolitan. Bori y a chanté des scènes de Manon et de Traviata, avec les participations de stars mondiales comme Flagstad, Melchior, Rethberg, Pinza, Ponselle, Martinelli, Tibbett et Richard Crooks.

Lucezia Bori avec Chaliapine à gauche et Martinelli à droite
Lucrezia Bori avec le ténor John Mac Cormack

Bori continua à se produire en récitals et à enregistrer pendant quelques années après sa retraite métropolitaine. Elle peut être entendue, par exemple, dans les enregistrements “off-the-air” d’un concert du Hollywood Bowl de 1937, chantant Si, mi chiamano Mimì et O soave fanciulla avec le ténor Joseph Bentonelli, avec le Los Angeles Philharmonic sous la direction de Otto Klemperer.

En 1942, elle fut élue présidente de la Metropolitan Opera Guild.

Le 2 mai 1960, elle fut victime d’une hémorragie cérébrale. Elle décéda à l’hôpital Roosevelt le 14 mai à l’âge de 71 ans. Les rites funéraires eurent lieu à la cathédrale Saint-Patrick. Bori, est enterré dans la parcelle de la famille Borgia à Valence (Espagne). 

Elle ne s’était jamais mariée, estimant que les artistes ne devraient pas le faire.

A gauche, le cortège funèbre sur la plaza de la Virgen. A droite la tombe de Lucrezia à Valence.

Très pieuse, faisant preuve d’une amabilité naturelle, elle était l’antithèse de l’image conventionnelle de la prima donna orgueilleuse et vaniteuse.

Soprano lyrique aux moyens limités, elle était consciente de ses limites et choisissait ses rôles en conséquence en compensant par un legato parfait et une musicalité naturelle. Sa voix aux sonorités métalliques, comme pour beaucoup d’Espagnoles, avait un charme particulier dont le timbre très clair s’accompagnait d’un riche impact dramatique. Le répertoire français lui convenait très bien.  Se démarquant des autres sopranos lyriques de son époque, Lucrezia Bori était une superbe artiste d’interprétation, jouant du timbre de hautbois de sa voix pour créer des interprétations de pathos remarquable. Bien que n’étant pas conventionnellement belle, elle a ensorcelé son public en lui faisant croire qu’elle était une créature d’une allure extraordinaire. Sa capacité à transformer une figure un peu ordinaire avec des costumes impeccablement coupés est confirmée par les nombreuses photographies qui nous restent d’elle.