Gustav Neidlinger 1910-1991

Gustav Neidlinger fut un des plus grands baryton-basses allemand dont le nom reste associé au rôle d’Alberich, le méchant nain du Ring de Wagner. Il devint l’une des légendes du chant wagnérien, qualifié d’Alberich du siècle, en s’imposant de façon absolue dans la seconde moitié du XXème siècle. .

Il naquit le 21 mars 1910 à Mayence. Il étudia au conservatoire de Francfort, où il fut formé par la basse Otto Rottsieper et où ses dons vocaux se révélèrent rapidement.

Neidlinger fit ses débuts en 1931 au Stadttheater de Mayence, où il chanta jusqu’en 1934. En 1934 et 1935, il se produisit au Stadttheater de Plauen (Saxe). De 1935 à 1950, il fut membre de l’opéra de Hambourg. À l’automne 1935, il y fit ses débuts en tant que comte Monterone dans Rigoletto. En 1937, il fut le roi Klaus lors de la première mondiale du populaire Schwarzer Peter du compositeur Norbert Schulze. Neidlinger resta au Hamburger Haus pendant 15 saisons, de 1935 à 1950, en tant que membre de la troupe. Pendant toute cette période, il fut présent sur scène dans 97 rôles pour un total de 2055 représentations, 201 fois dans la seule saison 1941/42, soit pratiquement six soirs sur sept par semaine. Il incarna entre autres: Monterone, Masetto, Bartolos, Don Fernando, Schaunard, Kothner, Titurel, Varlaam, Mesner, Pistola, Moruccio, Melitone, Kezal, Peter, Kuno, van Bett, Sparafucile, Daland, Baculus, Don Pasquale, Fafner, Osmin, Haly, Barak, Zsupán, Don Pizarro, Faninal, Ferrando, Biterolf, Kurwenal, König in Die Kluge, sans oublier son premier Alberich de 1939. A cela il faut ajouter quelques seconds rôles de basse: Comprimarii, Wurzen, même le ténor bouffe Docteur Aveugle (La chauve-souris). A partir de la fin des années 40, il endossa de plus en plus de rôles de baryton. Les principaux chefs d’orchestre de la maison furent Eugen Jochum et Hans Schmidt-Isserstedt, Ferdinand Leitner, Wilhelm Schüchter, Arthur Grüber, Heinrich Hollreiser. En outre, il fut invité dans d’autres maisons, sans compter ses premières apparitions au festival de Salzbourg en docteur Bartolo (Les Noces de Figaro) en 1942. 

Portraits de Gustav Neidlinger

Une offre du légendaire duo de chefs d’opéra de Stuttgart, Walter Erich Schäfer et Ferdinand Leitner, mit fin à l’engagement permanent de Gustav Neidlinger à Hambourg et lui donna l’occasion de passer à l’Opéra d’État de Wurtemberg en tant que premier chanteur. En 1950, il rejoint donc le Staatsoper de Stuttgart où il devient très populaire et en 1977 fut nommé membre honoraire. Son répertoire de rôles a grandi et changé rapidement. Pizarro, Kurwenal, Alberich, Barak et les parties de basse bouffe sont devenues des standards mais d’autres sont devenus plus centraux: Kaspar (Freischütz), Figaro et Leporello de Mozart, Lysiart (Euryanthe), Amonasro de Verdi, Jago et Falstaff, Holländer, Telramund, Amfortas, Klingsor, Borromeo dans Palestrina, Nick Shadow dans The Rake’s Progress de Stravinsky, Kaspar dans Egks Zaubergeige, enfin Hans Sachs et Wotan. Il tint aussi des rôles de basse bouffe des premiers opéras de Mozart et quelques œuvres contemporaines comme The Rake’s Progress d’Igor Stravinsky.

Neidlinger dans le rôle du nain Alberich (Der Ring des Nibelungen). La figure d’Alberich s’inscrit dans cet ensemble. C’est dans un ouvrage imprimé au XVème siècle, Das Heldenbuch, que Wagner a trouvé la référence au royaume des Nibelungen. Alberich est  un nain qui a le pouvoir de se rendre invisible grâce à un anneau magique. Ces éléments seront transposés et transfigurés dans la Tétralogie.

En 1952, l’année suivant la réouverture du Festival de Bayreuth, Wieland Wagner fit appel à de nouveau artistes qui feront désormais partie des piliers du festival: Hans Hotter, Josef Greindl, Ramon Vinay, Wolfgang Windgassen et bien sûr Gustav Neidlinger. Ce dernier va y tenir les rôles d’Alberich et Kurwenal, et plus tard Sachs, Telramund, Kothner, Klingsor. De 1952 à 1970, il fut l’une des stars du Festival de Bayreuth, à l’époque du «Nouveau Bayreuth» de Wieland Wagner, chantant Alberich pendant 15 ans, Klingsor pendant 10 ans, Kurwenal 6 ans, Sachs 4 ans, Telramund et Kothner 2 ans. Son interprétation du méchant Alberich dans Der Ring des Nibelungen fut connu dans le monde entier, et l’est d’ailleurs toujours à travers le célèbre enregistrement en studio DECCA de Sir Georg Solti, et la performance enregistrée de Karl Böhm en 1967 à Bayreuth, qui sont tous deux des enregistrements maintenant classiques. Il enregistra également un saisissant Klingsor (Parsifal). Au disque, il fut aussi Don Pizarro (Fidelio), le Hollandais (Le Vaisseau fantôme) mais aussi, plus surprenant, Hans Sachs ou bien Fritz Kothner (Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg). On notera l’émotion qui se dégage de son Kurwenal dans le Tristan et Isolde de Bayreuth 1953, sous la direction de Eugen Jochum.

Quelques tenues de scène de Gustav Neidlinger

La Scala de Milan l’entendit pour la première fois en 1953, et à partir de 1956, il devint un visiteur fréquent du Wiener Staatsoper avec les rôles d’Escamillo, Figaro (de Mozart), Orest, Wotan, Jago, Amonasro). En 1963, il fut applaudi à Covent Garden dans le rôle de Telramund, gagnant encore plus le respect d’un public anglais déjà familier de son enregistrement avec Solti. Neidlinger s’est produit au Metropolitan Opera pendant une seule saison, présentant son Alberich au public de New-York en 1972. L’année précédente, il avait impressionné le public de Chicago avec le même rôle, dans une interprétation histrioniquement effrayante et vocalement parfaite.

En 1956, il rejoignit le Staatsoper de Vienne. Il chanta également à l’Opéra de Paris (1953-1967) et au Covent Garden de Londres avec l’ensemble de Stuttgart en 1955, 1963 (Telramund) et 1965 (Alberich). Il fut invité dans les plus grands théâtres du monde et dans des festivals tels que Salzbourg et Édimbourg. 

En 1977, le Württembergische Kammersänger fut nommé membre honoraire de l’Opéra de Stuttgart. En 1963, la ville de Bayreuth lui décerna la médaille Richard Wagner. En 1974, il reçut la Croix fédérale du mérite et en 1985 la plaque Gutenberg de sa Mayence natale.

Après avoir fréquenté les scènes du monde entier pendant un demi siècle, sans que sa voix soit fondamentalement altérée, Gustav Neidlinger continua à chanter en Europe jusqu’à sa retraite au début des années 1980. Il est mort le 26 décembre 1991 à Bad Ems, ville allemande dans le Land de Rhénanie-Palatinat. Sa tombe se trouve au cimetière de Stuttgart-Sillenbuch.

Gustav Neidlinger possédait une grande voix de basse chantante brillante, pleine et puissante, avec une expression typée «Nord-allemand». La voix, immédiatement identifiable dès la première phrase, avait toujours un éclat métallique.

Avec un puissant baryton-basse d’une densité semblable à celle du granit et des instincts dramatiques aiguisés, Gustav Neidlinger fut le plus grand Alberich de son temps. Sa caractérisation de la créature déformée de Wagner avait à la fois la force redoutable de la malédiction dans Das Rheingold et l’aspect tragique dans Siegfried et Götterdämmerung. Alors que Neidlinger essaya avec compétence de nombreux autres rôles au cours de sa longue carrière, Alberich fut le rôle qui resta attaché à son nom.

Gustav Neidlinger en 1957

Mais ce ne fut pas tout: Neidlinger proposa un spectre presque illimité de personnages de caractère, tragiques et comiques, entre bel canto et drame musical, vérisme et modernité. Et difficile à croire: dans ses premières années, il tint également des rôles de basse profonde comme Osmin, Sparafucile, Daland, Fafner, Titurel. Neidlinger avait à l’évidence une base matérielle en dehors des normes habituelles, au moins pendant les trois premières décennies de sa carrière. Sa gamme vocale allait en réalité de la basse profonde au baryton dramatique. Il chantait le redoutable fa grave de Sparafucile dans Rigoletto et pouvait couvrir l’orchestre Wagnérien avec de brillants mi, fa et fa dièse. Il parcourait les tessitures des profondeurs avec autant de confiance que les notes de baryton. Il avait la capacité physique  pour des explosions dramatiques autant que l’endurance pour les longues scènes.

Il n’a pas eu de véritable successeur.

Gustav Neidlinger était une personne pleine d’humour et extravertie. Il évitait l’agitation des mondanités et consacrait son temps libre aux joies familiales, à la contemplation et la lecture; toute une vie de modestie et de retenue.  Il fut une star de la scène, mais pas du tout une star des médias.