Friedrich Schorr 1888-1953

Chanteur américain d’origine hongroise, Friedrich Schorr fut un des plus grand baryton-basse wagnérien de l’histoire.

Friedrich Schorr naquit le 2 septembre 1888 à Nagyvárad. La ville faisait à l’époque partie du royaume de Hongrie intégré à l’empire d’Autriche-Hongrie. une communauté juive y vit le jour au XVIIIème siècle. Elle ne cessera de grandir pour devenir au début du XXème siècle l’une des plus actives culturellement et économiquement de l’empire austro-hongrois. La ville, qui porte aujourd’hui renom d’Oradea se situe à l’ouest de la Roumanie, près de la frontière hongroise.  

Son père était un chantre (hazzan)  juif renommé à Neusandez (Nowy Sącz) qui fut nommé chantre en chef de la Grande Synagogue de Vienne en 1891. Il avait une belle voix de baryton. Comme ses quatre frères, Friedrich a hérité du talent vocal de son père, mais son père tenait à ce qu’il se dirige vers le droit. Il commença d’abord à étudier le droit à Vienne, puis à Graz. En accord avec son père, s’il continuait ses études de droit, il pourrait également étudier la musique. En s’inscrivant à l’Université de Vienne, il put ainsi se former auprès d’Adolph Robinson, qui fut aussi le professeur de Leo Slezak et qui avait été le premier à reconnaître les dons vocaux de Schorr.  Robinson a recommandé le jeune baryton-basse à la direction de l’Opéra de Chicago et, pendant ses vacances, il eut l’occasion de jouer dans de petits rôles, mais sans lendemains. Au bout de seulement un an de formation, Schorr fut entendu par l’intendant de l’Opéra de Graz qui l’invita à y faire ses débuts. A 23 ans et n’ayant rien révélé à ses parents sur le spectacle, le jeune homme chanta le rôle exigeant de Wotan dans Die Walküre. Son succès fut tel qu’il se vit immédiatement offrir un contrat de quatre ans à Graz. Auréolé de critiques positives, il revint à Vienne pour montrer à son père le contrat qui avait été sa récompense. Le baryton-basse en herbe obtint enfin la bénédiction de son père pour devenir un chanteur professionnel.

Friedrich Schorr

Schorr resta à Graz de 1911 à 1916, se déplaçant souvent en tant qu’invité à l’Opéra de Vienne où il devint rapidement un favori du public. De 1916 à 1918, il fut membre du Théâtre national de Prague, puis il passa cinq ans à Cologne. De 1923 à 1932, Schorr fut un artiste de premier plan à Berlin, où il fit ses débuts en tant que Prométhée dans l’opéra de Walter Braunfels Les Oiseaux. Il y brilla, non seulement dans le répertoire wagnérien, mais dans d’autres rôles tels que Faust de Busoni, Cardinal Borromeo dans Palestrina de Pfitzner et Barak dans Die Frau ohne Schatten (La femme sans ombre) de Strauss.

Quatre rôles de Schorr: Hans Sachs, Wolfram von Eschenbach, Barak,  Don Pizarro.

Entre 1925 et 1933, il chanta régulièrement au Festival de Bayreuth, où il tint les rôles de Wotan (Die Walküre), du Wanderer (Siegfried), de Hans Sachs (Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg), et du Hollandais (Le Vaisseau fantôme). Grâce à sa ligne de chant, son legato, sa diction et l’intensité de ses incarnations, il fut alors considéré comme le plus grand interprète wagnérien de son temps et comme le pilier artistique du festival. Selon Jean-Jacques Groleau, «il y aura chanté les barytons wagnériens les plus humains que le disque nous ait conservés […] La qualité unique de son timbre, que d’aucuns ont parfois rapproché du velouté d’un chocolat fondant, son émission capable du forte le plus puissant et du piano le plus chaudement timbré sont assurément restées sans équivalent depuis.

Avec l’arrivée au pouvoir du parti Nazi en 1933, Friedrich Schorr, de confession juive, devint du jour au lendemain persona non grata sur les lieux de ses plus grands triomphes et s’exila aux États-Unis pour s’installer à New-York.

Le directeur du Metropiltan Opera ayant eu l’occasion de l’entendre lors d’une tournée aux Etats-Unis, en 1923, avec la German Opera Company dirigée par Leo Blech, lui proposa un contrat pour l’année suivante. Il y fit ses débuts dans le rôle de Wolfram (Tannhäuser). Il fera partie de la troupe du met jusqu’en 1943.  Outre les rôles héroïques de baryton de Wagner, qui dominaient son répertoire, Schorr participa à plusieurs premières, comme dans Jonny spielt auf d’Ernst Křenek (1929), Schwanda le joueur de cornemuse de Jaromir Weinberger (1931) et Elektra de Richard Strauss (1932). Son répertoire comprenait des rôles italiens tels que Scarpia (Tosca) et Amonasro (Aida), des rôles de Strauss (Jochanaan, Orest, Faninal, Barak, Altair), de Beethoven (Pizarro dans Fidelio), de Pfitzner (Borromée dans Palestrina), les rôles-titres de Prince Igor (Borodine), Docteur Faust (Busoni) et Hans Heiling de Marschner. Concernant Wagner, il incarna le Hollandais, Wolfram, Telramund, Kurwenal, Hans Sachs, Wotan, Wanderer, Günther, Amfortas. Grâce aux matinées du samedi diffusées par le Met depuis 1931, ces incarnations wagnériennes sont presque tous documentés dans des enregistrements en direct. Pour les exigences vocales élevées de ces rôles, le baryton timbré viril et sombre de Schorr avec son puissant registre central et des aigus métalliques et percutants était parfaitement adapté. 

Parmi les chanteurs wagnériens remarquables avec lesquels il se produisit au cours de sa carrière au Met figuraient Frida Leider, Lotte Lehmann, Elisabeth Rethberg, Lauritz Melchior, Kirsten Flagstad et Helen Traubel. 

Schorr dans le rôle de Wotan. A gauche avec Kirsten Flagstad en 1935

Il fit ses adieu au Metropolitan Opera le 2 mars 1943 dans le rôle du Wanderer. Après la fin de sa carrière sur scène, il continua à se produire en concerts. Il mit en scène des opéras de Wagner au New-York City Center Opera. En 1943, il devint directeur de la Manhattan School of Music de New-York et dirigea en même temps une classe de chant d’opéra à la Hartt School of Music de Hartford. Ses étudiants les plus importants furent Cornell MacNeil, Ezio Flagello, Grace Hoffman et Carlos Alexander.

Friedrich Schorr mourut le 14 août 1953 à Farmington, dans le Connecticut, à l’âge de 65 ans.

Schorr donnant un cours à la Manhattan School of Music de New York
Friedrich Schorr et Anna Scheffer Schorr

Schorr est reconnu comme le plus grand baryton-basse wagnérien de sa génération, sans doute de tout le XXème siècle, et fut particulièrement célèbre pour ses représentations profondes de Wotan et de Hans Sachs.

Sa voix était puissante, ferme et riche, de couleur noble, autant capable d’intensité dramatique que d’une grande séduction dans la mezza voce. Son beau timbre et sa stabilité absolue, sa maîtrise du legato allait à l’encontre de l’idée que Wagner devait être aboyé et non chanté, comme le croyait Cosima. Vers la fin de sa carrière, ses notes de tête extrêmes sont cependant devenues quelque peu «boisées», à la suite de nombreuses années d’utilisation intense.

Friedrich Schorr a établi ce qui fut la norme pour le chant wagnérien dit de heldenbariton pendant les deux décennies entre 1920 et 1940. Que ce soit dans les moments de réflexion de Hans Sachs, le désespoir de Vanderdecken ou les accès de colère de Wotan, sa maîtrise de la dynamique et la clarté de son énoncé rendaient ses caractérisations à la fois fascinantes et complètes. À l’âge d’or du chant wagnérien, il fut au premier rang.