Sándor Kónya 1923-2002

Sándor Kónya était un ténor hongrois lyrico-spinto, qui fut associé aux rôles allemands et italiens, et tout particulièrement à Lohengrin et Calaf, grâce à son timbre et son phrasé splendide. Beaucoup le considèrent comme le meilleur Lohengrin de la discographie.

Sándor Kónya est né le 23 septembre 1923 à Sarkad, petite ville hongroise, où il passa son enfance et sa jeunesse. Un célèbre professeur de chant l’entendit un jour et le recommanda à l’Académie Franz Liszt de Budapest où il travailla avec avec Ferenc Székelyhidy. En 1944, il fut enrôlé dans l’armée et fait prisonnier par les Britanniques, à la fin de la guerre. Ses capacités de chant n’y sont pas restées longtemps inconnues. Les anglais l’utilisèrent pour distraire les troupes d’occupation. Avec l’aide d’amis, il réussit toutefois à s’échapper du camp de prisonniers.

En 1946, deux hommes d’affaires allemands (Anton Giesert et Alfons Lehmkuhle d’Ostbevern) lui offrirent une aide financière après l’avoir entendu chanter à Bielefeld peu après la guerre. Ce fut l’un de ces hommes qui le présenta au directeur général de la musique de la Stadthalle de Münster, Herr Dressel. Dressel l’orienta immédiatement vers Frederick Husler à Steinhude, l’un des professeurs de chant les plus reconnus de son temps. Il étudia ensuite à Rome avec Namcini et à Milan avec Rico Lani. 

En 1949, Kónya épousa Anneliese Block, originaire de Steinhude, qui le suivra toujours tout au long de sa carrière. 

Il passa une audition à Bielefeld qui fut si convaincante que le directeur artistique de l’époque Herrmann Schaffner et le directeur musical général Bernhard Conz l’engagèrent immédiatement. Il fit ainsi ses débuts à Bielefeld en 1951 dans le rôle de Turiddu (Cavalleria rusticana). C’est aussi là qu’il chanta son premier Lohengrin, en 1953. Il resta dans le casting de la compagnie pendant trois ans, au cours desquels il élargit son répertoire en chantant même de l’opérette et d’autres rôles plus légers. Au milieu des années 1950, il se produisit à Darmstadt, Stuttgart, Hambourg et dans d’autres villes allemandes. Il chanta notamment à Cassel aux côtés du célèbre baryton Willi Domgraf-Fassbaender dans Rigoletto. Dès 1953, Herbert von Karajan contacta Kónya et lui proposa le rôle de Manrico (Il trovatore) à La Scala de Milan. Mais le ténor préféra prudemment rester à Bielefeld une année de plus pour continuer à travailler sur le répertoire. Plus tard, il chantera, à Berlin, le Chant de la Terre de Mahler et la IXème Symphonie de Beethoven à New-York avec ce même Karajan.

Portraits de Sándor Kónya

Il rejoignit en 1955 la troupe du Berlin Deutsche Oper (alors appelée Städtische Oper) où il chanta des oeuvres des répertoires italiens et français. Il y ajouta le rôle de Huon de Bordeaux dans l’Oberon de Weber. La création de Un ballo in maschera avec Leonie Rysanek et Dietrich Fischer-Dieskau dirigé par Wolfgang Sawallisch remporta un grand succès. Kónya incarna aussi des personnages plus modernes comme Boris dans Katja Kabanova de Janácek ou Michele dans la première allemande de l’opéra Die Heilige der Bleeckerstreet de Gian-Carlo Menotti. Un évènement particulier fut la première mondiale de l’opéra König Hirsch de Hans Werner Henze, le 23 septembre 1956, où il créa le rôle de Leandro, à l’occasion de son 33ème anniversaire. Cette première fit scandale car, la version initiale devait durer plus de cinq heures et fut largement réduite pour la première de Berlin, à son grand détriment, dirent ceux qui connaissaient l’original.

Une représentation de Nureddin dans l’opéra comique Der Barbier von Bagdad de Peter Cornelius, au Festival d’Édimbourg en 1956 lança sa carrière internationale. Remarqué par la maison de disques NDR, il enregistra Max (Der Freischütz), aux côtés de Melitta Muszely et de la grande basse Arnold van Mill sous la direction de Willhelm Brückner-Rüggeberg.

Sándor Kónya dans le rôle de Lohengrin

Kónya fit ses débuts à Bayreuth en 1958, chantant Froh (Das Rheingold) et surtout le rôle-titre de Lohengrin. Sa performance a tellement établi le standard du chevalier au cygne qu’elle devint la carte de visite de Kónya et fut considérée comme l’un des sommets de l’interprétation wagnérienne d’après-guerre. Il faut dire que sa voix puissante et lyrique, de vrai ténor héroïque, était idéalement adaptée à ce rôle. La production bleu et argent de Wieland Wagner fit aussi sensation et reste à ce jour une étape mythique dans l’histoire du Festival de Bayreuth.  La production de 1958 à Bayreuth a été publiée sur CD, préservant ainsi l’interprétation de Kónya à son meilleur, avec la brillante Elsa de Leonie Rysanek et l’implacable Ortrud d’Astrid Varnay. Plus tard, Kónya enregistra lune version studio pour RCA, avec le Boston Symphony Orchestra dirigé par Erich Leinsdorf, où il chanta la version complète de l’histoire du Graal. La gravure se distingue par son excellente qualité sonore mais par une distribution qui n’était pas au niveau des normes élevées du ténor.  À l’origine, Leontyne Price devait être Elsa; après son annulation, Lucine Amara reprit le rôle, les autres participants étant Rita Gorr, William Dooley et Jerome Hines.  

Ses performances à Bayreuth se sont renouvelées en 1959, 1960, 1967 et 1971 pour chanter les rôles principaux de Lohengrin (1958-59-60 et 67), Parsifal (1966 et 71), Walter von Stolzing et le marin secondaire de Tristan und Isolde (1964) et Froh (1958). Le Lohengrin de Bayreuth de 1959, sous la direction de Lovro von Matacic, est considéré comme l’enregistrement le plus parfait et le plus homogène de l’œuvre, avec un Kónya absolument surnaturel. Il fut publiée par Orfeo en excellente qualité mono. Elisabeth Grümmer y incarne de plus une Elsa idéale. On y entend également Franz Crass (le roi), Rita Gorr (Ortrud) et Ernest Blanc (Telramund).

Le Lohengrin de Kónya fut demandé dans toute l’Europe et le conduisit à Paris (avec Knappertsbusch), au Covent Garden Opera (avec Klemperer), à Lyon, Barcelone, Lisbonne, Catane, Palerme et Rome et à Vérone en 1963. En Italie, il chanta Lohengrin en italien, y compris dans l’enregistrement radio réalisé en 1959, dirigé par Ferdinand Leitner, avec Marcella Pobbe et Aldo Protti, publié par Myto.

Sándor Kónya dans divers rôles

En 1955, à l’époque où il chantait Turandot à l’Opéra national de Vienne, Kónya fut invité par l’Opéra d’État hongrois de Budapest. Il hésita beaucoup car il apréhendait le fait de chanter dans son pays d’origine. Il a déclaré: «À l’Opéra de Budapest, où en tant qu’étudiant, j’écoutais toujours debout et maintenant chanter devant mes propres compatriotes, était une situation bien particulière.» Il chanta Lohengrin et Calaf mais il affirma n’avoir jamais eu autant le trac qu’à Budapest, bien qu’il y fit un triomphe. Même le New-York Times a rapporté la première apparition de Kónya en Hongrie: «Lorsque Kónya chantait à Budapest, la police devait contrôler les foules de gens à la recherche de billets. Dans le public se trouvaient la mère de Kónya, sa grand-mère de quatre-vingt-dix ans et des parents venus de toute la Hongrie.» Ses derniers rôles à Budapest furent Don Carlos et Otello.

Sándor Kónya

Il fit ses débuts à La Scala le 2 mai 1960 dans Parsifal. Il n’avait jamais chanté ce rôle auparavant et dut étudier le troisième acte lors du trajet de nuit jusqu’à Milan. Le succès fut énorme et, par chance, nous disposons d’un enregistrement de la première: Rita Gorr était Kundry, le grand bassiste bulgare Boris Christoff chantait Gurnemanz, Gustav Neidlinger chantait Amfortas; le chef d’orchestre était André Cluytens et l’une des six filles fleurs était une jeune soprano destinée à un brillant avenir, Montserrat Caballé.  Geerd Heinsen commenta cet enregistrement dans le journal d’opéra Orpheus: «Parmi les nouveautés, le Parsifal de Sándor Kónya à la Scala tient une place importante où le ténor rayonnant à la voix séduisante et formée à l’italienne donne au Parsifal un style presque belcantiste fait d’éclat et de douceur tout en conservant l’aspect héroïque du troisième acte. Ce disque se place dans la droite ligne de son Lohengrin de Bayreuth.» 
La même année, Kónya débuta à l’Opéra de San Francisco, avec Dick Johnson (La Fanciulla del West), qui lui valut de chaleureux éloges, suivit de Lohengrin, Rodolfo (La Bohème) et Radames (Aida). Il se produisit à San Francisco, invité à de nombreuses reprises, et participa aux tournées de l’opéra à Los Angeles, San Diego et San Jose avec La Bohème, Tosca, Madame Butterfly, Mefistofele, Pagliacci Carmen, Lohengrin et Parsifal.

Kónya en Turiddu, Don José et Dick Johnson

Kónya dans le rôle de Calaf
(Turandot)

Une dispute entre l’orchestre et la direction du Metropolitan Opera de New-York faillit faire annuller toute la saison 1961/62 et avec elle les débuts prévus de Kónya. Devant l’incertitude de cette situation, Kónya signa un contrat pour six représentations de Medea de Cherubini à La Scala de Milan où sa partenaire devait être Maria Callas. Or, pendant ce temps, un accord fut finalement conclu à New-York, et Kónya considéra que le Met était plus important pour lui que la Médée de La Scala, où Jon Vickers le remplaça. Les débuts de Sandor Kónya au Metropolitan Opera eurent donc bien lieu le 28 octobre 1961 dans Lohengrin. A cette occasion, Harold C. Schönberg écrivit dans le New York Times: «il est un pur ténor wagnérien et un renfort des plus précieux précieux pour la compagnie. Sa voix est celle d’un Heldentenor, aux proportions héroïques.» Schoenberg décrivit ainsi son chant: «Il peut émettre avec un grand volume sans forcer, il a un aigu facile et inépuisable. La voix est de très bonne qualité, colorée et sonore, mais pas assez aujourd’hui pour entreprendre Siegfried et Tristan.» Kónya est resté au Met jusqu’à la fin de 1974. Au cours de ses 14 saisons, il donna 287 représentations dans 22 rôles, dont Radamés (Aida), Riccardo (Un Ballo in maschera), Max (Der Freischütz), Eric (Der Fliegende Hollander), Walther (Les Maîtres chanteurs de Nuremberg), le rôle principal dans Parsifal, Alfredo (La Travista), Cavaradossi (Tosca), et même Edgardo dans Lucia de Lamermoor avec avec Joan Sutherland en 1964. Cette même année, il avait déjà un contrat pour Tannhäuser à Bayreuth. Cela aurait été vocalement incompatible avec le rôle d’Edgardo. Wieland Wagner fut compréhensif et Kónya chanta Walther à Bayreuth à la place de Tannhäuser. Son dernier rôle au Met fut Steva (Jenufa). A new-York, il eut notamment comme partenaires Ingrid Bjoner, Leontyne Price, Galina Vishnevskaya, Birgit Nilsson et Dorothy Kirsten.

Sándor Kónya, à gauche avec Leontyne Price dans Aida, au centre avec Eva-Marie Molnar dans Der Fliegende Holländer, à droite avec Anja Silja

À l’automne 1967, l’Opéra de Rome l’invita à participer à une tournée à Tokyo avec le Don Carlo de Verdi. C’était la première japonaise de cet opéra. Il fut retransmis à la télévision japonaise et eut un énorme succès. La partenaire de Sándor était Gwyneth Jones et le chef, Oliviero de Fabritiis. Il existe également un enregistrement de ce spectacle.

Sándor Kónya a interprété deux rôles très différents au Teatro Colon de Buenos Aires: en 1968, c’était Walther von Stolzing (Die Meistersinger von Nürnberg dirigés par Ferdinand Leitner), et un an plus tard Hoffmann (Les Contes d’Hoffmann dirigés par Peter Maag). Ici aussi, des enregistrements ont survécus et offrent notamment la rare opportunité d’entendre d’entendre Gustav Neidlinger dans le rôle de Sachs (Meistersinger).

Dans les dernières années de sa carrière, Kónya aborda le rôle de Otello de Verdi qu’il chanta pour la première fois, en 1973, à Strasbourg sous la direction d’Alain Lombard, et plus tard à Budapest.   

Parallèlement à ses activités lyriques, Kónya a également abordé avec succès l’opérette et les récitals en tournée dans toute l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal et l’Amérique du Nord.

Après la fin de sa carrière active, Kónya fut nommé professeur de chant à l’Université de musique de Stuttgart où il enseigna jusqu’en 1988, date de son 65ème anniversaire. Ensuite, il partit s’installer définitivement à Ibiza avec son épouse. Dans les dernières années de sa vie, il resta très actif, conservant quelques élèves, recevant parfois des collègues établis venant lui demander des conseils. Il envisageait la création d’un concours de chant et souhaitait faire à nouveau un voyage prolongé dans son pays d’origine, la Hongrie. Il était ravi de voir ses anciens enregistrements être publiés, comme le grandiose Meistersinger, qui reçut le prix de la critique allemande du disque.

Sa femme est décédée en 1999 et Sándor Kónya le 20 mai 2002 dans l’île d’Ibiza.

Doué d’un instrument brillant et spinto, Kónya avait un registre aigu mélodieux et facile le plaçant, comme ténor wagnérien, dans la catégorie connue sous le nom de «jugendlicher holdentenor». Dans son Lohengrin en particulier, sa ligne de chant est pleine de lyrisme et l’émission est chaleureuse. On ne décèle aucun signe de fatigue ou de faiblesse; en ce sens cela rappelle la facilité de chant d’un Lauritz Melchior. Ces qualités lui ont aussi permis de chanter parfaitement les rôles de l’opéra italien, lourds ou légers, et il fut un Cavaradossi, Pinkerton, Calaf, Radames et Edgardo hautement crédibles. La longévité de sa carrière peut être attribuée à facilité d’émission et à sa musicalité.