Martti Talvela 1935-1989

Martti Talvela était une basse finlandaise particulièrement réputé dans les répertoires germaniques (L’Anneau du Nibelung, Parsifal, Tristan et Isolde, Fidelio…) ainsi que russes (Boris Godounov, Eugène Onéguine), avec quelques incursions réussies dans l’opéra italien (Rigoletto, Don Carlos).

Martti Olavi Talvela naquit le 4 février 1935 à Hiitola, petite ville qui était finlandaise à l’époque et qui fait aujourd’hui partie de la République de Carélie, membre de la Fédération de Russie). Il était le huitième d’une famille de dix enfants.  Ses parents, Toivo Talvela et Nelly Talvela (née Pennanen) étaient agriculteurs. Le jeune Martti vécut son enfance dans cette magnifique région de la Carélie que la famille dut quitter en 1944 lorsque elle fut annexée par la Russie soviétique. Talvela dira plus tard: «La perte de la maison et le départ vers la Finlande restèrent dans ma mémoire comme des chocs pour toute la vie et la Carélie signifiera pour moi une terre de bonheur inoubliable». Le voyage d’évacuation a d’abord emmené la famille en Ostrobotnie jusqu’à ce qu’une ferme pour une famille de 12 personnes soit trouvée dans le village de Tönnökoski à Orimattila.

Martti Talvela fut d’abord instituteur à Savonlinna de 1952 à 1956 puis poursuivit cette activité dans trois autres écoles. Il s’est aussi entraîné comme boxeur ce qui l’aida à acquérir l’endurance nécessaire pour les plus grands rôles. Il étudia le chant à la Lahti Academy of Music de 1958 à 1960. Ses passe-temps pendant ses études étaient le chant choral et le sport.

Martti Talvela

Après avoir remporté le concours de lieder finlandais en 1960, il poursuivit ses études avec Carl Martin Ohmann à Stockholm. C’est là qu’il fit ses débuts sur scène au Théâtre Royal dans le rôle de Sparafucile (Rigoletto) en 1961. Wieland Wagner l’y remarqua et l’engagea aussitôt pour chanter à Bayreuth, où il sera l’un des piliers du festival entre 1962 et 1970, incarnant tour à tour Titurel (Parsifal, 1962, 1964 et 1965), le Landgrave (Tannhäuser, 1964-1966), Hunding (La Walkyrie, 1965-1967), Fasolt (L’Or du Rhin, 1965-1967), le roi Marke (Tristan et Isolde, 1966-1970), Daland (Le Vaisseau fantôme, 1969 et 1970).

Adoubé à bayreuth, sa carrière décolla rapidement: 1963 à La Scala de Milan, 1964 à l’Opéra d’État de Vienne, 1965 à Rome à Bordeaux (Lohengrin). En 1968, il fit ses débuts aux États-Unis lors d’un récital au Hunter College de New York. Il fit son entrée au Metropolitan Opera de New-York comme le Grand Inquisiteur (Don Carlo) en octobre 1968. Il y est apparu les années suivantes avec un succès croissant, particulièrement acclamé pour son interprétation dramatique de Boris Godunov. Il s’est produit au Met jusqu’en 1988. Il chanta Gurnemanz à l’Opéra de Paris en 1974 ainsi que Padre Guardiano en 1975 et Sarastro en 1977. Aux Chorégies d’Orange, il incarna Gurnemanz en 1979 et Boris Godounov en 1985.

Portraits de Martti Talvela

Martti Talvela a chanté plus de 40 rôles d’opéra. Sa carrière fut marquée par quatre grands rôles, ceux de Boris Godounov, Philippe II, Gurnemanz et le roi Marke. On se souvient de son Sarastro éternel du Festival de musique de Salzbourg ainsi que du roi Philippe II. Il tint de nombreux rôles de basse dans les opéras de Wagner tels que Gurnemanz, Hagen, Hunding, Fasold, Daland et Marke. Il marqua aussi de sa présence les rôles mozartiens du Commandeur et de Sarastro.

Talvela dans Boris Godounov

Mais il y eut le rôle de Boris Godounov qui marqua la postérité. Lorsque Talvela chanta son premier Boris à Düsseldorf, en janvier 1967, il a préparé le rôle de manière indépendante et personnelle. Il a décrit ses sentiments à propos du rôle comme mêlés d’enthousiasme et de peur. Son immersion prudente dans le rôle fut récompensée. La critique se montra élogieuse, mais Talvela savait que son Boris avait encore des années de maturation devant lui pour devenir «plus russe». Il approfondit le rôle avec l’aide de Günther Rennert. En 1969, il le chanta à l’Opéra national finlandais. Le critique de la Nouvelle-Finlande, Seppo Nummi, écrivit à l’époque que «le noble cachet de l’art vocal de Martti Talvela était mature.» Selon Nummi, «Talvela ne crie jamais, ne se calme jamais, ne rompt jamais une ligne psychologique ou vocale … Le Boris Tsar de Talvela est une force de pouvoir dont le destin et les contraires qui déchirent sa propre psyché s’effondrent.» En 1971, il estima avoir obtenu ce qu’il voulait de son personnage. Peter Dannenberg, un critique de Die Welt, a écrit que «personne n’est plus grand que Talvela aujourd’hui en tant que Boris.» Talvela était bien conscient de sa grande taille et a pu en profiter. Il faut imaginer le public, le souffle coupé, voyant ce géant de 1,03m, tomber d’un coup et rouler dans les escaliers, accompagné de gémissements bouleversants. Aux États-Unis, Talvela est toujours dans les mémoires comme le Boris éternel. le critique Hannu-Ilari Lampila déclara que les moments forts de la carrière de Talvela ont été l’automne 1977, lorsqu’il joué le rôle de Boris à la fois à Leningrad et à Moscou, remportant un énorme succès.

Martti Talvela (au centre) incarnant Boris Godunov dans l’opéra de Modest Moussorgsky au Théâtre Bolchoï de Moscou en novembre 1977

Talvela fut également un chanteur de lied et d’oratorio très apprécié. Il se produisit dans les principales salles de concert du monde entier. Beaucoup de ces performances ont été enregistrées sur des disques audio. Il nous a laissé, vers la fin de sa vie, comme un testament, une version du Winterreise de Schubert produisant une ambiance chaleureuse et sincère. Il a laissé au moins deux interprétations enregistrées des Chants et Danses de la Mort de Moussorgski, une avec orchestre et une avec accompagnement au piano. Après un récital donné par Talvela et Ralf Gothoni à Londres en juillet 1974 (qui comprenait Vier Ernste Gesange de Brahms), un critique du Financial Times a comparé l’apparition de Talvela à un prophète de l’Ancien Testament et sa voix à du granit, décrivant comment ce géant finlandais de la basse captivait son public avec des orages, des prières et des invocations.

En 1970, le Sénat (gouvernement) de Berlin-Ouest lui a officiellement accordé le titre envié de Kammersänger . De 1972 à 1980, Martti Talvela a été directeur artistique du Festival de Savonlinna. Il devait assumer le poste de directeur artistique de l’Opéra national de Finlande à Helsinki en 1992, mais son décès l’en a empêché. En 1973, il a reçu le prix Pro Finlandia et le prix d’État finlandais. Il a également été nommé directeur général de l’Opéra National d’Helsinki juste avant sa mort.

Anna Johanna (Annukka) Talvela est née à Iisalmi en 1934. Elle a obtenu son diplôme d’enseignante en 1957. Elle aménagea à Juva en 1980 et développa une agriculture biologique et l’élevage de moutons à Inkilänhovi avec son mari, Martti . Elle a enseigné à l’école primaire Juva Kuosmala de 1989 à 1997. Elle est décédée en 2016.
Annukka et Martti Talvela

Fidèle à ses racines paysannes, Martti Talvela s’est toujours intéressé à l’agriculture et rêva toute sa vie d’une ferme. Le rêve est devenu réalité en 1979, lorsque Martti et sa femme Annukka ont acheté le manoir Inkilä près de Juva, au milieu des forêts et des lacs, tout en poursuivant sa carrière de chanteur. Juva est une municipalité du centre-est de la Finlande, dans la région de Savonie du Sud et la province de Finlande orientale. Annukka Talvela dit dans son livre Always on the Path que les Talvela se sont soigneusement préparés pour l’entretien de la ferme: ils ont étudié les principes de l’agriculture biologique, ont visité, en Suisse, un institut de recherche et ont étudié en Allemagne les soins aux moutons. Il faut savoir qu’il n’y avait pas d’élevage ovin en Finlande à cette époque, et que l’agriculture biologique était encore un concept étranger. La ferme Inkilä fut donc pionnière dans ces domaines. Annukka Talvela a en outre compilé les écrits de Martti Talvela dans «The World is Very Great»

Son état de santé avait commencé à décliner en 1975, lorsqu’il fut atteint de diabète et de goutte. En 1982 il subit deux crises cardiaques au Metropolitan Opera. Des problèmes d’estomac l’ont également tourmenté dans les années 1980.  L’immense Talvela qui semblait invulnérable s’éteindra pourtant encore jeune dans sa propriété d’Inkilä, des suites d’une crise cardiaque d’où il rejoindra le Panthéon des plus grands chanteurs wagnériens. Il venait tout juste le même jour d’avoir cinquante-quatre ans, le 22 juillet 1989, et d’achever une danse le jour du mariage de sa fille.

Annukka et Martti Talvela au printemps 1956 sur le balcon de Vuorilinna. (Photo des archives privées d’Annukka Talvela.)
Martti Talvela et sa famille en 1965

La pierre tombale de Martti et Annukka Talvela a été dévoilée par leurs trois enfants Kirsi et Tuomas Talvela et Johanna Hirvonen (à droite). Le monument lui-même est une pierre finlandaise enracinée des terres d’Inkilänhovi.

Martti Talvela avait voix exceptionnelle, un timbre charnu, sombre et pourtant ensoleillé, couleur de bronze, ainsi qu’une grande musicalité. Sa voix de basse profonde était très ample et extrêmement puissante avec cependant un timbre clair et naturel qui lui permettait une très grande palette de nuances. Il savait aussi donner à sa voix une couleur «noire» aux accents impressionnants dans la noblesse de Sarastro comme dans la dureté de Hagen ou de Hunding.

Martti Talvela

Ce qu’il dit par exemple du rôle Gurnemanz et des autres rôles de basse chez Wagner, est éclairant sur sa méthode. Il part des indications données par Wagner sur Gurnemanz,  sur son évolution entre le premier et le troisième acte. Au début de l’opéra,  Gurnemanz est un homme d’une cinquantaine d’années, mais au troisième acte beaucoup de temps a passé depuis. A partir de cette indication, l’on peut comprendre que Gurnemanz est devenu un vieil homme,  dépressif et sans espoir, jusqu’au retour de Parsifal. Et le splendide prélude de ce dernier acte est tout à fait explicite sur ce point, Wagner en disait « qu’aucun rayon lumineux ne doit y pénétrer», et le premier thème est celui du désert, expression de l’absence de toute vie. Le chanteur se doit donc d’exprimer cette évolution qui a eu lieu entre les actes. Dans cette situation, Talvela précise «qu’il ne s’agit pas simplement de chanter fort, mais il faut faire comprendre une grande dépression. Le public ne le comprend pas nécessairement et pense qu’au troisième acte le chanteur est fatigué et non que sa voix exprime le poids des ans et de la lassitude. Il n’y a pas grand-chose à faire contre cela. Et pourtant c’est fantastiquement écrit pour la voix, n’importe qui n’aurait qu’à se laisser porter par la partition durant la représentation. Mais le caractère de Gurnemanz doit être construit avec précaution, il doit être pensé et réfléchi.

Sa présence scénique imposante (aidé par son physique dépassant les deux mètres et proche des 150 kg) était encore renforcée par son art consommé de la chute: dans le rôle de Boris Godounov, considéré comme sa meilleure incarnation, il savait s’effondrer tout d’un coup, ce qui ne manquait pas d’impressionner le public.

Talvela admirait Beniamino Gigli, Jussi Björling, Ezio Pinza et Alexander Kipnis. Tous ces chanteurs sont en effet des âmes chantantes, mais ils portent toutes les peines de l’existence, surmontées malgré tout, par toutes les preuves d’humanité rencontrées dans cette vie. La vie sans cela, disait-il, est une vie vide. Il n’est pas difficile de comprendre alors pourquoi Martti Talvela a été un si grand Boris Godounov. L’ébranlement que provoque le personnage de Moussorgski correspond aux conceptions exprimées par Martti Talvela. Qui mieux que lui a su exprimer la profonde solitude du tsar, son terrible secret,  sa souffrance à l’indifférence du peuple à son égard? Il a rassemblé par sa voix tout à la fois le drame du peuple russe et la perdition de Boris dans le «J’ai l’âme en deuil» qui sont les premiers mots chantés par le rôle.