Mariano Stabile 1888-1968

Baryton-basse italien, Mariano Stabile fut pendant plus de cinquante ans le plus grand Falstaff entendu au XXème siècle.

Il naquit le 12 mai 1888 dans une famille aisée de Palerme. Son désir précoce d’étudier le chant ne correspondait pas du tout à ce que sa famille avait prévu pour son avenir. Il s’est même enfui à Naples où il a été rapidement découvert par la police et ramené à Palerme. La détermination de Stabile à devenir chanteur a finalement vaincu la résistance de ses parents et il fut autorisé à étudier à l’Accademia Santa Cecilia à Rome avec le grand Antonio Cotogni. 

Il continua ensuite avec des cours particuliers et fit ses débuts en octobre 1909 avec Marcello (La bohème) au Teatro Biondo de sa ville natale où il enchaina avec Amonasro (Aida). Dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, il s’est produit dans divers théâtres d’Italie où il se fit connaître dans des rôles tels que Lescaut, Alfio, Zurga, Valentin mais aussi dans des rôles plus importants comme Barnaba (La Gioconda), Nevers (Gli Ugonotti) ou Alfonso (La Favorita). 1912 marqua pour lui le début d’une étroite amitié, sur et hors de la scène, avec le ténor Aureliano Pertile dont la carrière était alors sur le point de décoller. En 1918, au Teatro Colón de Buenos Aires, il incarna, pour la première fois, rôle de Ford dans Falstaff de Verdi qui deviendra sans conteste son rôle majeur qui le rendra le plus célèbre. Falstaff fut ensuite chanté par Giacomo Rimini qui, au grand dépit de Stabile, fut choisi plus tard pour participer à l’enregistrement intégral de l’opéra sous la direction de Lorenzo Molajoli, en 1932.

Portraits de Mariano Stabile

Au début de la Première Guerre mondiale, Stabile avait déjà remporté des succès significatifs en Italie et à l’étranger, notamment à Saint-Pétersbourg en 1911, à Buenos Aires en 1913 et à Barcelone en 1914. Il fut particulièrement apprécié pour son rôle d’Alfonso (La favorita) au Teatro Costanzi de Rome et obtint un contrat de longue durée auprès des deux directeurs de ce théâtre, Walter Mocchi et Emma Carelli. Il y chanta deux rôles wagnériens, Klingsor (Parsifal) et Beckmesser (Die Meistersinger von Nürnberg). Il participa en 1913 à la première représentation de l’opéra L’arabesca de Domenico Monleone.

Ses premiers pas à Milan se firent avec Lescaut (Manon Lescaut) dans une production du Teatro del Verme avec Claudia Muzio et Giovanni Martinelli. Il fit ses débuts à l’Opéra de Paris en 1917 en Amonasro (Aida).

Après une courte audition, Toscanini fut immédiatement impressionné par l’interprétation de Stabile et lui proposa de chanter le rôle-titre de Falstaff à La Scala de Milan pour l’ouverture de la saison 1921–1922. Stabile s’y prépara intensivement avec Ferrucio Calusio, Giuseppe de Luca et Toscanini lui-même, de sorte que lorsqu’il arriva pour les premières répétitions, sa caractérisation du rôle était en place. La participation de Stabile à cet événement historique fit sensation. Jamais auparavant un chanteur relativement jeune et inconnu n’avait été lancé dans un rôle aussi important. La soirée d’ouverture de la saison suivante l’a de nouveau applaudi en Falstaff. Il était devenu, pratiquement du jour au lendemain, l’un des acteurs de chant les plus recherchés d’Italie. En 1923, on lui confia le rôle principal dans la première mondiale de l’opéra de Respighi, Belfagor. Les rôles qui étaient à la fois vocalement intéressants et histrioniquement éprouvants étaient tout particulièrement proposés à ce créateur de personnages minutieux et sensible. Ses incarnations de Iago (Otello), Gerard (Andrea Chénier) et Scarpia (Tosca) étaient aussi convaincantes que celles de Don Giovanni, Figaro, Gianni Schicchi, Dottore Malatesta (Don Pasquale). Il a parait-il chanté près de 1 200 fois le rôle de Falstaff.

Mariano Stabile dans le rôle de Falstaff

Il chanta le Barbier dans (Die Frau ohne Schatten) lors de la première représentation italienne à La Scala en 1938. Il ne donna que quelques représentations, aux Pays-Bas, du Hamlet de Ambroise Thomas car, bien que sa caractérisation du prince danois ait été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme, il se sentait mal à l’aise avec la haute tessiture du rôle.

Stabile s’est produit à Paris, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Vienne et à l’Opéra de Chicago pendant la saison 1928/29. Il a été régulièrement entendu au Teatro Colón, au Maggio Musicale Fiorentino et aux Arènes de Vérone. En 1931, il chanta pour la première fois au Festival de Salzbourg où, sous la direction de Bruno Walter, il s’imposa comme un excellent mozartien. Il resta un invité régulier du Festival de Salzbourg pendant les 25 années suivantes ainsi que du Festival de Glyndebourne.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Stabile participa à la première de l’opéra La locandiera de Mario Persico, à l’Opéra de Rome. En 1943, il fit une tournée européenne faisant applaudir son Falstaff à travers l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

Stabile dans quelques rôles

Il fut parmi les premiers artistes italiens à chanter à Londres après la guerre. Il y revint fréquemment entre 1946 et 1949 pour chanter aux théâtres de Cambridge et Stoll avec la New Opera Company de Jay Pomeroy. En 1950, il enregistra une intégrale de Don Giovanni pour la Haydn-Society à Vienne et fut le partenaire de Maria Callas dans l’enregistrement EMI de Il Turco in Italia en 1954.

Stabile donna sa représentation officielle d’adieux avec Falstaff à Sienne en 1961 mais continua à se produire sporadiquement jusqu’en 1963. 

Gemma Bosini,
l’épouse
de Mariano Stabile

La deuxième épouse de Stabile était la soprano italienne Gemma Bosini (1890-1982) avec laquelle il chanta parfois sur scène. Elle eut une carrière internationale active de 1909 à 1930. Elle fut notamment associée au rôle d’Alice Ford dans Falstaff, rôle qu’elle interprétéa plus de 400 fois au cours de sa carrière. On se souvient aussi qu’elle fut la première soprano à enregistrer le rôle de Mimi dans La bohème de Puccini en 1917. Elle réalisa également des enregistrements complets de Faust (Gounod) et The Merry Widow (Lehar). Après avoir pris sa retraite artistique en 1930, elle se consacra à l’enseignement du chant et à la gestion de la carrière de son mari.

Mariano Stabile mourut à Milan le 11 janvier 1968. 

Peu de temps avant sa mort en 1982, son épouse Gemma donna une interview dans laquelle elle raconta ce qu’Antonio Cotogni avait inculqué à son élève pour sa future carrière: «Votre voix peut devenir plus grande et plus sombre, mais je pense que c’est hautement improbable. Restez dans le domaine lyrique et ne vous égarez que lorsque l’interprétation est plus importante que la vocalisation.» Cotogni lui a donné une longue liste de rôles à éviter, a-t-elle poursuivi, et «Mariano fut assez fort pour ne pas se laisser tenter.»

Son portrait de Falstaff fut le chef-d’œuvre de Stabile. On peut s’interroger sur ce qui lui a fait surpasser les grands Falstaffs de Maurel, Scotti, Tibbett, Valdengo, Warren, Gobbi ou Taddei. Car la voix elle-même n’était pas exceptionnelle et ne pouvait rivaliser avec celles de la plupart de ses illustres collègues. Le grave est resté incolore tout au long de sa carrière, son médium prit plus tard une certaine dureté et ses notes aiguës, données à pleine voix, avaient tendance à être affectées d’un certain trémolo. En fait sa réputation se fit surtout sur ses exceptionnelles qualités histrioniques, agrémentées d’une d’une parfaite diction, une grande vitalité dramatique et une maîtrise vivante du geste, tout cela convenant particulièrement bien à des rôles comiques, tels que Falstaff. Il laisse aussi le souvenir d’un humour irrésistible dans les rôles de Figaro, et Malatesta. Sur scène, il n’était pas simplement un chanteur qui jouait un rôle, il était en fait le personnage et était capable de fournir en un éclair, par un simple petit geste ou une nuance, un aperçu complet du personnage qu’il incarnait. Il était également un maître du récitatif et de la déclamation («canta parlando» comme disent les Italiens). Mariano Stabile ne fait peut-être pas partie des toutes plus grandes voix mais sa performance artistique d’acteur (à la fois vocale et histrionique) fera partie des réalisations les plus raffinées du XXème siècle.