Juliette Bilbaut-Vauchelet (1855-1924)

Soprano français, Juliette Bilbaut Vauchelet est née à Douai dans le Nord, le 26 septembre 1855. Son père était Auguste Alexandre BILBAUT, commis négociant avait épousé Justine Louise VAUCHELET, tous deux nés à Douai. 

Elève de l’Ecole de musique de Douai, elle y étudia d’abord le violon, puis le chant ; elle avait quinze ans à peine qu’elle professait la musique. Ses dispositions exceptionnelles, l’originalité d’un talent qui laissait entrevoir les plus grandes espérances, décidèrent sa famille à de lourds sacrifices. L’enfant dut renoncer à ses leçons déjà fructueuses et elle vint à Paris, où elle fut admise au Conservatoire.  Il faut dire qu’à dix ans, elle jouait déjà un concerto de Rode pour violon, puis remporta les prix de piano, violon, solfège et même de chant. Au Conservatoire de Paris, elle obtint, en 1873, une première médaille de solfège, signalée par une dictée qu’elle avait écrite spontanément à changements de clés. Au mois d’octobre de la même année, Juliette fut admise comme élève chez Pauline Viardot. Mais celle-ci ayant une prédilection pour la formation des voix dramatiques, la jeune Bilbaut obtient de permuter avec une élève de la classe de Saint-Yves-Bax. En 1875, elle recevait un premier prix de chant à l’unanimité doublé d’un second prix d’opéra-comique. Elle y obtient en 1874 un second prix de chant et un premier accessit d’opéra-comique, et en 1875 le premier prix de chant et un second prix d’opéra-comique. 

Portraits de Juliette Bilbaut-Vauchelet

En vain, au mois d’août, le directeur de l’Opéra réclamait Juliette Bilbaut. Ce fut le père de la lauréate qui répondit par un refus, ne voulant pas que sa fille «fasse du théâtre.» Mal résignée, mais obéissante, elle donna des leçons, fut tout de suite nommée professeur de l’Académie où peu d’années avant elle était élève. L’enseignement était pour la jeune cantatrice un devoir, accompli consciencieusement, mais sans joie, car elle regrettait de ne pouvoir suivre la carrière dans laquelle son âme débordante de musique aurait pu s’épancher. En juillet 1877, venue à Paris pour chanter aux élèves des classes de solfège la dictée de concours du Conservatoire, elle y rencontra celui qui fut la providence des artistes de son temps. Léopold Heugel, fondateur du Ménestrel, était doué d’une précieuse persévérance. Très artiste, fin, très intelligent, «lorsqu’il avait décidé de faire jouer l’ouvrage élu, aucune puissance humaine ne pouvait l’en empêcher. Habile organisateur, dénicheur d’étoiles, il cherchait partout celle dont il avait besoin pour ses auteurs et savait la trouver. Dans le monde parisien… on l’avait surnommé l’éminence grise des théâtres lyriques», écrit Wolf dans le Figaro. L’éminence grise écouta Juliette, la fit entendre à Léon Carvalho, le fameux directeur de l’Opéra Comique, en dépit des protestations de Mme Bilbaut qui jurait que sa fille ne mettrait jamais les pieds sur une scène. Carvalho fut enthousiasmé. La diplomatie d’Heugel calma les craintes des parents et l’engagement fut signé aux conditions des lauréats du Conservatoire, soit 666,66 franc or mensuellement, mais avec la certitude que la somme serait rapidement doublée. Portée de suite à 1.300 francs, elle fut mise à 2.000 francs par mois, puis après les “Diamants de la Couronne” à 36.000 francs pour dix mois, ce qui semble fabuleux converti en papier-monnaie de nos jours.

Enfin engagée à l’Opéra-Comique pour remplacer Marguerite Chapuy, elle y débuta dans le Pré-aux-Clercs, en 1877, avec un grand succès, et y prit immédiatement la première place. Sa voix étendue et délicieuse, conduite avec un goût exquis, son intelligence scénique, jointes à sa beauté délicate, pleine de grâce et d’élégance, lui valurent les sympathies et la faveur du public.  Madame Miolan-Carvalho (qui était l’épouse du directeur) placée dans une baignoire encourageait la débutante. «Dès les premiers couplets, elle conquérait tous les suffrages… Elle chanta avec un rare élan et une grande précision l’air redoutable du second acte à la fin duquel le public lui fit une véritable ovation… Il y a longtemps que l’Opéra Comique n’a rencontré un tempérament aussi souple et délicat», dit Pougin. «Déjà maîtresse de son organe, la débutante sait en tirer les effets que produit le contraste habile de la force et de la douceur, ce qui donne au chant sa couleur et constitue chez le virtuose une manière de style», écrit Bénédict dans le Figaro. En 1878, la reprise de l’Etoile du Nord fut pour elle l’occasion d’un succès sans précédent. Théodore de Banville constata que «le rôle de Prascovia a été un triomphe pour Mlle Bilbaut dont les nettes et brillantes vocalises se découpent en arabesques de flamme». La même année, elle créa Suzanne, de Paladilhe. En 1879, elle fut la Reine de la Nuit, puis Pamina dans La Flûte enchantée, où elle obtint un triomphe. En mars 1880 elle créa Jean de Nivelle (Arlette). Jean de Nivelle consacra définitivement la cantatrice. «Elle a été applaudie avec frénésie; on lui a bissé le Fabliau», dit le Gaulois, «étincelant des pierreries de ses vocalises», ajoute Bénédict, tandis que L. Kerst les qualifie «d’exercices du domaine de l’étude et non de la scène.» En 1881 ce fut la Taverne des Trabans (Fideline) de Maréchal (en création) et en 1882, La Galante Aventure   (Armande) d’Ernest Guiraud. On la vit également dans Joseph, le chef-d’œuvre de Méhul et également Les Diamants de la couronne, où son triomphe fut tout particulièrement complet. La critique en fut élogieuse: “Carvalho a fait remonter Les Diamants de la Couronne pour les mettre au cou de Mlle Bilbaut-Vauchelet; la jeune cantatrice s’est surpassée dans les vocalises du grand air dans lequel je signale aux connaisseurs les gammes piquées lancées avec un brio étourdissant.” Et aussi les Noces de Figaro, où son Chérubin, tout ému, était encouragé en scène par la Comtesse qu’incarnait alors la même Mme Carvalho, dans son dernier rôle (1883). Enfin Carmen, où elle fut Micaëla quand Célestine Galli-Marié vint reprendre son propre rôle titre qu’elle avait créé le 3 mars 1875. Lorsque Carvalho remonta Carmen, Juliette fit du rôle de Micaëla une véritable création et s’y tailla un succès égal à celui de Galli-Marié, la Carmen idéale de l’époque. Bilbaut-Vauchelet «est une des rares qui, au milieu des excitations étrangères dont elle est entourée, sait conserver son art dans les saines traditions de l’art français. Ce rôle nécessite un talent souverainement pur et une méthode savante», écrivit le sévère critique Kerst.

Charles Auguste Nicot

Elle épousa en 1881 le sympathique ténor Charles Auguste Nicot également chanteur de l’Opera Comique. Nicot, né à Mulhouse en 1843, était l’un de ces quatorze enfants si joliment doués qu’on les appelait « la famille des rossignols». La triomphante artiste devenait Mme Nicot. Les chroniqueurs mondains épuisèrent les élogieux qualificatifs en l’honneur de la beauté de la jeune épousée. Puis, les deux rossignols reprirent les rôles dans lesquels, si souvent, ils se sont déclarés leurs charmantes amours. Ils créèrent La Taverne des Trabans, puis Galante aventure, mais leurs grands talents ne pouvaient changer en or pur ces pages éphémères. Malheureusement la cantatrice adulée fut atteinte d’une violente fièvre typhoïde. Lorsqu’après plusieurs mois, elle voulut reprendre ses rôles, Carvalho avait engagé d’autres artistes et composé de nouvelles distributions. Quelques mésententes s’élevèrent alors entre les Nicot et leur directeur. Charles Nicot, souvent souffrant, ne tenait pas à poursuivre sa carrière brillante mais frustrante en raison de malaises qui influaient sur sa voix et sur son caractère. Très épris de sa femme, il était à la fois jaloux et fier d’elle. Mme Nicot, exquisément fine, sentit les ennuis que lui réserverait le théâtre dans l’avenir et, stoïque, renonçant aux joies de ses rôles, se consacra au bonheur du foyer. Ce ménage heureux, sans fol orgueil, vécut alors une vie moins factice, loin des intrigues de la scène, pourvoyeuse d’illusions… et de déceptions.

Les Nicot se consacrèrent au concert et surtout à l’enseignement. Malgré les joies artistiques d’un pareil répertoire, malgré les succès qui l’accueillaient, malgré tout, Mme Bilbaut-Vauchelet était en effet une femme de foyer. Lorsque Nicot prit le parti d’une retraite prématurée, elle n’hésita pas à l’y suivre. A part quelques concerts, on ne l’entendit plus qu’une fois: lorsque la Société des Grandes Auditions monta Béatrice et Bénédict, cette œuvre de Berlioz qui n’avait jamais été donnée. Elle y fut une Béatrice spirituelle et souple, avec une voix moelleuse comme une caresse. C’était en 1890… A cette époque, un autre souci l’attachait au foyer: l’éducation de leur petite Marianne qui fut la meilleure de ses nombreux élèves, celle qui, depuis, nous l’a le mieux rappelée, et dont l’apparition, en 1908, à la Gaité-Lyrique, dans Jean de Nivelle, nous fit l’effet d’un rêve, avant de faire revivre sur la scène dont ses parents avaient été l’honneur, le double nom de Nicot-Vauchelet. C’est elle qui pourrait, mieux que personne, dire quel maître fut Juliette Bilbaut-Vauchelet et quelle vraie et complète artiste.

Tous deux possédaient à un degré peu commun le principal des dons qui font le véritable professeur de chant : la sensibilité de l’oreille, non seulement pour le contrôle de la justesse du son, mais aussi pour la qualité du timbre, celui-ci étant un des meilleurs moyens de juger le fonctionnement des organes vocaux. Forts de leurs perceptions auditives, qu’aucun appareil ne peut encore suppléer, ces véritables amoureux du «beau son» n’encombraient pas leurs leçons d’insuffisantes preuves mécaniques. Pourtant, s’ils dépistaient, à l’oreille, le moindre trouble vocal, Mme Nicot, armée du laryngoscope qu’elle maniait adroitement, faisait un premier examen du sujet qui, en cas de besoin, était adressé à un laryngologiste. Elle n’ignorait pas la physiologie vocale et savait qu’il existe beaucoup de manières de mal se servir des appareils vocaux et respiratoire. Sa science, étayée de patience, rétablit bien des voix précédemment endommagées par de mauvais principes. On parlait moins du «coup de glotte» que de nos jours, mais on l’exécutait peut-être mieux. Attaquer un son sur une voyelle, sans dureté, avec une grande netteté, donnait aux disciples des Nicot une justesse, une pureté de la note toujours appréciées des musiciens et qui faisait dire à un de nos meilleurs laryngologistes: «Je reconnais les élèves de Mme Nicot rien qu’à leur bonne attaque du son.»

En 1881, elle habitait 8 boulevard de Clichy à Paris 18ème; en 1895, 1 square du Roule à Paris 8ème; en 1905, 52 avenue de Neuilly à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine); en 1911, 22 rue de Douai à Paris 9ème.

Juliette Bilbaut Vauchelet

Les époux Nicot chantèrent et enseignèrent jusqu’à leurs derniers moments. Trois heures avant de mourir, Charles Nicot interprétait L’heure du Mystère de Schumann devant quelques élèves qui restèrent saisis par l’expression intense donnée à ces pages par leur maître… c’était, hélas, le chant du cygne.

Mme Bilbaut-Vauchelet est morte le 1er février 1925 , probablement à la suite d’un cancer.

Juliette Bilbaut vauchelet

Ainsi, ni la maladie, ni l’âge ne purent faire vaciller la flamme dont ces admirables prêtres de l’Art du Chant illuminèrent les âmes de leurs disciples. Puissent ceux-ci, à leur tour, perpétuer les bons principes de génération en génération (Jane Arger, le Ménestrel, juillet-août 1934).

Juliette Bilbaut-Vauchelet
Juliette Bilbaut-Vauchelet

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